Une enveloppe oubliée

Depuis 2005, le 08 novembre est la Journée du Souvenir Intersexe (Intersex Day of Remembrance). C’est une journée en hommage à celleux qui ne sont plus là. Mais je trouve que c’est important de la dédier aussi à toutes les personnes intersexes qui sont là, qui vivent et qui luttent au quotidien. Je refuse que nous ne soyons célébré·e·s qu’après notre disparition, nous le méritons également de notre vivant.

[Attention, contenu évoquant le suicide, le sang, les violences médicales]

article 29

« Ce matin, je suis mort. Ça c’est passé vite je crois. J’ai baissé les stores. Les bruits de la vie venant de l’avenue Parmentier se sont un peu éloignés. Ça a été moins impressionnant que ce que j’avais imaginé. Mon sang à coulé une fois de plus et s’est dilué dans l’eau chaude de la baignoire.

Ce n’est pas tant que je voulais mourir. Mais je voulais que ça s’arrête. Cette souffrance. Ce poids sur ma poitrine et dans ma tête. Cette lutte. Je m’en veux de ne pas avoir eu plus de courage pour continuer à lutter pour vivre, pour moi, pour mes proches, pour tenter d’améliorer le monde. Mais une autre part de moi est apaisée. Cette fois je ne me suis pas soucié de ce qui doit être fait, de ce que les autres pensent de moi. C’est bizarre, ça c’est fait tout seul de prendre cette décision. J’étais debout, à côté de mon canapé-lit et j’ai ressenti une grande fatigue. Une de ces lassitudes qu’évoquait ma grand mère à la fin de sa vie. Comme si la vie ne la concernait plus. Comme si sa vie ne la concernait plus. C’est ce que j’ai ressenti à cet instant.

Pourtant même dans les moments difficiles, j’avais tenu bon. Comme une sorte de devoir de continuer à vivre. Un jour après l’autre.

Comme pour beaucoup, l’adolescence à été une période chaotique faite de sidération, de confrontation à la puberté des autres, à leur désir sexuel, à leur mots crus. Moi j’étais sur une autre planète. Le pire était la solitude interminable des cours de sport, non mixte, entre garçons. J’étais seul au milieu de tous ces autres. Les vestiaires. Je n’en parle même pas. La solitude. Le non-sens de la connivence masculine et viriliste. L’impossibilité de comprendre l’esprit de compétition auxquels les profs nous exhortaient. Auxquels « mes camarades » m’exhortaient. Une volonté d’être ailleurs. Tâcher de m’absenter du moment. Tâcher de trouver refuge dans une zone de moi en profondeur, éloignée du contact avec le monde.

J’ai survécu à tout ça. Je ne sais pas comment. Pourtant ces années se sont dramatiquement étirées. Interminable enfer.

J’ai peut être survécu en me racontant des histoires. Sans doute comme on le fait tou.te.s. Ce monde auquel je n’appartenais pas, j’ai décidé de le mépriser de toutes mes force. La série « Daria » m’a donné l’occasion de partager ça avec quelqu’un même si c’était un personnage fictif. J’ai regardé les autres et moi même comme un savant faisant une expérience. Derrière une vitre. Parfois avec un intérêt ethnographique. Presque toujours avec une distance et une froideur émotionnelle.

Je n’ai jamais aimé être touché physiquement par les autres. Ça m’est soit inconfortable soit désagréable. Je n’ai jamais cherché à avoir une vie sexuelle ou amoureuse. Je me suis toujours imaginé célibataire. Ce besoin de contact que tant d’autres semblaient ressentir me paraissait être un besoin animal dont je me félicitais de ne pas dépendre. Mais un jour j’ai bien dû reconnaître que si tout ça comportait une part de vérité, ce n’était pas l’unique lecture possible.

J’ai appris à vivre seul. J’étais seul au monde. Comme un alien au milieu d’humains. J’étais le seul à être « comme ça ». Mon père me l’avait bien dit avec de la gêne et de la tristesse dans les yeux. Les médecins l’avaient dit aussi. C’est d’ailleurs ça que j’avais à cacher. Tout le temps. Mon corps devait être caché au risque de révéler ma différence, au risque d’être rejeté, moqué ou pire. Cette angoisse à été celle de mes parents pendant toute mon enfance et mon adolescence. Et la mienne aussi, par capillarité.

J’ai évité les douches en classe de neige au primaire. J’ai évité les voyages scolaires au collège. J’ai découpé les grillages pour sécher les cours de sport à partir de la troisième. Parfois j’en fais encore des cauchemars. Ces grillages sont toujours là. Impossible d’échapper à ça. Impossible d’échapper à la visite médicale. A la honte. Au regard du médecin qui remonte de mon bas ventre jusqu’à mon visage. Ce monde qui n’est plus là, j’y suis resté coincé. Mes pensées nocturnes ou diurnes débordent de ça. C’est une mauvaise série B. C’est « Une journée sans fin ». Ce temps ne passe pas et ne passera jamais.

A quoi bon passer tant de temps à survivre ? Autant d’énergie à garder la tête hors de l’eau ? Pour qui ? Dans quel but ?

Je suis soulagé. Tout est fini. Comme quand la lumière se rallume après un film d’horreur.

Une part de ma vie a été belle, j’en conviens. Mais l’horreur à quand même été là. Je l’ai tue pendant longtemps. Maintenant plus question. Ces lignes, je les écris pour parler de l’injustice. Pour décrire le traumatisme. Pour que les cicatrices sur mon corps parlent tout haut. Ces cicatrices faites par les médecins… « pour mon bien ».

Ce n’est pas seulement mon corps qui a été mutilé à jamais. C’est ma confiance dans les autres, ma capacité à me laisser approcher par elleux, à me sentir des leurs. C’est mon potentiel qui a été découpé sur ces tables d’opération, sous ces aiguilles bourrées d’hormones. Ça aurait pu se passer autrement. Mais non. Il y a des responsables. Et ce n’est certainement pas « la nature ». C’est les médecins. Et la société qui a laissé faire. Et, plus dur encore, mes parents aussi.

Le pire dans tout ça, c’est que nos disparitions, à nous tou·te·s, les malformé·e·s, les charcuté·e·s, les monstres, je pense que ça provoque plus de soulagement que de conscience morale et que de culpabilité. Dans quelques jours, ces lignes se seront diluées dans vos vies, comme mon sang dans l’eau chaude de ma baignoire »

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