« Les brutes en blanc » et les intersexes

« Les Brutes en blanc », d’emblée le titre du dernier livre de Martin Winckler attire l’attention… et créé le débat. Certains estiment que c’est une provocation a visée marketing, d’autres qu’il pointe de vrais problèmes.

Plein de choses ont déjà été dites et écrites sur le livre, je ne vais pas y revenir (il n’y a qu’à faire une rapide recherche avec votre moteur de recherche préféré pour en savoir plus). Je vais uniquement vous parler d’un chapitre précis qui se développe sur moins d’une dizaine de page : « Silence on coupe ». Ce chapitre évoque principalement la situation des personnes intersexes.

lesbrutesenblanc_couv

Les points positifs :
– Il y a une longue reprise d’une interview datant de 2013 de Vincent Guillot1. La parole des personnes concernée a donc une vraie place dans ce chapitre (même si le chapitre en question est très court).
– Le rôle de normalisation occupé par les chirurgiens est clairement dénoncé.
L’idée de variation est évoquée, les corps intersexes ne sont donc pas pathologisés, ne sont pas situés en tant que « troubles » ou « malformations » comme les médecins les décrivent trop souvent encore.
– La chirurgie sur les jeunes intersexes est décrite comme « autoritaire et imposée »

Les points négatifs :
– Le terme « intersexualité » est utilisé plutôt que le terme « intersexuation ». C’est un terme qui a été utilisé pendant un temps mais qui a été abandonné aussi bien du côté des intersexes que dans la plupart des travaux d’universitaires (intersexes ou pas). La raison principale est qu’il pouvait donner l’impression qu’il s’agissait d’une orientation sexuelle. C’est regrettable qu’un livre qui peut avoir une réelle visibilité ne soit pas plus précis. ça donne l’impression d’un travail de rédaction fait un peu rapidement.
– Il est évoqué le fait qu’en faisant des interventions pour assigner un sexe mâle ou femelle, les chirurgiens ont le risque de se tromper une fois sur deux. A mes yeux, formuler les enjeux de cette façon est problématique. D’une part, ça laisse imaginer que, derrière un « sexe ambigu » se cache le « vrai sexe » qu’il faut déterminer. C’est un élément classique du discours médical qui essaie de légitimer les interventions. Les chirurgies sont alors présentées comme une façon de « finir quelque chose que la nature n’a pas bien terminé ». L’autre problème c’est qu’une telle formulation oublie un élément fondamental : ces interventions médicales ne sont pas justifiées car elles ne correspondent pas à un besoin en terme de santé, qu’elles ont des conséquences physiologiques (pertes de sensation, risque de douleurs chroniques, problèmes de cicatrisation, etc.) et parce qu’elles ne sont pas faites avec le consentement libre et éclairé de la personne concernée.

En lien avec ce dernier point, je trouve intéressant de citer une critique du livre de Martin Winckler, disponible sur Le quotidien du médecin2. Elle est représentative des discours médicaux qui se drapent dans leur dignité pour rester sourds face aux critiques, d’où qu’elles viennent.

Le monde médical décrit par Martin Winckler, qui a exercé de 1983 à 2008, serait éculé.

« Cette description de Winckler semble donc correspondre à une vision du “monde d’avant“, abonde le Dr Thiers-Bautrant, c’était avant la loi Kouchner, avant l’information du patient, avant le consentement éclairé. »

Cette idée que les critiques ne sont plus pertinentes, que les choses ont changé est une ritournelle habituelle. Par exemple, les anciennes techniques chirurgicales dont se plaignent les intersexes qui les ont subies sont souvent reconnues comme mauvaises mais celles qui auraient lieux aujourd’hui n’auraient plus rien à voir, elles seraient plus performantes et donc les critiques n’auraient plus de raison d’être. Dans la même logique, les lois de ces 15 dernières années sont régulièrement évoquées comme constituant d’immenses progrès. L’esprit de ces lois est effectivement louable mais qu’en est-il de leur application concrète ? Aujourd’hui, si on regarde simplement la situation des intersexes, non, le consentement éclairé n’est pas respecté, l’information des personnes (qu’il s’agisse des enfants/ado intersexes ou de leur parent) est faite d’une manière orientée pour mener à une acceptation des préconisations médicales, etc.

Enfin, pour tout professionnel qui a travaillé dans une équipe médicale/para-médicale, on sait que lorsqu’une personne demande a accéder à son dossier, il est vidé à l’avance de tous les éléments qui pourraient déranger l’équipe, pointer ses manquements et défaillances. L’application de ces lois est donc a géométrie variable…

Tout ça pour dire que si ce chapitre aurait pu être plus développé et plus documenté, il a le mérite de rendre visible un point de vue non pathologisant sur les intersexes et de faire se positionner les médecins sur leurs pratiques et sur leurs contradictions. Le silence bénéficie toujours aux personnes qui ont du pouvoir et dessert toujours celles qui sont en position de fragilité dans le rapport de pouvoir. S’il y avait besoin de se souvenir de cela, ce livre nous le rappelle.

_______________________
1- http://rue89.nouvelobs.com/rue69/2013/08/24/les-intersexes-voulons-quon-laisse-corps-tranquilles-245067
2- http://www.lequotidiendumedecin.fr/actualites/article/2016/10/15/les-brutes-en-blanc-des-medecins-ecoeures-repliquent-winckler_831411

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