La visibilité 3/3 – Différentes façons de militer

Etre visible dans sa vie quotidienne avec ses ami·e·s, c’est un geste militant. Etre visible en prenant la parole à des colloques et à des conférences médicales, c’est un geste militant. On peut l’être aussi en témoignant de son expérience ou encore en ayant une pancarte à la Pride ou à l’Existrans. Et de bien d’autres façons encore.
On peut être visible en tant que personne intersexe mais on peut aussi rendre les revendications intersexes visibles sans forcément faire son coming-out en tant qu’intersexe. Pour moi, tout ça, ce sont des positons militantes. Il y a différentes façons d’être visible. Il y a différentes façon d’être militant·e.

A ce sujet, récemment, j’ai regardé une vidéo Youtube sur le compte « Lulla blabla »1. J’ai vraiment bien aimé ce qu’elle y disait. Une idée forte qu’elle défendait c’est qu’il y a plusieurs façons de militer. Elle précisait que la façon de militer vue comme classique, c’est à dire militer dans une association, ne convient pas à tout le monde et qu’il ne faut pas s’en sentir coupable. Elle évoquait le fait que militer, d’une manière ou d’une autre, ça donne de la force. J’ai particulièrement envie de rebondir sur cette idée.
En effet, être visible et militant·e, ce n’est pas quelque chose qu’on doit faire parce qu’on s’y sent obligé·e mais parce que ça a du sens à ses yeux.

Les bénéfices psychologiques
Je vais ici parler de mon parcours qui est commun avec d’autres personnes intersexes que je connais. Commencer d’abord à lire des témoignages et articles d’autres intersexes, ça m’a fait du bien, ça a apaisé quelque chose en moi. J’ai pu comprendre des choses qui étaient « en stand by », j’ai pu reprendre du pouvoir, réussir à me redéfinir sous un angle positif et non sous l’angle pathologisant habituel pour les médecins et la société. Rencontrer d’autres intersexes, imaginer comment m’engager pour changer les choses, ça m’a fait sortir de l’isolement qui était la conséquence du secret dans lequel j’avais vécu jusqu’à ce moment. Etre visible, être en lien avec d’autres intersexes, directement, par mail, par Skype, etc. ça m’a permis de prendre soin d’une part de moi qui était en souffrance. C’était une blessure qui venait du social, d’une stigmatisation sociale, d’une non-appartenance. Ça me semble assez logique que cette blessure puisse se soigner par le social, c’est à dire par le groupe des pairs, par une complicité partagée, par des histoires qui résonnent et qui se répondent.
Bref, il me semble clair, qu’à titre individuel, sortir de son isolement, faire lien avec d’autres, c’est un bénéfice pour soi via le regard qu’on porte sur son histoire et sur son propre corps.

Une responsabilité vis à vis des pairs et des générations suivantes
Maintenant j’en viens à une suite qui me semble logique. Si j’ai pu faire ces expériences positives, c’est parce que d’autres m’ont précédé. Je trouve évident de passer le relais et, à mon tour, de pouvoir être utile à une nouvelle génération d’intersexes. En ça, être visible, c’est avant tout permettre à d’autres d’avoir des représentations, d’avoir des mots pour se penser, pour se reconnaître.
Nous sommes une minorité presque totalement invisible. Nous sommes en manque de supports identificatoires, c’est à dire de personnes proches de nous auxquelles nous pouvons nous identifier maintenant ou en nous projetant dans l’avenir. Tout le monde a besoin de s’identifier aux autres, particulièrement quand on est enfant, adolescent ou jeune adulte. C’est l’un des enjeux auquel les personnes LGBT ont été fortement confrontées. Céline Sciamma qui était adolescente au début des années 90 décrit l’effet dramatique d’une invisibilité des lesbiennes à ce moment là : « Quand j’avais 15 ans et que je manquais totalement de référents, je me disais Mais putain, c’est des enfoirés de ne pas le dire ! Il doit bien y en avoir dans le cinéma, dans la culture. Je trouvais qu’il y avait quelque chose de criminel à se cacher, parce qu’à chaque fois que quelqu’un faisait son coming out, ça me sauvait la vie ! »2

