Sortir du cadre imposé

En tant qu’intersexes, nous n’existons pas aux yeux d’une bonne partie de la population. Pour une autre part, nos existences sont caricaturées. Naviguer entre ces deux façons d’être traité·e·s n’est pas simple ni agréable. Parfois on a l’impression que le dilemme c’est soit de ne pas exister, soit d’être représenté·e·s d’une façon qui ne nous convient pas, quand ce n’est pas d’une façon qui nous fait violence, une fois encore. A nous de faire exister d’autres choix que ceux qu’on tente de nous présenter comme étant les seuls possibles.
Nous ne sommes pas les seul·e·s à devoir faire ce type de travail. C’est notamment en lisant et en écoutant des militantes et/ou blogueuses confrontées à d’autres procédés de chosification que j’ai eu envie d’écrire sur le sujet.

Il y a quelques mois, Amandine Gay était interviewée par le Bondy Blog1. Dans cette vidéo que je vous incite vivement à regarder elle évoque notamment comment les femmes noires sont traitées dans le domaine de la fiction. Elles sont enfermées dans les mêmes rôles. Elles sont droguées, prostituées, sortantes de prison, sans papiers, excisées, habillées en boubou, etc. C’est à partir de ce constat qu’elle a décidé de faire son documentaire à sa façon, en étant autonome de tout un système qui empêchait la visibilisation d’autres représentations complexes, positives, encourageantes.

Tout récemment, Prose a publié un article de blog sur les violences sexuelles2. Elle explique comment il est attendu que les victimes soient dans la honte et le secret. A propos des professionnels de santé elle dit « Ils profitent que la prise de parole soit si difficile pour les victimes pour nous dicter quels doivent être le fond et la forme de nos témoignages ; le reste de la société s’en fait le relais ». A partir de là, elle explique comment Dorothy Allison, Viriginie Despentes et elle-même ont développé d’autres façons de prendre la parole pour s’empouvoirer individuellement et collectivement.

Je me retrouve tout à fait dans ces idées et dans le besoin vital de développer de nouvelles stratégies de présentation de nous-mêmes. Il faut sortir de ces cadres imposés et ne pas être là où les autres nous attendent. Rester à cette place c’est déjà perdre. C’est ne pas pouvoir choisir comment on prend la parole, avec quels types de mots et en mettant en avant tel ou tel contenu. Rester à cette place c’est ne pas choisir le contexte dans lequel nos paroles sont placées. C’est notamment pour ça que je suis toujours très vigilant vis à vis des journalistes/artistes/universitaires qui veulent nous rencontrer et nous interviewer. Trop souvent, c’est pour mettre en scène un récit, un témoignage qui va juste illustrer ce qu’iels pensent déjà. Dès lors, notre parole perd tout son pouvoir. Elle ne devient qu’une légitimation de la parole de l’autre. Elle ne devient qu’un faire-valoir de la parole de l’autre.
Il n’est pas supportable de rester cantonné·e·s à ces places là, d’y rester bien sagement. Je n’accepte pas que ma parole serve pour renforcer des stéréotypes stigmatisants. Je n’accepte pas que mon interview soit accolée à des images associant de manière caricaturale le fait que les intersexes seraient un entre-deux genre sensationnalisé. Et ainsi de suite.

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La question de l’image donnée de nous dans une grande part des médias est un terrain de lutte évident. Mais il n’est pas le seul. Un autre terrain majeur sur lequel nous avons a combattre c’est celui où nous nous confrontons aux équipes médico-psychologiques. Trop souvent encore, un certain nombre de personnes LGBTQI acceptent de participer à des colloques avec des professionnels qui nous pathologisent. Or, c’est une erreur stratégique majeure. Accepter d’aller dans ces lieux c’est :
se retrouver à entendre des propos qui dissertent sur nos vies comme étant avant tout des curiosités intellectuelles pour l’auditoire et pas des vies humaines concrètes
se retrouver dans une situation où tout le dispositif est là pour montrer qui a du crédit aux yeux de l’auditoire (les professionnels) et qui n’en a pas (les personnes concernées)
se retrouver ultra-minoritaire avec un temps de parole anecdotique au regard du temps de parole des personnes non-concernées
être un animal exotique qui monte sur scène pour faire vibrer le public qui voit à quoi on ressemble (c’est la version policée de la monstration des femmes à barbe des cirques de la fin du 19ème siècle)
être complice de la manipulation qui consiste à faire passer les professionnels continuant à nous pathologiser et à nous traiter en conséquence (chirurgies et hormones non-consenties) comme des interlocuteurs qui prendraient en compte notre parole et qui seraient plus nuancés et réformistes que la génération de leurs prédécesseurs

Le symposium de Chicago de 2006 s’est déroulé selon les modalités que je dénonce ci-dessus. La majorité des personnes présentes n’étaient pas concernées. Il s’agissait en très grande majorité de médecins et de psys. Il y avait aussi des associations de parents d’enfants intersexes. Et enfin il y avait quelques intersexes. La participation des intersexes à ce symposium n’a pas permis de défendre nos droits humains. En revanche, nous savons aujourd’hui que leur présence a servi à faire passer le choix de terme « désordre du développement sexuel » (« disorders of sex development ») pour nous nommer comme étant un choix consensuel. La présence d’intersexes a donc été instrumentalisée pour donner l’impression que ce terme n’était pas stigmatisant et qu’il pouvait être légitimement utilisé pour parler des personnes intersexes.

Hélas, récemment, l’Inter-LGBT a participé à un rassemblement de ce genre3. Que pensons-nous gagner à participer à ces colloques organisés par des personnes qui ont des intérêts nécessairement opposés aux nôtres ? Il y a des tables de discussions autour desquelles le simple fait de nous asseoir fait que nous avons déjà perdu. Sachons les reconnaître.

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Je suis convaincu que nous ne pouvons avoir des actions efficaces qu’en sortant de ces cadres imposés. Si ces espaces n’existent pas, c’est à nous de les créer :
– en ayant le contrôle de ce que nous produisons comme témoignages et sur leurs contextes de diffusion (blogs militants, accord précis avec les journalistes)
– en co-organisant des colloques avec des universitaires allié·e·s partageant certaines bases fondamentales avec nous, qui nous permettent de prendre la parole sur un temps décent et selon les modalités qui nous semblent pertinentes (témoignages associés à de l’analyse, intervention sur des questions d’épistémologie et de légitimité à produire des savoirs)
– en faisant des zaps4, en prenant la parole sans y être invité·e·s, pour faire entendre d’autres voix, pour occuper un espace dont nous sommes encore trop souvent exclu·e·s

Vous êtes prêt·e·s, on fait péter les cadres ?! 😉

 

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1- Interview complète à visionner ici : https://www.youtube.com/watch?v=Nuw3FxyEeLQ
2- Article à lire ici : https://pr0z3.wordpress.com/2017/05/29/violences-sexuelles-et-litterature-feministe-considerations-sur-la-forme/
3- Voir le communiqué du Collectif Intersexes et Allié·e·s à ce sujet https://ciaintersexes.wordpress.com/2017/06/01/communique-du-collectif-intersexes-et-allie-e-s-colloque-afar-vers-toujours-plus-de-violences-envers-les-enfants-trans-et-intersexes/
4- Voir Bourcier, Queer Zones 2 – Sexpolitiques, p.255 : « Les zaps ont pour but de mettre en évidence les politiques de la parole et du silence : empêcher un expert de s’exprimer vise à faire prendre conscience non seulement du caractère discutable de ses thèses, mais aussi des silences qu’il impose en parlant à la place de ».