La menace intersexe [une œuvre d’anticipation à caractère sociopathique]

Mai 2031. La terreur se répand.
Cela fait plusieurs années que les intersexes n’ont plus honte. Iels n’ont même plus peur. Iels ont retourné la violence. Celle-ci n’est plus subie, elle est agie contre toutes celles et ceux qui avaient participé un jour ou l’autre à leur oppression. A ce jour, personne n’arrive encore à comprendre comment leurs actions violentes ont commencé et où s’est situé le déclancheur.
Une chose est sûre, il est impossible de les arrêter. Leurs groupes sont trop nombreux, trop éparpillés, trop mobiles. Impossible pour la police de les repérer et de les démenteler. L’un des enquêteurs a expliqué le mois dernier dans un interview donnée au Figaro qu’il était impossible de lutter face à des personnes qui étaient très aptes à êtres invisibles et à se dissimuler parmi les autres par toutes sortes de stratégies apprises depuis leur enfance et leur adolescence1. Peu de gardes à vues ont été possibles et aucune mise en examen n’a été prononcée faute de preuve.

CatherineTramell

Janvier 2027. Enlèvement d’un médecin de renom.
Il y a un an, un chirurgien intervenant spécifiquement sur les personnes diagnostiquées « Syndrôme d’insensibilité aux androgènes » et « Hyperplasie congénitale des surrénales » avait été enlevé. Malgré tous les moyens mis en œuvre, aucune piste n’avait été concluante pour faire la lumière sur cette inquiétante disparition. Il vient finalement d’être retrouvé, désorienté, errant dans le 15ème arrondissement de Paris. Il n’a pour le moment rien révélé des conditions dans lesquelles il a été retenu. Il a seulement expliqué qu’il a été enlevé par deux femmes qui faisaient de l’auto-stop alors qu’il rentrait d’un week-end passé dans sa maison de Deauville. Il a par ailleurs précisé qu’il ne ferait plus de chirurgies mutilantes sur des personnes intersexes.
La description qu’il a faite de ses ravisseures ressemble à celles de deux actrices particulièrement connues pour leur prestation dans un film du début des années 90. Une psychologue travaillant dans le même service que ce médecin a pu déclarer en marge d’un colloque auquel elle participait qu’elle s’interrogeait sur la véracité de son enlèvement. Au vu des propos de ce dernier, elle interprétait ses paroles comme un « simple ressenti » et disant qu’il s’agissait plutôt d’un « fantasme d’enlèvement »2 et pas d’un enlèvement caractérisé.
Malgré tout, l’inquiétude est grande dans la communauté des chirurgiens d’urologie pédiatrique qui demandent à leurs assurances de prendre en charge des gardes du corps, craignant pour leur sécurité. Certains ont même stoppé leur activité après avoir retrouvé devant la porte de leur domicile un colis avec ce qui est habituellement nommé « bougies de dilatation »3.

thelmalouise

Octobre 2027. La cote de trois artistes en chute libre.
En l’espace de quatre semaines, deux artistes plasticiens et une auteure de pièces de théatre ont été aspergés de lisier. Cela s’est produit durant des vernissages et pendant la première d’une représentation au Théâtre Contemporain des Performances Crypto-Post-Modernistes. Ces artistes avaient par le passé été dénoncé·e·s pour leur instrumentalisation des personnes intersexes et notamment pour la fétichisation de leurs corps. Depuis, toutes les salles de spectacle et toutes les galleries refusent de les accueillir ne voulant pas prendre le risque de devoir javeliser leurs locaux pendant deux mois afin qu’ils soient à nouveau exploitables. La totalité des frais de nettoyage a été estimée à 52000 euros sans compter les frais de pressing des smokings et robes de soirées.

Juin 2028. Les actions coup de poing se multiplient.
Dernièrement, des gangs d’intersexes armé·e·s de battes de baseball et autres armes de poing ont commencé à semer la terreur en faisant effraction dans les bureaux de grands laboratoires pharmaceutiques. Ceux-ci semblent avoir été ciblés à partir du moment où ils collaboraient avec les médecins en vue de pratiquer des hormonothérapies non-nécessaires à la santé des intersexes et sans leur consentement libré et éclairé.
Assez vite, ces groupes se sont mis également à occuper l’espace public. Tout regard de travers, propos de type body-shaming4, moqueries envers une personne d’apparence de genre non-conforme a été sévèrement puni. Des photos et vidéos de ces actions radicales ont rapidement tourné sur les réseaux sociaux puis ont été reprises par les chaines d’information créant un sentiment d’insécurité auprès de bon nombre de personnes dyadiques.
Ces Brigades Intersexes d’Interventions Musclées (auto-désignées par le nom « Biim dans ta face ! ») ont semble-il eu un effet dissuasif. Les comportements méprisants et disqualifiants envers les personnes intersexes mais aussi envers les trans et les queers ont chuté de manière spectaculaire. Le Préfet de Police a évoqué son incompréhension précisant qu’il avait toujours pensé que les agressions haineuses envers les personnes LGBTQI étaient « un mal impossible à endiguer ». Il a précisé qu’il en était venu à cette analyse en constatant qu’en dix ans, malgré trois lois et 24 agents de police formés pour l’ensemble du territoire, une telle modification des comportements n’avait pas été perceptible.

