En un an,

J’ai entendu des histoires qui m’ont fait pleurer,
Vu des êtres abimé·e·s par des médecins,
par le poids des normes,
et essayer de vivre avec tout ça,
en bricolant au mieux.

J’ai vu des personnes bien intentionnées,
voulant nous aider, nous soutenir,
nous dire ce qu’on devait faire, penser, écrire,
pour faire avancer nos luttes.

J’ai été étonné,
que des personnes non-intersexes
nous disent comment on devait se nommer,
ce qui était pertinent et ce qui ne l’était pas,
ce que nous devions faire
pour ne pas perturber leurs propres agendas militants.

J’ai été déçu
par des personnes cisgenre
se revendiquant comme queer,
qui me disaient ce que je devais ressentir
et comment je devais être subversif.

J’ai aussi eu l’impression,
d’être accroché comme un papillon,
dans le tableau de chasse de personnes trouvant cool
d’avoir des trans et des intersexes dans leur entourage.

J’ai lu, révolté,
des psys et des universitaires
qui nous présentent sous le jour qui les arrange,
pour faire avancer leurs travaux de recherche,
leur carrière,
leurs interrogations sur le masculin et le féminin
et ne prenant pas en compte une seconde,
nos existences.

Je ne veux plus me laisser confisquer la parole,
Je ne veux plus être totalement invisible,
Je ne veux pas qu’on décide à ma place,
Je ne veux pas me laisser exotiser.

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Prendre la parole

Ecrire ce premier billet de blog s’avère plus difficile que je ne l’avais imaginé. D’abord parce que m’engager dans l’ouverture de ce blog et dans son développement, c’est m’exposer, malgré l’anonymat. Ensuite parce que j’ai envie de ne pas écrire trop d’approximations et donc de ne pas desservir les mouvements intersexes (et notamment l’Organisation Internationale des Intersexes). Mais, le risque à vouloir trop bien faire serait de ne rien faire du tout. Je me lance malgré ces craintes.

Je vais donc écrire comme ça viendra, à partir d’où j’en suis aujourd’hui. Il est possible qu’au fil du temps, mes avis évoluent, peut-être même qu’ils se contre-diront. ça dépendra des lectures que je ferai, des échanges que j’aurai, avec vous notamment. C’est important pour moi de préciser ça pour bien insister sur le fait que je ne cherche pas à être dans un discours de savoir absolu, dans un discours qui prétendrait donner « la » vérité. Mon écriture s’inscrira dans le cheminement qui sera le mien. J’écrirai mes impressions, mes points de vue, mes colères à partir de qui je suis.

Ce que j’écrirai ne sera pas forcément représentatif de ce que pourraient penser « les intersexes ». D’ailleurs, c’est une autre chose que je soulignerai avant de commencer: nous avons les un·e·s et les autres des positionnements et façons de percevoir les choses différentes et parfois très différentes. Trop souvent quand on appartient à une minorité ou qu’on est vu·e dans le regard des autres comme appartenant à un groupe minoritaire, on est perçu comme un groupe homogène où tout le monde aurait les mêmes avis, les mêmes préoccupations, etc. N’importe quelle personne qui réfléchit avec honnêteté à ses différents groupes d’appartenance, se rend bien compte que ça ne marche pas comme ça. Donc ce que j’écrirai pourra rejoindre d’autres écrits d’intersexes, mais il s’agira avant tout de mon témoignage, sans plus de prétention que de partager ce qui sera important pour moi.

Ce que je mets derrière tel ou tel mot
Une personne intersexuée peut être définie comme une personne dont le corps n’est pas conforme à ce qui est attendu en terme de norme de sexe pour une fille/femme ou pour un garçon/homme. Pour moi, utiliser cette formulation à d’abord l’avantage de pointer d’emblée l’impact des normes et le poids qu’elles font peser sur les individu·e·s. Ensuite, elle permet de dénoncer l’idée d’une binarité de sexe (c’est-à-dire, l’idée que rien n’existerait à part un corps « femelle » ou un corps « mâle »). Pour finir, elle a le mérite d’être inclusive et de ne pas introduire l’idée qu’il y aurait des personnes plus intersexuées que d’autres dans le sens où elles seraient plus légitimes à évoquer leur situation, à s’engager, à représenter les autres, etc.

Dans ma façon de parler, être intersexe n’est pas synonyme d’être intersexué·e. Etre intersexe, c’est une façon de se nommer, de se définir, de se positionner. Certain·e·s peuvent expliquer que se nommer comme intersexe c’est une façon de se réapproprier quelque chose, que c’est un positionnement politique, militant. Je me retrouve bien là dedans. ça veut dire que la question de l’auto-définition est très importante et doit être absolument respectée à mes yeux. Si une personne intersexuée ne souhaite pas se définir comme intersexe, c’est son droit. Elle peut décider de dire qu’elle est intersexuée, qu’elle a une intersexuation, qu’elle a tel ou tel syndrome médical (hyperplasie congénitale des surrénales, hypospadias, klinefelter, etc.) Si mon positionnement est de me dire intersexe, je respecte les positionnements de celles et ceux qui en ont un autre. Je suis en désaccord avec tout intersexe ou allié·e qui ferait pression sur une personne pour qu’elle se définisse comme intersexe. Pour le dire encore autrement, à mes yeux, aucune raison militante, aucune stratégie puisse-t-elle être efficace ne doit passer en force et donc affecter émotionnellement une personne ayant déjà eu à vivre des expériences de secret, de honte, de médicalisation de son corps, etc.

