Etre allié·e dans les luttes intersexes

Attention, cet article ne se veut pas représentatif d’un collectif militant et encore moins des personnes intersexes dans leur diversité. Il est, comme tous les contenus de ce blog, un point de vue. Il est basé sur une écriture à la fois émotionnelle et analytique. Il constitue à la fois un engagement militant mais aussi une façon de digérer les choses qui me blessent et me soucient.

Trop souvent, être allié·e ça donne l’impression que c’est synonyme d’être empathique et d’être gentil·le. Ce n’est pas de ça dont il s’agit. L’enjeu c’est de se situer par rapport à une oppression systémique qu’on ne subit pas.
Quand on est blanc·he, quand on est un homme, quand on est cisgenre, etc. on bénéficie de privilèges. Ça ne veut pas dire qu’on est une mauvaise personne. Ça ne veut pas dire que tout est simple et qu’on nage dans le bonheur. Mais ça veut dire qu’on traverse la vie d’une façon moins difficile, qu’on n’a pas à affronter un certain nombre d’interactions et d’épreuves que rencontrent les personnes racisées, les femmes, les trans, etc.

Dans le cas qui nous intéresse ici, être dyadique (c’est à dire ne pas être intersexe) protège d’un certain nombre d’oppressions, fait que vous n’avez pas vécu certaines expériences ou que vous n’êtes pas susceptible de les (re)vivre. Alors que lorsqu’on est intersexes, il y a un certain nombre d’expériences, de façon d’être traité·e par les autres qu’on se prend de plein fouet.
Etre dyadique c’est être « normal ». Dans le sens statistique. C’est à dire être majoritaire. Mais aussi dans le sens médical, ce qui implique d’avoir un corps vu comme « sain », comme « correctement développé » contrairement aux intersexes situé·e·s du côté de la « pathologie ».
Etre dyadique, c’est ne pas avoir besoin de faire un cours d’épistémologie à chaque fois pour montrer que les savoirs sont toujours situés, que les discours majoritaires sont vus comme neutres mais qu’ils ne le sont pas plus que les discours minoritaires.
Donc être allié·e·s et être intersexe, d’emblée ça situe sur des bases bien différentes.

L’exemple du colloque « De l’hermaphrodisme à l’intersexuation »
Samedi 24 juin dernier, jour de la Marche des Fiertés de Paris, un colloque avait été organisé à l’université. Il se voulait allié et impliquant les personnes concernées. Sauf que c’était loin d’être une réussite. Déjà, avant le colloque, un certain nombre d’intersexes s’étaient alerté·e·s concernant différents indicateurs. Un texte avait d’ailleurs été rédigé puis lu au début du colloque1.

Hélas, le déroulé de la journée n’a cessé de montrer que la bonne volonté affichée des organisateurs et organisatrices, ça ne fait pas tout. Il y a eu tout au long de la journée des moments d’incompréhension majeure entre les universitaires dyadiques voulant être allié·e·s et les militant·e·s intersexes. Après la lecture du texte et pendant tout le reste du temps, plusieurs universitaires, dyadiques et cisgenre a priori, sont venu·e·s nous voir, nous les intersexes, pour qu’on les rassure. Pour qu’on leur dise qu’iels faisaient bien les choses, que leurs paroles étaient intéressantes, que leurs efforts étaient perçus, etc. Iels tenaient à nous montrer que oui, iels avaient entendu nos revendications. Iels attendaient pour certain·e·s qu’on leur dise qu’iels étaient des allié·e·s de qualité, etc. Bref, on devait leur confirmer une bonne image d’elleux-même.
Pourquoi avaient iels besoin de ça ? Pourquoi ne pas supporter cet inconfort lié aux critiques ? Ces moments, certes inconfortables, représentent souvent une possibilité de s’interroger vraiment sur ce qu’on peut modifier concrètement dans son positionnement et pour s’améliorer. Essayer d’être à nouveau à l’aise avec soi-même, trop vite, c’est une façon d’échapper à l’examen minutieux de ce que la personne opprimée vit concrètement et des implications que ça a.

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Il y a quelque chose d’indécent, dans un colloque où il est question de parler des intersexes, de se plaindre quand on est dyadique. Plusieurs intervenant·e·s ont pu dire « Je fais des efforts », « J’ai amélioré mon travail », « Avant c’est vrai que je faisais/disais ceci ou cela, mais maintenant, j’ai compris », « Je pense être un·e allié·e ». Iels avaient l’impression qu’on était particulièrement injustes en formulant nos critiques. Mais être critique sur des choses importantes, qui ont des conséquences sur nos vies, sur nos revendications, c’est ce qui est le plus important. L’inconfort des allié·e·s face à leurs approximations, voire face à leurs erreurs ne se situe pas sur le même plan. Ça n’a pas les mêmes enjeux.

La foire aux privilèges et aux oppressions
Certaines personnes, après avoir cherché à être validées comme allié·e·s ont commencé à dire qu’elles aussi subissaient des oppressions. Mais nos remarques n’avaient pas pour objet de lancer un concours d’oppressions. Quand on parle spécifiquement de ce qu’on vit en tant qu’intersexes, de ce qu’on subit et que vous ne connaissez pas, respectez notre parole et sachez vous taire. Questionnez vous sur ce qui vous oblige à reprendre la parole dans la foulée et à décaler les enjeux. Inutile de ramener le fait que vous êtes une femme et que c’est compliqué pour vous aussi dans la société. Que vous venez d’un milieu très modeste et que vous n’aviez pas les codes en arrivant dans le milieu universitaire, etc.
On ne nie pas que les autres oppressions existent mais c’est très indécent de les brandir comme si c’était un bouclier qui vous protégeait des critiques précises qu’on vous adresse à l’un des rares moments où l’on parle de nos enjeux.

