Visibilité des intersexes au cinéma

Jeudi dernier je suis allé voir un film où le personnage principal est intersexe. C’était dans le cadre du festival Chéries-Chéris 2016. Le film, qui s’intitule « Arianna », était diffusé au MK2 Beaubourg. Il n’y avait pas beaucoup de monde ; sans doute entre 40 et 50 personnes pour une salle qui aurait pu en contenir trois fois plus. Mais bon, ce n’est pas nouveau, même chez les LGBT, il n’y a pas un mouvement de foule pour venir quand on parle des enjeux auquels sont controntées les personnes intersexes. J’ai déjà fait ce constat plus d’une fois, sur le blog ou sur le compte Twitter. Parlons plutôt du film.

arianna

On pourrait dire qu’il y a trois grandes thématiques qui traversent le film : la famille et le secret, la médicalisation et ses conséquences, le fait qu’être intersexe amplifie de manière exponentielle les questionnements rencontrés classiquement à l’adolescence.

La famille, le secret, la trahison : des liens abimés
Dès le début du film, Arianna commence à enquêter, à percevoir des indices. Même quand elle n’a pas encore conscience d’être dans cette démarche, elle a déjà commencé parce que c’est une nécessité. C’est une nécessité notamment pour donner du sens à des comportements énigmatiques (tel malaise de sa mère, tel comportement du cousin de la famille, telle phrase d’un ancien ami de la famille que son père se débrouille pour faire taire l’air de rien, etc.) Beaucoup d’intersexes ont cette expérience qui peut être déterminante dans notre rapport au monde. Par exemple, enfant je voulais être détective, archélogue ou journaliste d’investigation…

Un autre élément intéressant c’est la question des effets du secret dans la famille. Il y a des désaccords, des tensions, des éloignements géographiques ou émotionnels. Ça oblige aussi une hypervigilance pour les dépositaires du secret de ne rien révéler, de ne pas risquer de faire des impairs.

Une autre dimension en lien avec la famille c’est le fait que le corps propre n’appartient pas totalement à la personne intersexe. Malgré les 19 ans d’Arianna, tous les aspects qui concernant de près ou de loin sa santé et son corps restent connus voires contrôlés par ses parents : ils décident de son suivi gynéco (alors qu’elle veut changer de médecin, son père refuse), l’évolution de la taille de ses seins est contrôlée, etc. Ce type de climat se retrouve hélas de manière encore plus exacerbé dans d’autres situations. Bien des témoignages d’intersexes adultes évoquent le fait que l’un·e de leur parent vérifiait sur demande du médecin de famille l’évolution des organes génitaux au moment de l’adolescence ou introduisait des dilatateurs dans le néo-vagin de leur petite fille. On peut dire qu’il y a un climat incestuel (et pas incestueux) dans certaines situations et que celui-ci est la conséquence de l’intervention médicale.

En plus de cette dimension qui peut abimer durablement le lien entre l’enfant/ado et ses parents, il y a aussi la question de la trahison. Quand il y a la découverte que les parents ont caché la vérité pendant tant d’années, qu’ils ont pris une décision qui a pu avoir des conséquences négatives sur soi, comment leur pardonner ? Comment ne pas laisser la colère prendre toute la place dans la relation parents-enfants ? Le film montre bien cet enjeux.

La médicalisation, son idéologie et ses conséquences
Sur le plan des conséquences très visibles pendant tout le film il y a la question de la nécessité d’avoir recours à des traitements hormonaux de substitution. En effet, pour tou·te·s les intersexes qui ont subit une ablation des gonades, c’est une nécessité. On voit à plusieurs reprises les patchs d’hormone qu’Arianna doit se mettre. Cela vient faire exister le fait que des gonades saines au moment de l’intervention ont été enlevées. Si elles l’ont été c’est parce qu’elles ne correspondaient pas au sexe-genre assigné par les médecins à l’enfant intersexe. C’est aussi au nom d’une prévention disant qu’il y a un risque plus élevé que la moyenne que ces gonades deviennent cancéreuses. Le rapport risque/bénéfice peut sérieusement se poser. A cette question, les personnes intéressées n’ont pas leur mot à dire. Arianna ne l’a pas eu non plus. Elle doit prendre des hormones qui ont par ailleurs des effets secondaires. Elle aurait pu décider de garder ses gonades quitte à avoir un suivi médical adapté pour repérer toute évolution maligne.

