La visibilité 2/3 – Différents types d’obstacles

Hier, j’étais à la Pride de Nuit. C’était sympa. Et de l’avis général, il y avait plus de monde que l’année dernière. Mais, si j’en parle ici c’est parce que, parmi les nombreuses pancartes, j’en ai vu une qui concernait les personnes intersexes. Une, ce n’est peut-être pas beaucoup, mais elle avait le mérite d’être là. Et ça m’a donné envie d’écrire encore quelques mots sur la visibilité.

La visibilité, ça a un coût. Certain·e·s sont prêt·e·s à ça, d’autres pas. D’ailleurs, si j’écris de manière anonyme c’est bien parce que, à mes yeux, être visible comme intersexe, ce n’est pas simple. C’est risquer de n’être vu que comme intersexe, d’être réduit à ça pour les autres. C’est aussi très concrètement les conséquences que ça peut avoir sur nos vies professionnelles, sur notre employabilité et donc sur nos revenus.
Quand on voit comment il y a peu de gays et de lesbiennes visibles en politique, à la tête de grandes entreprises, dans le sport de haut niveau, on imagine bien que la visibilité quand on fait partie des LGBTQI reste quelque chose qui ne va pas de soi. Je pense que ça l’est encore moins quand on est une minorité dans cette minorité comme le sont les intersexes.

Etre intersexe et visible c’est s’émanciper d’une histoire souvent lourde en terme de secret et de honte. En ce qui me concerne, pendant toute mon enfance et mon adolescence, je me suis senti différent dans le regard de mes parents et dans celui de mon médecin. Dans le regard des autres, j’étais un petit garçon « normal » mais « la supercherie » pouvait être découverte et je devais rester vigilant à chaque instant. J’avais été prévenu de la bêtise des autres et du risque que je courrais s’ils apprenaient « la vérité ». Etre visible c’est prendre le risque d’être rejeté et ce risque est d’autant plus grand qu’on a une image de soi qui a été malmenée pendant longtemps. Etre visible c’est percevoir (parfois) une part de fascination de certaines personnes sur nous et plus précisément sur nos corps.

Etre visible c’est aussi se sentir légitime à être visible. Beaucoup de personnes intersexes avec lesquelles j’ai parlé ont été confrontées à cette dimension. « Suis-je légitime à me dire intersexe car mon diagnostic médical est vu comme une forme légère d’intersexuation ? » « Suis-je légitime à me dire intersexe alors que j’ai un passing de mec cis ? » « Suis-je légitime à me dire intersexe et à prendre la parole au nom d’un collectif alors que je n’ai pas subi d’interventions chirurgicales et/ou hormonales contrairement à d’autres intersexes ? » « Suis-je légitime à militer alors que j’ai accepté une intervention chirurgicale au moment de l’adolescence même si ce consentement m’a été extorqué par des stratégies rhétoriques habiles ? »

Ça fait beaucoup de difficultés à rencontrer et à surmonter ! Donc pour résumer mon impression, pour être visible comme intersexe il faut donc au moins :
1- être prêt·e à faire face aux conséquences de la visibilité
2- être un peu plus tranquille par rapport au poids ancien du secret et de la honte
3- être convaincu·e d’être légitime à ça.

Je reviendrai très bientôt avec un nouvel article sur la visibilité pour parler de pourquoi c’est important d’être visible (avec différents niveaux de visibilité) et ce que ça a comme bénéfice individuellement et collectivement.

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La visibilité 1/3 – Invisibilisation VS auto-définition

Il y a quelques jours, Perrine Mouterde publiait un article dans Le Monde intitulé «  Qui sont les ouvriers d’aujourd’hui ?  ». Ce qui m’a particulièrement intéressé en le lisant c’est la question de la définition et de l’auto-définition. Jusqu’aux années 70 ça semblait assez simple de savoir qui était ouvrier. C’était les cols bleus qui travaillaient dans des usines à la façon de Charlie Chaplin dans Les temps modernes. Sauf que c’est une définition, particulièrement aujourd’hui, qui est caricaturale et qui invisibilise un grand nombre d’ouvrier·e·s.

Voici quelques passages clefs de l’article qui montrent  :
1) qui a le pouvoir de définir ce qu’est l’autre
2) quelle est la difficulté à se définir/nommer soi-même et à avoir une conscience de soi comme appartenant à un groupe
3) quelles sont les conséquences en terme d’invisibilisation statistique que cette sous-définition produit
4) comment un cercle vicieux se met en place entre invisibilité, précarité sociale et image négative de soi.

Lorsque Martin Thibault, sociologue du travail, enquête auprès des agents de maintenance de la RATP, l’entreprise lui a répondu qu’il n’y avait pas d’ouvrier chez elle. Souvent, les agents eux-mêmes ne se disaient pas ouvriers, jusqu’à ce qu’ils soient rattrapés par la réalité de leur métier – physique, répétitif, très encadré et exercé dans des hangars où il fait trop chaud ou trop froid. Dans les entrepôts de la grande distribution, même constat : ni les préparateurs de commandes ni les caristes ne se disent ouvriers. Et chez Amazon, les salariés sont des « associates ». Mais alors, comment définir les ouvriers d’aujourd’hui si eux-mêmes ne se disent pas ouvriers ?

David Gaborieau, sociologue du travail. Les ouvriers représentent encore près du quart (21,5 %) de la population active, c’est important. Ce qui a vraiment décliné, c’est leur visibilité. »

Peu visibles dans l’espace public, les ouvriers le sont aussi dans les médias. A la télévision, seules 3 % des personnes interviewées sont des ouvriers, contre 61 % de cadres, selon le baromètre de la diversité du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA).

