La vie d’un ado intersexe

Il y a quelques jours, on parlait avec un petit groupe de potes de notre adolescence, du rapport à notre corps, à la séduction et aux autres à cette époque. Et j’ai, une fois de plus, perçu comment mon adolescence en tant qu’intersexe avait été très différente de la leur en tant que dyadiques.

Pour commencer, leur puberté a été un truc qui a changé leur vie. Ça les émoustillait et ça prenait de la place dans leur tête. Iels se posaient des questions sur leur sexualité à venir, iels avaient envie de faire du sexe avec d’autres personnes, s’interrogeaient éventuellement sur leur orientation sexuelle, etc.
De mon côté, la puberté ça a été principalement grandir plus que ce que je ne l’avais fait jusque là, commencer à avoir (un peu) de poils et avoir la voix qui mue. Mais ces changements ne me concernaient pas. Mon corps se modifiait mais c’était juste le truc qui me servait à me déplacer qui était en train de changer.

Je regardais les autres de mon âge comme si j’avais été un apprenti ethologue observant les comportements des manchots sur la banquise : c’était mystérieux, je n’y comprenais rien, je m’en sentais très éloigné. Leur agitation par rapport à la sexualité m’apparaissait particulièrement étrange.

article 32 Beverly Hills 90210Désolé, je n’ai pas pu résister à mettre des photos kitsch;  c’était ça être ado dans les 90s !


La discussion avec le groupe de potes que j’évoquais précédemment m’a fait revenir en mémoire des propos que j’ai pu entendre ces 10 dernières années au cours d’autres discussions. Notamment sur la masturbation. J’ai l’impression qu’un nombre important de personnes de mon entourage a découvert très tôt que leurs corps étaient source de plaisir sur un plan sexuel. Souvent cette sensibilité était découverte par hasard et la personne reproduisait les circonstances de tel ou tel frottement ou contact qui lui était agréable puis affinait sa technique.
Je pense que pour beaucoup de personnes intersexes, nous n’avons pas vécu ça. En tout cas, en ce qui me concerne, ça ne s’est clairement pas passé comme ça. Je pense que les mutilations subies dans mon enfance ont fait que des nerfs ont été vraiment lésés et que je n’ai pas pu avoir ces expérimentations fortuites. Par ailleurs, je pense que j’étais très dissocié de mon corps, que je ne le vivais pas vraiment comme étant moi, qu’il ne m’appartenait pas vraiment. C’était notamment un corps, et plus précisément des organes génitaux, qui étaient vérifiés régulièrement pour s’assurer qu’ils étaient « les plus normaux possibles ». Dans ces moments là, j’essayais de m’imaginer ailleurs, de ne pas sentir ces mains sur mon corps, de ne pas ressentir la gêne et la honte de cette situation. Alors, que ce même corps puisse être source de plaisirs et d’envies, c’était juste inimaginable.

Le temps a continué a passer. Pas mal de collégien·ne·s en 4ème ou 3ème parlaient par petits groupes des pornos qu’iels avaient pu voir. Des visionnages étaient organisés chez l’un·e ou chez l’autre à base de cassettes VHS cachées dans le fond d’un meuble télé. Ça semble être une expérience particulièrement fréquente chez les mecs cisgenres de l’époque. Avec notamment des séances de comparaison de leurs pénis et des masturbations réciproques. Ce genre d’expériences était juste à des années lumières de ce que je vivais et de ce que je pouvais m’imaginer vivre.

Plus tard encore, un certain nombre de mes ami·e·s ont pu vivre du sexe sans lendemain, au lycée ou à la fac. Ça semblait facile pour elleux. Parfois ça pouvait être une certaine injonction aussi, plus qu’une envie. Ça permettait de montrer qu’on était cool, pas coincé·e, pas trop intello. Cette adolescence là m’était elle aussi inaccessible. Et ça venait me rappeller que j’étais différent. Ça venait ajouter, à chaque fois, une pierre de plus me séparant des autres. Ça finissait par construire un mur sur lequel était écrit que mon corps ne pouvait pas être désirable, qu’au mieux, je pourrais séduire avec mon esprit. Mais après, que faire, quand nos corps se rapprocheraient ?

article 32 Dawson's CreekAprès Beverly Hills 90210, Dawson’s Creek ! ^_^

Etre en surpoids a été stigmatisant pendant la majeure partie de mon enfance et de mon adolescence. Mais c’était aussi protecteur. C’était une bonne excuse au fait que je n’avais pas de petit·e ami·e. Etre gros était stigmatisant. Etre vu comme intersexe l’aurait été encore davantage.

Voilà, la semaine dernière, tout ça m’est revenu en tête, peut-être même avec une netteté nouvelle. Je me suis dit que mon adolescence avait vraiment été structurée en grande partie par le fait d’être intersexe. Mon expérience de l’adolescence aurait été très différente si j’avais été dyadique. Mais je pense qu’elle l’aurait été aussi si mon corps était resté intact et si j’avais pu être en lien avec d’autres intersexes de mon âge. Et puis aussi si les films et les séries qui montraient des ados s’étaient adressé à moi et m’avaient montré que je n’étais ni seul, ni repoussant, ni un sujet de moquerie. Au lieu de ça j’ai appris à vivre avec toute une partie de mon existence dans l’ombre, impossible à partager avec d’autres. Ce n’est que bien des années après, devenu adulte, que les choses ont pu changer.