Une autre conséquence des opérations : une sensibilité génitale amoindrie ou perdue. C’est une conclusion qui est nommée à la toute fin du film quand Arianna participe à un groupe de parole relatif à la sexualité et au plaisir.

J’ai également trouvé très positif le fait qu’il soit dénoncé très clairement que les décisions d’opération avaient été prise à un moment où le personnage avait trois ans et où la décision avait été prise par d’autres (les médecins et les parents – dans l’histoire, le père est également médecin d’ailleurs). Il est précisé le côté inepte d’une décision prise soit disant au nom du bien de l’enfant mais sans lui/elle alors que rien ne nécessite médicalement, sur le plan de la santé, une telle décision et une telle précipitation. C’est toute la question de l’absence de consentement qui est en jeu et que les intersexes n’ont de cesse de faire entendre ainsi que bon nombre de leurs alliées féministes.

La séquence à l’hôpital est également intéressante. Quand Arianna, adulte, va à l’hôpital pour des examens complémentaires, pour comprendre certaines choses pas logiques dans les « soins » que lui donne sa gynéco habituelle, elle est examinée par plusieurs médecins. Ceux-ci avaient d’abord vu une échographie dont on percevait qu’elle avait attiré toute leur attention. Leur comportement est très proche de ce que beaucoup d’intersexes ont pu évoquer dans des témoignages. Ils ne donnent aucune information sur ce qui va se passer, sur le pourquoi, sur comment elle se sent, etc. Juste un « ça va être froid ». Mais l’aspect majeur est sans doute l’impression qu’ils ont tous envie de « voir ». Dans cette scène, il y a un médecin qui fait un examen avec un spéculum et deux autres de ses collègues sont là et regardent en donnant l’impression qu’ils n’en perdent pas une miette. Le défilé des médecins, des internes, etc. dans les chambres des intersexes est un fait récurrent. Tous veulent voir « le cas intéressant » (je crois que l’expression est d’ailleurs utilisée par l’un des médecins). Enfin, sur cette séquence, j’ajouterai que je trouve intéressant sur le plan symbolique que le personnage intersexe soit féminin et que les médecins de la scène soient tous des hommes. Ça vient aussi montrer d’une autre façon le rapport de pouvoir en fonction de la catégorie sociale à laquelle on appartient.

Sur la question de l’hôpital j’aurai juste une critique. L’accès au dossier médical semble se faire avec un formulaire tout simple et il est obtenu en moins d’une heure. Je ne sais pas quelle est la réalité en Italie mais en France, récupérer une partie de son dossier médical quand on est intersexe est un parcour du combattant. Parfois, c’est même totalement impossible. Etonnament, quand des démarches juridiques/judiciaires sont entammées, certains documents qui n’étaient plus censé exister ou être disponibles réapparaissent…

Une adolescence entre solitude, interrogation sur son corps et sur sa désirabilité
Le film montre de manière très juste et très belle le cheminement du personnage principal mais aussi la solitude qu’il y a dans son cheminement. Ses interrogations ne sont pas partageables avec d’autres. En dehors du début et de la fin du film où sa famille est présente, Arianna est globalement seule. Elle reste seule à vivre dans cette maison où elle retrouve d’anciens jouets et de vieilles lettres. Elle est seule avec la nature, sous la pluie, dans les bois. Dans cette sollitude, il y a des moments avec d’autres, avec les pairs, avec un garçon qui lui plait. Mais la solitude peut rester très forte, même dans ces moments là.

Ça m’amène à la question du rapport à son propre corps. Arianna s’interroge beaucoup sur son corps, sur le fait qu’il ne change pas comme celui des autres filles, dont celui de sa cousine. Il y a toute la question de la comparaison au corps des autres. Sur cette question du corps, j’ai pu être un peu gêné par le fait qu’Arianna était très souvent montrée nue. Je ne savais pas si c’était pour nous montrer son aspect androgyne qui serait là pour « révéler » qui elle serait « vraiment ». Je ne sais pas quelle était la volonté du réalisateur mais cet incertitude sur son objectif m’a perturbé. C’est sans doute ça qui apporte une nuance à mon enthousiasme global.

De fait, les questionnements d’Arianna sur son corps ont forcément une incidence sur la façon dont elle aborde la possibilité d’avoir une intimité sexuelle avec un garçon. D’ailleurs, on peut se demander si elle ne se lance pas dans cette histoire pour faire ce qui est attendu, pour former un couple comme celui que sa cousine forme avec son propre petit ami.