Les bénéfices collectifs de la visibilité
Etre une jeune lesbienne qui n’a pas assez de modèles positifs de lesbiennes pour en trouver un avec lequel elle se sent bien, c’est un vrai problème, c’est douloureux, c’est certain. Mais pour les intersexes c’est encore au-delà. L’enjeu principal n’est pas d’avoir des représentations négatives ou caricaturales de ce qu’on est. Le vrai problème c’est qu’il n’y a rien à voir, pas de mots, pas d’images. Silence radio. Comment se penser soi-même et se penser par rapport aux autres quand on perçoit qu’on est différent·e mais qu’on ne sait pas vraiment en quoi ?
Il n’y a presque pas de représentations des intersexes qui circulent dans l’espace social. A partir de là, être intersexe ne fait pas partie du champ des possibles, ni pour nous, ni pour nos parents d’ailleurs. Aujourd’hui, les équipes médico-psychologiques continuent à modifier les corps des enfants intersexes prétextant que ce sont des corps « impensables » donc « monstrueux ». Si les sommes d’argents et les énergies utilisées pour normaliser nos corps étaient investies pour rendre visibles nos existences comme étant dans le champ des possibles, on peut parier que l’effet serait massif et positif. Mais ce n’est pas demain que de telles décisions vont se prendre du côté des pouvoirs publics. C’est donc par nous-mêmes que nous devons améliorer les choses en étant visibles pour :
1- permettre aux jeunes intersexes de savoir qu’iels ne sont pas seul·e·s
2- permettre aux jeunes intersexes d’avoir des représentations positives et du fait qu’iels peuvent s’épanouir dans leur vie sociale, amoureuse, sexuelle, professionnnelle, etc. et qu’être intersexe n’est absolument pas une sentence qui condamnerait à une vie faite de drame et de malheur
3- permettre aux futurs parents d’imaginer qu’il est possible qu’ils aient un·e enfant intersexe et que cet·te enfant pourra s’épanouir très bien grâce à leur attention et à leur affection sans passer par des interventions modifiant son corps
4- permettre à la société dans son ensemble de savoir que nous existons

Les actions militantes et les gains politiques
Etre visible c’est la première étape pour faire bouger la société. Les associations militantes LGBT ont souvent toute une part de leur action sur cet axe en parallèle du soutien aux membres de la communauté (cf. points précédents). Ce type de stratégie est aussi nécessaire pour les intersexes. Janik Bastien Charlebois évoque ça de manière très claire dans un article publié en 2014. Elle pointe deux éléments majeurs : « la transformation des imaginaires sociaux ne peut se faire qu’avec une plus grande visibilité d’acteurs sujets intersexes » et « c’est notre prise de parole en tant que sujets intersexes qui est en grande partie responsable de notre visibilité émergente de même que de nos quelques gains politiques »3

Les équipes médico-psychologiques qui nous médicalisent ont d’autant plus les coudées franches qu’il n’y a aucun discours alternatif qui se fait entendre. Elles sont les seules à décrire les enfants intersexes, à les décrire avec des mots qui les pathologisent, pour pouvoir légitimer les interventions de normalisation chirurgicales et hormonales. Seule la production d’un autre type de discours permet des changements. C’est d’ailleurs ce qui est perceptible depuis plusieurs années grâce au travail des militant·e·s (cf. le document du Conseil de l’Europe intitulé « Droits de l’homme et personnes intersexes » ; j’en reparlerai ultérieurement). La visibilité et la prise de parole de militant·e·s intersexes a permit d’attirer l’attention sur les atteintes des droits humains que subissent les intersexes et plusieurs structures ont pris position en faveur de ces revendications (Comité de l’ONU des Droits de l’Enfant, Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes, Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe).

Contrer les discours médico-psychologiques peut se faire de nombreuses façons en fonction de ce qu’on sait faire et de ce dont on se sent capable de faire :
– prendre la parole « de force » dans des colloques où les médecins et où les psy parlent de nous, sans nous
– répondre à des interviews dans les médias
– informer les associations alliées (féministes, LGBT, droits humains, etc.)
– sensibiliser à nos revendications par internet (blogs, Facebook, Twitter, etc.)

Bref, soyez vous-même, prenez soin de vous, sachez que vous n’êtes pas seul·e·s et qu’il est possible de faire avancer les choses à différentes échelles.

_______________________
1. https://www.youtube.com/watch?v=58e7ZBwuNgM Lulla, «  Faut-il militer ?  » (juin 2016)
2. Well Well Well (2014), n°1, p. 20.
3. Bastien Charlebois J. (2014) «  Repousser les frontières de l’intime dans la recherche : quelques réflexions d’une chercheuse et militante intersexe  », Aporia, vol. 6, n°2, p. 6 -18.

 

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