J’espère qu’à l’avenir les ados intersexes traverseront cette période dans de meilleures conditions. Pour ça il faut qu’on soit soutenu·e·s largement par nos allié·e·s pour que nos revendications avancent et pour obtenir des changements dans la loi, dans les médias, dans le monde éducatif et dans le monde médical. On a un sacré chemin à faire vu comment on part de loin…

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5 réflexions sur “La vie d’un ado intersexe

  1. Décidément, je suis ravie d avoir découvert ton blog 🙂
    L’adolescence est pour nous une période toute particuliere …
    J’ai la chance d avoir compris très très jeune que je n étais pas comme les autres, des l’enfance d’ailleurs… pour commencer, j ai découvert vers 5/6 ans que je n’etais pas vraiment une fille… et que mes parents avait posé une chape de plomb sur le sujet… j’ai aussi vite compris que je ne devais pas parler ni poser de questions au risque de me retrouver chez le docteur et je détestais que ce type me regarde sous toutes les coutures sans rien me dire, en me demandant de sortir pour dire à ma mère ses secrets… du coup, silence, pas de questions, pas de vagues … juste répondre aux conventions…
    Du coup, j ai fait l apprentissage de mon corps seul-e dans mon coin, et lors de mon entrée dans l’adolescence, j’ai fait profile bas, proche d’amis(es) mais jamais assez pour avoir une complète confiance… j’ai arrêté de jouer au foot car eleve-e comme le garçon que je n’étais pas, et dans les vestiaires, les différences de morphologie devenaient évidentes accompagnées des vannes qui allaient avec… et oui, ma puberté n’était pas vraiment la même que les autres… cependant je savais pourquoi, puis je suis devenue pudique, ne portant pas les vêtements adaptés, restant socialement integre-e mais en réalité solitaire et independant-e, comme d’autre je pense j’ai trouvé le temps long et la vie insupportable puis je me suis tellement blinde-e que je me suis enferme-e dans le rôle qui m’était donné, etre bien eleve-e, poli-e, sans sortir du cadre, et surtout aucunes questions, sauf quand je me suis affole-e à l’apparition de bourgeons … alors là, p’tite visite chez ce bon docteur, visite en bonne et due forme de mon anatomie, palpation bien douloureuse de ma poitrine naissante, explorations avec ça loupiote de savant fou sur la tête , exclusion du cabinet, pour rester à attendre pour ne pas me dire ce que je savais déjà, p’tite cure de vitamines et hop … ouais, merci mais non merci, ma poitrine moi je l’aimais bien 😦
    Le plus important pour moi au fond, durant l’adolescence, pour m’en sortir ca a été de construire ce mur qui me protégeait de toute intrusion, de ne rien laisse sortir ni de jamais rien montrer, de rester mefiant-e, toujours car l’adolescent est changeant, il/elle peut être horrible, méchant et ne tiens pas sa langue … les : je te le dis mais ne le dis à personne et on se retrouve deshabille-e au milieu d un salon lors d’une boom juste pour vérifier ce qui se dit … oui, ça m’est arrivé, alors mon niveau de confiance est tombe à zéro… pfff, être une bête de foire non merci…
    Alors je me suis resigne-e à me taire et être seul-e … ne pas prêter attention aux vannes faisant état de mon côté efféminé (ben tu crois pas si bien dire andouille…) et je reste poli-e… il a fallu malgré tout que je me défende, que je passe par 3 lycées en 4 ans… dur…
    tout ça pour dire que la meilleure façons de s’en sortir durant l adolescence c est de ne rien dire, de jouer un rôle de se decouvrir, de s’accepter, d apprivoiser ce corps qui est le nôtre, l’aimer pour le faire aimer le moment venu… alors dire que là meilleur me façon de s’en sortir est de se taire n’est pas un acte militant, mais en ce qui nous concerne, l’adolescent n’a pas la maturité pour accepter les différences, et c’est normal c’est la période ou là maturité se construit… Il faut se taire pour se construire pour après pouvoir parler librement 🙂
    Bon, quel roman !! Desole-e mais ça me fait du bien à moi aussi de m’exprimer 😉

    Bises

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    • Désolé de voir tout ce que tu as traversé… Qui est hélas commun à beaucoup d’entre nous. C’est pour ça que se retrouver, échanger ensemble, ça permet de savoir réellement qu’on n’est plus seul·e·s.
      Vraiment, n’hésites pas à venir à la prochaine permanence à la Mut et/ou à me contacter via Twitter ou Facebook. Je te le propose notamment si tu veux échanger en privé étant donné que les commentaires du blog sont publics. Bref, voit ce qui est le plus confortable pour toi. En tout cas, du côté du CIA on sera là quand/si tu le souhaites 🙂 Prend soin de toi et à la prochaine.

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