Enfin, j’ai envie de terminer sur une dimension qui aurait pu être évoquée aussi avec la thématique de la famille ou des médecins. C’est la question de la honte. La fin du film évoque le fait que la honte, le fait d’être différent·e, ce n’était pas vraiment son problème. C’est avant tout le problème de la société, des médecins, des parents. La honte vient de ce que les adultes imaginent et projettent de la vie ultérieure des intersexes devenu·e·s adultes. Ces adultes s’imaginent que nous serons forcément mal dans notre peau, moqué·e·s par les autres. Il s’agit de leur problème, de ce qui est dans leur imagination. Bien sûr qu’il y aura peut-être des moments compliqués mais pourquoi ne pas simplement mieux accompagner ces jeunes (par le soutien de leur pairs intersexe notamment) et former correctement les professionnel·le·s scolaires ou de santé. Est-ce que changer leur corps avec toutes les conséquences que nous avons vu est une réponse juste, éthique et pertinente pour le bien des enfants. Clairement, je ne le pense pas et c’est aussi le message que ce film transmet.

Pour conclure, même si je n’ai pas eu un coup de foudre pour ce film, j’ai trouvé qu’il faisait bien le job de sensibilisation. Par ailleurs, le personnage d’Arianna est attachant et on est rapidement prit dans l’enquête quasi policière sur son passé et dans les questionnements de sa vie de jeune adulte.

Le cauchemar

Je suis dans une pièce blanche. La lumière est crue. Et trop forte. Un médecin me dit qu’il faut me refaire un prélèvement. Il n’en dit pas plus. Ne m’explique pas plus. J’ai peur. Je n’ai pas envie de ça. Je cherche à gagner du temps. Mais je sais que je n’y échapperai pas.

Une infirmière questionne la nécessité de cet acte. Elle dit qu’ils ont déjà assez de tissu, que ça ne servira à rien.

Le médecin commence à s’énerver. Il lui dit que c’est de l’insubordination.

Je dis que je ne suis pas sûr de vouloir ça. Je n’ose pas dire clairement que je ne veux pas. Le médecin répond en disant sur un ton affirmé « On va faire le prélèvement ». J’arrive à prendre la parole en bégayant, avec la voix mal assurée : « Vous n’avez pas le droit, je suis psychologue, je travaille à l’hôpital, je sais que j’ai des droits ».

Le médecin ne réagit pas. Ma parole n’existe pas. Il dit « A 5 j’y vais ». Il commence à compter. 1… 2… Je crie. Je dis « Non, non ». Il continue le décompte… 3… 4…

Je me réveille en sursaut.


Ce que ce cauchemar vient dire des enjeux intersexes
J’ai fait ce rêve la nuit suivant le visionnage d’une vidéo d’une militante intersexe qui évoquait les informations partielles et partiales que les médecins donnent régulièrement aux intersexes et à leurs parents pour extorquer un pseudo-consentement.

Ce rêve peut être lu de multiples manières, j’en listerai quelques unes.

1- A chaque fois, qu’en tant qu’intersexe on lit un texte, qu’on regarde une vidéo, que ce soit produit par des médecins, des journalistes, des universitaires, des psy, des intersexes, on est susceptible de faire ce type de rêves après. Ces contenus nous remuent. Ces contenus font écho à la façon dont les équipes médicales se sont comportées vis à vis de nous, à ce que nous avons subi et qui nous a fait vivre le fait que nous étions sans défense. Même devenus adultes, avec des outils conceptuels, avec une force de caractère, nous redevenons vulnérables. Dans nos rêves, on se retrouve dans ces pièces blanches, lieux de nos souvenirs traumatiques.
Je suis persuadé qu’une part d’entre nous cherche à garder tout ça sous le tapis pour ne pas risquer de faire réémerger ces traces inscrites plus ou moins profondément dans notre psychisme. Et cette façon de se protéger est parfois la seule possibilité pour survivre psychiquement. Je pense aussi que, pour celleux qui s’y confrontent régulièrement malgré tout, ça prend énormément d’énergie. Les nuits qui suivent la lecture de certains textes ne peuvent qu’être agitées. Les personnes dyadiques (c’est à dire non-intersexes) ne se représentent que rarement le fait que nous avons à traverser cela, encore et encore, dès lors que nous nous investissons dans la défense de nos droits et qu’on visibilise nos vies et nos luttes.

