Militer sans s’épuiser

Il y a quelques jours j’ai lu un article qui m’a beaucoup intéressé sur le difficile équilibre à construire entre prendre soin de soi et militer. Cet article s’appelle « 7 Questions to Help You Balance Self-Care and Resistance »1 et à été écrit par Miri Mogilevsky dans la foulée de l’investiture de Trump.

Pour pas mal de militant·e·s, je pense que cet article ne leur apprendra rien de très nouveau. Je pense que beaucoup d’entre nous perçoivent leur épuisement, le fait de ne pas se garder suffisamment de temps pour se ressourcer, le trop haut niveau d’exigence par rapport à ce que nous devrions effectuer, etc. Là où cet article est vraiment utile, c’est qu’il nous rappelle toutes ces choses qu’on sait intellectuellement quelque part dans un coin de nos têtes et qu’on oublie trop régulièrement.
Je pense qu’autour de moi, il n’y a pas une personne qui ne se soit pas mise ponctuellement ou durablement en danger dans son équilibre personnel en raison de ce qu’elle se fixe comme actions et comme dépense d’énergie sur un plan militant. Et ça, c’est quelque chose qui me préoccupe vraiment.

Militer, dans une asso, en ligne, etc, c’est un travail de longue haleine. Mogilevsky dit que c’est un marathon et pas un sprint. Je trouve l’image très juste. A vouloir partir trop vite, on risque vraiment de s’épuiser et d’être en burn out. C’est un vrai souci sur deux plans :
1) Sur le plan personnel. Votre santé, votre équilibre est précieux. Vous êtes légitime à prendre soin de vous. Vous êtes la personne la mieux placée pour le faire, pour percevoir vos limites et vos besoins, pour les fixer clairement. A mes yeux, rien ne peut justifier qu’on s’oublie totalement, ni une relation amoureuse/amicale/familiale, ni un engagement politique/militant, rien. Penser à se préserver a minima ça devrait être évident alors que trop souvent on a une impression de honte ou de culpabilité en le faisant. Ce n’est pas parce que certaines personnes ont d’autres limites que les vôtres ou qu’elles ont plus d’énergie ou qu’elles négligent leurs besoins fondamentaux que vous devez en faire autant.
2) Sur le plan collectif. L’épuisement fait qu’à un moment on explose en plein vol. Si c’est dramatique individuellement, ça l’est aussi pour le collectif. C’est sans doute une des raisons qui fait qu’il y a tellement de turn over dans beaucoup de milieux militants. On s’épuise, on se grille à toute allure et on disparaît plus ou moins brutalement. Ça désorganise les actions en cours, ça empêche la transmission de l’histoire, ça fait qu’on oublie quelles sont les stratégies efficaces par rapport à celles qui ont été abandonnées par la/les génération(s) précédente(s).

Prendre suffisamment soin de vous, avoir un regard un peu bienveillant par rapport à vous, ce n’est pas un truc de confort égoïste, c’est juste un droit de base. Et surtout, ce n’est pas incompatible avec des engagements militants. Etre à l’écoute de vos limites et prendre soin de vous c’est important pour vous et pour ce que vous défendez. Si vous vous épuisez vous ne pourrez plus militer.
Oui, la tâche est souvent énorme, surtout dans des petits groupes comme chez les intersexes. Mais on ne peut pas tout faire et on ne peut pas tout faire en même temps. Notre énergie et notre temps sont limités. Il faut savoir reconnaître cet écart qu’il y a entre nos objectifs et nos moyens. Oui, c’est douloureux et c’est frustrant mais c’est comme ça. S’épuiser n’y changera rien.

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Si notre épuisement et le dépassement de nos propres limites est parfois un enjeu entre soi et soi-même, parce qu’on est trop exigent·e et pas assez bienveillant·e vis à vis de soi même, cela peut aussi venir de l’extérieur. L’article de Miri Mogilevsky nous rappelle ça aussi.
Dans nos communautés militantes, il y a des comportements qui ne sont pas acceptables, il y a des relations abusives, il y a des injonctions à dépasser ses limites. Ce n’est pas acceptable.

« Vous méritez toujours d’être traité·e·s avec dignité et de faire respecter vos limites. Le fait que ce travail soit très important et que ces causes soient très urgentes n’excuse pas les gens de cette responsabilité de base ».2

De la même façon qu’on n’a pas à accepter quelque chose qui nous met mal à l’aise ou qui nous met en danger d’une personne qui nous met la pression et/ou qui fait du chantage affectif, on n’a pas à accepter quelque chose qui nous met mal à l’aise ou qui nous met en danger sous prétexte que ça aurait du sens politiquement.
Là encore, je pense que plus le groupe est petit, plus il y a ce risque. D’une part parce qu’on a moins de personnes entre lesquelles partager les choses à faire et qu’on se dit que ce qu’on ne fait pas, personne d’autre ne le fera. D’autre part parce qu’on est plus isolé·e, qu’il y a moins d’auto-support et moins de régulation du groupe par lui-même.
Donc clairement, quand d’autres personnes nous disent de réaliser une tâche qui nous met en difficulté, on a le droit de se demander si on se sent capable de la faire ou si ça va au-delà de nos limites.

Par ailleurs, sur un registre différent, quand il y a des comportements toxiques et violents dans le collectif, on n’a pas non plus à l’accepter sous prétexte que « ça ferait des histoires », « ça ferait du conflit sur des questions interpersonnelles et que ça ferait perdre du temps sur les actions militantes ». J’estime qu’un collectif qui accepte ça a un vrai problème. La façon dont on se comporte entre nous, notre éthique relationnelle, est une vraie question politique, ce n’est pas un élément anecdotique, ce n’est pas juste des conflits de personnes.

Voilà, c’était un peu long mais je trouve qu’il y a beaucoup de choses à dire sur ces questions là. Clairement, rien n’est simple, ce sont des arbitrages propres à chaque personne, qui seront différents selon les moments dans lesquels on est. Mais une chose est sûre, c’est qu’il ne faut jamais perdre de vue trop longtemps qu’on a à négocier constamment un équilibre entre nos engagements militants et nos propres limites.

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1- http://everydayfeminism.com/2017/02/balance-self-care-and-resistance
2- Texte original : « You always deserve to be treated with dignity and to have your boundaries respected. The fact that this work is very important and these causes are very urgent doesn’t excuse people from that basic responsibility »