Le risque de la fétichisation/exotisation
Par ailleurs, dans ces échanges/débats qui ont eu lieu, les intervenant·e·s étaient protégé·e·s d’une chose à laquelle nous étions exposé·e·s : n’être vu·e que comme intersexes à partir du moment où l’on est visible. Cela a à voir avec une expérience, hélas régulière, de la fétichisation/exotisation. C’est d’une grande violence y compris quand elle est associée à une connotation pseudo-positive. Vous ne savez pas le confort que c’est de ne pas être confronté·e aux regards des gens qui évaluent s’iels trouvent des éléments dans votre aspect physique qui laisse imaginer que « Oui, on voit bien que c’est une personne intersexe » ou que « On ne dirait vraiment pas à le/la voir comme ça ».
Tout ça, nous l’avons vécu directement ou nous en avons été témoins à de multiples occasions. Etre visible, parler avec des personnes dyadiques, mêmes allié·e·s, c’est s’exposer à ça. Nous ne sommes pas dans les mêmes positions quand nous parlons ensemble, quand nous nous rencontrons dans un colloque. Nous ne sommes pas dans des situations en miroir ou en symétrie.

Etre allié·e et faire de la recherche, est-ce conciliable ?
Certain·e·s intervenant·e·s disaient vouloir être allié·e·s mais vouloir aussi garder leur liberté dans leurs recherches, dans la façon de fixer leurs priorité, dans le fait de creuser les axes qui les intéressent. A mon sens, c’est vouloir le beurre et l’argent du beurre.
Comme l’a très bien dit une personne du public, intersexe et universitaire, rien n’oblige qui que ce soit à être un·e allié·e. Si vous voulez travailler les sujets que vous souhaitez, avec vos outils, selon votre calendrier, c’est votre arbitrage. Mais ça ne fera pas de vous des allié·e·s. Déjà, ce n’est pas à vous de vous décréter allié·e, quelle que soit la situation. C’est les personnes concernées qui peuvent vous reconnaître dans ce rôle. Quand les personnes concernées vous dise qu’elles ont besoin de telle ou telle chose, que la priorité est à tel endroit, vous entendez leur demande et vous suivez cette orientation. Etre allié·e c’est être en seconde ligne. C’est mettre sa place privilégiée au service d’un groupe de personnes qui n’ont pas accès à certains lieux de pouvoir, qui n’ont le même carnet d’adresse, etc.
C’est en fonction de ce que vous faites, des actes ayant des impacts politiques, qu’on va vous dire que vous êtes une personne alliée, ce n’est pas sur des critères interpersonnels, sur votre capacité à montrer de la gentillesse ou une volonté d’empathie. C’est très bien d’avoir des relations interpersonnelles agréables, mais ce n’est pas suffisant.
La violence qui pèse sur les intersexes est là parce qu’un système la produit, la légitime, la maintient. Chacun·e a à se positionner par rapport à ça. Ne pas se positionner c’est de fait laisser ces injustices se produire en fermant les yeux. Trouver que les témoignages des intersexes sont touchants sans vous positionner vis à vis de ce système, c’est laisser ces injustices se produire en fermant les yeux.

Parler des intersexes en méconnaissant leurs luttes et leur vocabulaire
Pour finir, parmi ces personnes se voulant alliées, un certain nombre utilisaient des mots inappropriés. Des mots qui sont disqualifiants. Des mots qui sont transphobes. En clair, des mots qui étaient violents mais qui n’étaient pas vus comme tels par les personnes qui les prononçaient. Par ailleurs, la non-référence aux productions de savoirs intersexes (militants et/ou universitaires) et la non-prise en compte des aspects concrets de nos vies ici étaient un vrai problème. Je pense que j’aurais été moins en colère de faire face à tout cela venant de personnes ne se présentant pas comme alliées. Ça n’enlève pas que dans leurs domaines de compétences, ces universitaires avaient plein de choses à dire, mais le croisement de leur domaine de compétence avec celui des savoirs relatifs aux personnes intersexes était défaillant.

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Pour conclure
Chèr·e·s allié·e·s, universitaires ou pas, ayez l’humilité de reconnaître vos limites. Et si vous souhaitez vous améliorer, formez-vous, utilisez les ressources déjà nombreuses que les intersexes ont pu produire ou d’une manière générale, les ressources que nous recommandons2.
Ne vous méprenez pas, être critiques, être exigeants, ce n’est pas vous malmener sadiquement, ce n’est pas une façon de dire que vous faites tout mal. C’est vous pointer que vous pouvez progresser, que vous avez à progresser, surtout si vous tenez à être allié·e. C’est un travail de longue haleine qui n’est pas simple mais qui est faisable quand on en a la volonté et qu’on en accepte l’inconfort.

 

___________________
1. https://ciaintersexes.wordpress.com/2017/07/13/declaration-lue-au-colloque-de-lhermaphrodisme-a-lintersexuation/
2. https://ciaintersexes.wordpress.com/ressources/

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