Invisibles et souvent précaires, privés d’une représentation forte et valorisante, les ouvriers n’ont pourtant pas disparu. « La notion de classe populaire a un sens, assure Cédric Lomba. La bourgeoisie est la classe la plus mobilisée pour défendre ses intérêts, mais ce n’est pas parce que les autres classes sont moins mobilisées qu’elles n’existent pas. »

Pour le dire façon Bourdieu, les personnes qui ont du capital culturel et économique vont plus facilement définir les autres. Les cadres de la RATP et les sociologues vont dire qui est ou qui n’est pas «  ouvrier  ». Dans ce type de logique les médecins, les psychologues, les universitaires, les juges vont dire qui est ou qui n’est pas «  intersexe  ». Cette définition se fait à partir des critères qu’ils ont choisi. Face à ce savoir-pouvoir on imagine bien la difficulté de se définir par soi-même. Se définir c’est aussi s’autoriser à se définir, se sentir légitime à se définir différemment de ce que les figures qui font classiquement autorité disent. Enfin, dans le cas spécifique des intersexes, se définir comme intersexe c’est  :
1) Avoir rencontré ce mot (ce qui peut prendre un temps très long – c’est sans doute un peu moins vrai maintenant avec les possibilités qu’offre internet)
2) Avoir réussi à se défaire des mots qui avaient été étiquetés sur nous (syndrome de Turner, hyperplasie des surrénales, etc.)
3) Pouvoir se sentir appartenir à un groupe qui n’est pas concret, qu’on ne rencontre pas au quotidien
4) Supporter les nombreux remaniements psychiques qu’implique cette auto-définition (j’y reviendrai dans un article ultérieur)

En ce qui concerne les données statistiques, là aussi je vais faire un parallèle entre ouvriers et intersexes. En fonction des critères choisis, leur nombre est différent. Si le critère qui fait qu’une personne est définie comme ouvrier·e est le fait qu’elle travaille dans une usine, ça exclu les ouvrier·e·s de la RATP, d’Amazon, etc. Donc ça implique que lorsqu’on parle du pourcentage d’ouvrier·e·s dans la population, on n’a pas les mêmes chiffres. Pour les intersexes, il se passe également un phénomène de cet ordre. Si les médecins disent que le critère qui fait qu’une personne est définie comme intersexe est le fait qu’elle possède à la fois du tissu testiculaire et ovarien1 alors le nombre de personnes intersexes est bien plus faible que si on utilise une définition incluant toute personne dont le corps n’est pas conforme aux canons occidentaux de la binarité des sexes.

Dans une société où l’importance des chiffres et des statistiques est très forte, on voit bien les enjeux de ces désaccords concernant les définitions. Par ailleurs, plus le pourcentage estimé de personnes intersexes est faible, plus le risque est grand que les interlocuteurs institutionnels (médecins, politiques, etc.) minimisent et marginalisent nos revendications.

Concernant la visibilité dans les médias, c’est un enjeu majeur. J’aurai presque envie de dire qu’il vaut mieux que des représentations stéréotypées circulent plutôt qu’aucune représentation n’existe. Quand on est un·e intersexe jeune et qu’on se construit sur le plan identitaire, ne pouvoir trouver aucune représentation proche de soi dans l’espace social c’est quelque chose de très douloureux. C’est une sorte de malaise sans nom qui attend de prendre du sens, de rencontrer des mots et des représentations visuelles pour prendre forme. Une fois qu’on a face à soi une représentation, on peut la prendre à bras le corps, la mettre un peu à distance, la déformer pour s’y retrouver d’avantage, etc. Par exemple, un jeune gay peut avoir facilement accès à des représentations des gays dans sa vie de tous les jours ou dans les médias mainstream. Celles-ci seront pour un bon nombre négatives et/ou caricaturales mais elles auront déjà le mérite d’être là. Depuis plusieurs années, quelques films et documentaires sur les intersexes sont produits et diffusés. Les choses changent un peu par rapport à ma génération et à celles qui ont précédé. Malgré cette visibilité avançant un peu quantitativement (en partant de rien, ça ne peut qu’avancer…) il reste à la faire avancer qualitativement notamment en créant nos propres productions culturelles et nos propres savoirs.

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Merci à @CarrieotypeXY pour cette superbe illustration.
Thanks to @CarrieotypeXY for this great picture.

Pour finir, je voudrais dire deux mots sur le cercle vicieux basé sur l’interaction entre invisibilité, précarité sociale et image négative de soi. Les environnements médicaux et familiaux nous ont inculqué beaucoup de honte de nous mêmes. La honte et le poids du secret ont des effets inhibants pour entrer en relation avec les autres, pour réussir une scolarité, pour assumer d’être visible même auprès de ses ami·e·s proches.

Par ailleurs, beaucoup d’entre nous avons été traité comme objet. On ne nous a pas demandé notre avis sur les interventions médicales subies (hormonales et/ou chirurgicales). L’idée même de notre consentement n’était pas envisagée. C’est un parcours long et complexe de diminuer l’impact de tous ces éléments négatifs, de sortir de la honte, de pouvoir se définir avec ses propres termes, de pouvoir se sentir appartenir au groupe des intersexes, de le ressentir comme un élément positif, de (re)trouver une capacité d’agir et se mobiliser dans des actions militantes.

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1. C’était le critère des médecins des cliniques endocrinologiques de Lyon et de Paris en 1969 – cf. Fausto-Sterling A. (1993) Les cinq sexes, p49.