titus

Décembre 2028. Vers un changement majeur du monde universitaire ?
L’affaire a fait grand bruit : un universitaire a été hacké. Tous ses comptes, y compris ceux situés dans des paradis fiscaux ont été vidés. Il ne lui reste à ce jour que 168,52 euros sur son Livret A. Par ailleurs, ses titres de propriété lui ont été également dérobés. Son duplex de 250 mètres carrés rue de Sèvres, à deux pas du Bon Marché, a été donné au Bureau d’Accueil et d’Accompagnement des Migrants. L’association contactée par Friction Magazine a annoncé qu’elle avait su en faire bon usage.
Dans un premier temps, le monde universitaire s’est ému de cette situation évoquant une injustice. Une collègue de ce maître de conférences habilité à diriger des recherches a expliqué qu’elle ne comprenait pas les motivations des activistes. « C’est un homme très engagé pour les minorités. Il parle depuis toujours pour les personnes racisées, pour les femmes, pour les personnes LGBTQI… Il est leur voix. » D’autres personnes ont finalement développé un autre regard, expliquant que cet enseignant était un représentant parmi d’autres d’une génération d’universitaires prenant la parole au nom des minorités avant tout pour le bénéfice de leurs carrières et assez peu pour les luttes des personnes concernées. Plusieurs étudiant·e·s ayant voulu garder l’anonymat pour des raisons non précisées ont dit par ailleurs qu’il n’était pas rare que des directeurs de recherches exploitent les savoirs militants sans les citer ainsi que le travail de leurs propres doctorant·e·s notamment lorsqu’iels étaient issu·e·s de minorités.
Dernièrement, une vague de mails a été reçue dans toutes les universitées françaises. Ceux-ci venaient de l’Association des Chercheur·e·s Intersexes Déterminé·e·s et Enervé·e·s. L’association expliquait que tous les bénéfices symboliques et pécuniers acquis sur le dos des intersexes seront dorénavant pris pour cible, que la situation présentée précédemment n’était qu’un premier avertissement incitant chacun et chacune à s’auto-réguler au plus vite. De nombreux collectifs et associations ont apporté leur soutien à cette initiative qui opère une redistribution sans précédent des postes à l’université et de la reconnaissance des différents modes de production de savoirs.

willow

Septembre 2029. Des psys libérés de leurs croyances dogmatiques.
Des actions coordonnées sur l’ensemble du territoire ont été menées contre les psys travaillant dans les « Centres de compétence des Maladies Rares du Développement Génital »5. Des activistes intersexes ont pratiqué des exorcismes avec le soutien des Soeurs de la Perpétuelle Indulgence. Certain·e·s psys ont mis plusieurs heures avant d’être libéré·e·s de leurs croyances irraisonnées.
Après cela, plus aucun·e n’a continué à sermoner que les mutilations génitales étaient bonnes pour les intersexes et qu’elles leur permettaient de se développer hormonieusement sur le plan psychique. Plus aucun·e n’a expliqué que c’était le moyen pour faire entrer les intersexes dans la communauté humaine. Plus aucun·e n’a déclaré que c’était la seule condition pour que les parents soient en mesure d’aimer leur enfant et puissent s’en occuper convenablement6.
C’est donc la première fois qu’un exorcsime a prouvé un bénéfice pour la personne exorcisée et pour l’ensemble des personnes la fréquentant. Avec quelques jours de recul, une psychologue a même précisé qu’elle avait du mal à comprendre comment elle avait pu être tellement obtue et enfermée dans ses croyances alors que tous les éléments de la réalité, toutes les paroles des personnes intersexes, allaient à l’encontre de son idéologie. Elle a conclu les choses en disant « Mais j’étais vraiment conne de penser qu’on pouvait faire du bien à une personne en lui faisant du mal ».
Percevant les conséquences désartreuses de leurs actes et leur co-responsabilité dans le fait d’avoir brisé bien des vies, beaucoup de ces psys ont sombré depuis dans un lourd syndrôme dépressif. On ne peut que leur souhaiter de rencontrer des professionnel·le·s du psychisme plus compétent·e·s qu’eux-même pour être correctement accompagnés.