Dans un très bon livre collectif, Vincent Guillot, membre de l’OII écrit « un-e intersexe est, contrairement aux définitions médicales restreintes, une personne qui, dans son corps, ne sera pas conforme aux canons occidentaux de la binarité des sexes ET qui en aura conscience »1. Il évoque par ailleurs qu’être intersexe, c’est une identité. Je m’inscris tout à fait dans cette perspective. Cette identité se construit dans un parcours et aussi dans une appartenance qui vient, entre autre d’une communauté d’expérience. Le rapport au secret, à la honte par rapport à son corps, à la façon de se sentir vu par ses proches ou par les médecins constituent une part importante de cette communauté d’expérience.

Intersexuation versus intersexualité
En ce qui me concerne, j’utilise le terme « intersexuation » et pas « intersexualité ». ça me semble plus clair et plus pertinent.
Je me situe parmi les personnes qui différencient et articulent entre eux les registres « sexe », « genre » et « sexualité ». Je positionne le terme « intersexuation » dans le registre du sexe. Parler d’intersexualité pourrait laisser imaginer qu’il s’agit d’une orientation sexuelle. Si, en tant qu’intersexes nous pouvons avoir des revendications sur le registre de la sexualité, c’est avant tout en dénonçant le fait que les opérations que beaucoup d’entre-nous avons pu subir ont impacté notre possibilité d’avoir une vie sexuelle agréable et épanouie. En effet, beaucoup d’interventions chirurgicales ont pour conséquences de limiter le ressenti de plaisir au niveau génital quand elles ne créent pas des douleurs.
Parler d’intersexuation c’est faire référence au processus de sexuation qui mène à un état, dans le cas présent, celui d’être intersexué·e·s. A partir de la façon dont on se situe sur ce plan du sexe on peut ensuite se situer sur le plan du genre et sur le plan de la sexualité. J’y reviendrai car dit comme ça, c’est sans doute un peu trop rapide.

« Je suis intersexe et je ne l’ai pas toujours été »
Si je vous dis cette phrase, qu’en comprenez-vous ? J’avoue, cette phrase, c’est un peu une formule pour interpeller mais pas seulement.
Je n’ai effectivement pas toujours été intersexe car je ne me définis comme intersexe que depuis peu. Si j’évoque cette formulation c’est parce que j’ai envie de conclure et de synthétiser les choses que j’ai pu dire au début de ce premier billet. C’est une façon à la fois de redire autrement certains éléments de définition qui me paraissent importants car ils seront la première étape pour développer plus tard d’autres thématiques, c’est aussi parce que ça insiste sur l’idée de cheminement qui me tient à coeur.
En effet, pour arriver à écrire ici, il m’est arrivé pas mal de choses. Comme beaucoup d’autres intersexes, j’ai dû prendre conscience de ma différence en ayant l’impression d’être seul·e au monde car c’est ce que les médecins avaient dit à mes parents, que c’était très rare « les enfants comme ça ». Ce n’est que bien plus tard, devenu adulte que j’ai pu me penser autrement que sous une étiquette diagnostique qui m’empêchait de percevoir tous les points commun que j’avais avec bien d’autres personnes, elles aussi intersexes. A partir du moment où j’ai pu lire des témoignages et des écrits militants d’intersexes, j’ai pu à la fois appartenir à du collectif, me regarder autrement, avoir envie d’agir.

prendre-la-parole

Si j’écris ici aujourd’hui c’est donc clairement pour :
– lutter contre l’invisibilisation de qui nous sommes et contre ses conséquences
– reprendre une parole qui est encore trop monopolisée par les non-intersexes (médecins, psy, journalistes, universitaires, artistes, etc.) quand il s’agit de nous représenter/définir
– permettre à des personnes intersexuées/intersexes, et notamment aux plus jeunes, de savoir qu’il y a d’autres personnes comme elles et avec lesquelles elles peuvent entrer en contact
– sensibiliser le plus grand nombre de personnes pour qu’elles sachent qu’aujourd’hui, des interventions chirurgicales sont faites sur le sexe d’enfants pour en modifier l’apparence afin de répondre à des normes sociales alors qu’il n’y a aucune nécessité en terme de santé
– participer aux progrès des droits humains en général et notamment sur les questions de droit à l’intégrité corporelle et à l’auto-détermination.

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1. Guillot V. (2008) «  Intersexes  : ne pas avoir le droit de dire ce que l’on ne nous a pas dit que nous étions  » in Kraus C. et al, À qui appartiennent nos corps ? Féminisme et luttes intersexes, Nouvelles Questions Féministes, vol. 27, no 1.