2- La question de l’impossible protection est également un aspect central de ce rêve. Par soi-même on ne peut pas se défendre ou se protéger. Les autres ne peuvent pas non plus nous protéger. Même dans ce rêve qui comporte une infirmière ressource, cette voix ne porte pas. Elle a le mérite d’être entendue puisqu’elle met le médecin en colère mais elle ne porte quand même pas. Elle n’empêche pas le geste et la volonté du médecin. Dans ce rêve, c’est grâce à l’autre qui commence à dire non que je peux chercher à dire non à mon tour, que je me l’autorise. Seul·e·s nous sommes plus fragiles. Avec l’appui des autres nous avons davantage de chance de parler, de nous opposer, de nous faire entendre. C’est ce que l’activisme vient nous apprendre. Ou à défaut d’activisme, c’est ce que des groupes de soutien par les pairs vient nous apprendre. Ça vient réparer le fait que nos parents n’ont pas été en mesure de nous soutenir et de nous protéger à l’époque, parce qu’eux-mêmes étaient impressionnables et pris dans une relation totalement asymétrique médecin/patient.

3- Un autre élément important : ce n’est pas par moi-même, en tant que personne que j’arrive à prendre la parole. C’est en tant que professionnel. En tant que psychologue travaillant à l’hôpital. C’est ça qui est susceptible de faire entendre ma voix. C’est la question de l’économie de la crédibilité (j’y reviendrai dans un autre article). Dans ce rêve, ce n’est pas en tant que personne cherchant à défendre ses droits que je parle. C’est en tant que psychologue, travaillant à l’hôpital, que je cherche à me protéger. C’est la part de moi, adulte et professionnelle, qui cherche à protéger la part de moi qui a été objet d’actes médicaux imposés. Je reste hélas convaincu, pour connaître les professionnel·le·s de la santé (ce qui va plus loin que les médecins et qui inclus également les paramédicaux, les psys, etc.) que la parole d’une personne à qui on donne une « respectabilité intellectuelle » sera plus facilement entendue si elle questionne une décision ou si elle exprime un désaccord. C’est ce que nous apprend l’exemple de Hida Viloria qui n’a pas eu à subir d’intervention dans son enfance car son père, médecin, s’y était opposé. Ce n’est pas simplement sa qualité de père qui fait qu’il a été entendu, c’est avant tout sa qualité de médecin.

4- La question du consentement, des « Non » hurlés sans effets, de la conviction que je ne peux pas empêcher les choses mais juste gagner du temps est le dernier point que je veux évoquer. C’est peut-être aussi le plus douloureux. En tant qu’intersexe nous avons appris qu’on ne pouvait pas empêcher ce que les autres voulaient faire de nos corps. Qu’on n’a pas le droit de dire non. Qu’en disant « non » de toute façon ça n’a pas d’effet sur ce que l’autre veut nous faire. Notre corps est à la disposition de l’autre. Voilà ce que les médecins nous ont appris en faisant des chirurgies sur nos corps, en nous forçant à avoir des injections de différentes sortes d’hormones, parfois en étant maintenus de force par nos proches. Voilà pourquoi tant d’intersexes ne savent pas mettre des limites aux autres dans leur vie de tous les jours. Voilà pourquoi tant d’intersexes ne peuvent pas se protéger de violences sexuelles. Voilà pourquoi nous sommes surreprésenté·e·s parmi les victimes de violences sexuelles. Cette conséquence souvent méconnue des opérations est particulièrement terrible. Il est important de la rendre davantage connue.

Pour conclure
J’ai longuement hésité à écrire ce rêve ici. Pour moi c’était un niveau d’intimité que je ne voulais pas partager aussi largement. Mais d’un autre côté cet intime est articulé à des questions qui sont éminemment politiques. Voilà pourquoi j’ai décidé de raconter ce rêve et de dire ce que j’y entends. Voilà pourquoi nos témoignages ne sont pas que des petites histoires, des savoirs mineurs et périphériques. Nos paroles, y compris dans ce qu’elles ont d’intime ou de privé viennent nécessairement pointer des problème et des violences systémiques. En cette Journée Internationale de Solidarité Intersexe, ne l’oublions pas.