sister

Septembre 2031. Epilogue.
Beaucoup de monde a pris la parole pour dénoncer les violences que les intersexes menaient. L’expression de la colère des intersexes, leurs paroles menaçantes, leurs actions concrètes apparaissaient comme extrêmement choquantes auprès d’une part importante de la population. Pourtant, ces mêmes personnes avaient été assez peu émues quant elles avaient eu connaissance, bien des années auparavant, des violences, notamment médicales, que les intersexes subissaient. Etonnement, la violence selon d’où elle venait semblait plus ou moins acceptable, plus ou moins dérangeante. Etonnement, une riposte violente à la violence semblait inexcusable alors que la violence d’orgine laissait indifférent.
Au fil des émissions d’analyses sur les plateaux télé, dans les éditos des quotidiens, les journalistes et autres intellectuel·le·s disaient que rien ne pouvait légitimer la violence, que d’autres voies étaient possibles. Pourtant, pendant des décennies , les intersexes avaient témoigné, interpellé, cherché à attirer l’attention, des médecins, des politiques, de la population. Cela avait été source de quelques changements, relativement marginaux.
Lorsque les intersexes ont décidé qu’il ne s’agissait plus de demander, d’attendre des droits, d’attendre du respect, qu’il s’agissait de les prendre quels qu’en soient les moyens, tout changea rapidement. Deux gouvernements tombèrent suite à l’ampleur des débordements produits par toutes ces actions. Finalement, après 15 jours au pouvoir, le nouveau premier ministre proposa une réforme législative interdisant toutes les modifications non-consenties pour des personnes présentant des variations du développement sexuel. Parallèlement, la nécessité de faire apparaître le sexe/genre sur les papiers officiels fut définitivement supprimée. D’une manière générale, la totalité des revendications des intersexes furent prisent en compte7.

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Ce texte a été inspiré par des échanges avec plusieurs ami·e·s et/ou activistes mais aussi par des lectures dont : « Violence imaginée/violence queer. Représentation, rage et résistance » par Judith Halberstam publié dans le n° 27 de Tumultes et par « Homo Inc.orporated – Le triangle et la licorne (qui pète) » par Sam Bourcier publié aux édititions Cambourakis.

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1. Les jeunes intersexes apprennent très tôt à se cacher, à ne pas risquer d’être perçu·e·s comme intersexes. Les médecins puis leurs parents leur apprennent à avoir honte de leur corps défini comme « anormaux ». Par ailleurs, aucun moyen n’étant mis en place dans la société pour sensibiliser à la diversité corporelle, les personnes intersexes développent des conduites d’hypervigilances pour éviter d’être visibles et d’être confronté·e·s aux regards négatifs ou pire encore à la stigmatisation, au harcèlement scolaire, etc.

2. Cela fait référence aux propos réellement tenus par plusieurs psys à propos de certains aspects des maltraitances médicales subies par les intersexes. Régulièrement, des personnes intersexes subissent des échographie par sonde endovaginale ou d’autres examens invasifs non-nécessaires pour leur santé et non-souhaitées par elles-mêmes. Quand les personnes, bien des années plus tard dénoncent ces viols médicaux, les psys annulent leur parole en disant qu’il ne s’agit que de « fantasmes de viol ».

3. L’utilisation des « bougies de dilatation » est prescrite par nombre de médecins dans le cas de certaines variations du développement sexuel. Il s’agit, pour des personnes intersexes assignées filles/femmes, d’obtenir un vagin suffisamment profond et large pour pouvoir être pénétrée par un pénis. L’introduction de ces « bougies de dilatation » est souvent préconisée dans l’enfance et les médecins demandent généralement aux mères de ces enfants de les pénétrer régulièrement avec ce matériel. Il est raisonnable d’imaginer qu’à cet âge, avoir un vagin profond n’est pas la demande des personnes concernées mais bien la concrétisation des normes socio-médicales.

4. Le body-shaming va généralement consister en des moqueries adressées directement à une personne ou lancées pour amuser la galerie sans viser une personne présente. Le procédé repose sur la disqualification des caractéristiques sexuelles (primaires ou secondaires) de certaines personnes : des personnes assignées femmes qui ont une pilosité bien plus importante que la moyenne, des personnes assignées hommes avec un pénis bien moins long que la moyenne, etc. Ces propos stigmatisants affectent durablement l’image que les personnes intersexes peuvent avoir d’elles-mêmes. Par ailleurs, les séries, talk-shows, etc. diffusent régulièrement de tels contenus ce qui les banalise et les autorise encore davantage.

5. Ces centres mettent en place les mutilations sur les mineur·e·s intersexes sans nécessité vitale et sans leur consentement éclairé. Dans ces équipes, les psys ont comme fonction principale de cautionner les décisions de leurs collègues chirurgiens et endocrinologues. Les entretiens psychologiques ont pour but de convaincre les parents d’une pseudo-nécessité concernant les modifications corporelles sur leurs enfants. De nombreux articles de ces psys sont accessibles en ligne et permettent d’avoir une idée précise de leur positionnement. Voir notamment
https://temoignagesetsavoirsintersexes.wordpress.com/2017/03/25/bibliographie-psy/

6. Ce type d’arguments soutenu par les psys travaillant dans ces équipes sont détaillés et critiqués précisément dans les articles ci-dessous :
https://temoignagesetsavoirsintersexes.wordpress.com/2017/05/11/ou-est-le-dogmatisme-chez-les-intersexes-ou-chez-les-psys/ et
https://temoignagesetsavoirsintersexes.wordpress.com/2017/03/23/la-pathologisation-des-intersexes-par-les-psys/

7. Voir les revendications énoncées par le Collectif Intersexes et Allié·e·s à l’Existrans 2017 : https://ciaintersexes.wordpress.com/2017/10/21/discours-du-collectif-intersexes-et-allie-e-s-a-lexistrans-2017/

 

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