Les luttes radicales avant et après la Pride de Nuit

Samedi dernier, des militantEs engagéEs dans la Pride de Nuit dès son imagination ont publié un texte sur ce qu’elle est et sur ce qu’elle représente aujourd’hui. C’est vraiment un texte que j’ai trouvé super. Je vous incite vraiment à la lire1. Iels cherchent à nous interpeller.
De mon côté, qu’est-ce que je garde de leur volonté de nous réveiller ? L’idée qu’il faut constamment lutter contre l’engourdissement et les habitudes. Qu’il ne faut jamais être là où on nous attend. Qu’il faut savoir varier ses coups (comme aux échecs ou quand on boxe !) pour avoir le plus de chance de déstabiliser l’adversaire. Car oui, c’est un combat, c’est un rapport de force et nous avons besoin de toutes nos ressources, de toute notre créativité. Les auteur·e·s évoquent la nécessité d’inventer de nouveaux outils. Et bien, pour me/vous stimuler dans vos actions, j’ai envie de me reconnecter à une histoire, à une pensée, celle de Queer Nation.

Queer Nation Manifesto, c’est quoi ?
« Queer Nation était un groupe transpédégouine radical fondé en mars 1990 à New York aux Etats Unis par des militantEs d’ACT UP. Les quatre activistes à l’origine du groupe étaient outragéEs par l’augmentation de la violence homo et lesbophobe dans les rues et les préjugés dans les arts et les médias. Le groupe est connu pour ses stratégies «dans ta face», ses slogans, et la pratique du «outing» (le fait de révéler publiquement, sans son consentement, qu’une personnalité a des relations homosexuelles). Queer Nation était un groupe d’action directe, se démarquant ainsi des associations lesbiennes, gaies, bi et trans assimilationnistes ».2

Notre vie ne peut être qu’un acte de lutte et de rébellion
« Comment te dire. Comment te convaincre, frère, soeur, que ta vie est en danger, que tous les jours où tu te réveilles vivantE, relativement heureuSE et en bonne santé, tu commets un acte de rébellion. En tant que queer vivantE et en bonne santé, tu es unE révolutionnaire. Il n’y a rien sur cette planète qui valide, protège ou encourage ton existence. C’est un miracle que tu sois là à lire ces mots. Selon toute logique, tu devrais être mortE. »

Oui, rien n’a changé. Etre vivant·e·s, aujourd’hui, c’est déjà énorme. Combien connaissons nous de personnes LGBTQI qui sont mortes à cause de cette société dans laquelle nous vivons ? Directement où indirectement ? Cette société nous apprend à penser que nous n’avons pas de valeur, que nous sommes faibles, que nous sommes des erreurs de la nature.
Ça donne un sentiment d’impunité à celleux qui nous veulent nous nuire de le faire, que ce soit par une agression homophobe, par des décisions médico-judiciaires qui pourrissent la vie des personnes trans, par des chirurgies génitales non-consenties sur les personnes intersexes, etc.
Ça nous donne le sentiment qu’on ne peut pas agir. Si dans nos têtes nous sommes convaincu·e·s que tout est déjà perdu d’avance, comment pouvons nous gagner dans nos luttes concrètes ? C’est l’une des choses que l’autodéfense féministe nous apprend : 1) nous devons avoir la conviction que nous avons de la valeur, que notre vie mérite qu’on se batte pour elle 2) il faut d’abord s’imaginer que le combat est possible pour s’y engager sinon on est bloqué·e·s par la peur, on se pense déjà mort·e·s, on pense qu’en ne bougeant plus, en se soumettant, on a une petite chance de s’en sortir. Non, nous devons lutter contre cette tentation que la société nous a inculqué depuis que nos vies ont commencé.
L’un des textes de ce manifeste dit que les hétéros cisgenres ne céderont pas parce qu’on leur demande gentiment, parce qu’on aurait fait ce qu’il faudrait pour mériter qu’on nous donne quelques miettes. Non, nous devons utiliser notre force. « Personne ne va nous donner ce qui nous revient. Les droits ne sont pas accordés, ils sont pris, par la force si nécessaire »

article 36 revolution

« Nous sommes une armée parce que nous devons l’être »
« Les queers sont en état de siège. Les queers sont attaquéEs sur tous les fronts et j’ai bien peur que nous l’acceptions. En 1969, les Queers furent attaquéEs. Ils/Elles ne l’ont pas accepté. Les queers se sont défenduEs, ont pris la rue. Ils/Elles ont crié ! »3

Et nous aujourd’hui, que faisons nous ? Avons nous oublié que nous sommes une armée parce qu’il le faut, parce que nous voulons survivre et même vivre ? Quand le Queer Nation Manifesto a été distribué, on était au début des années 90. On était en pleine épidémie du Sida et le tract dénonçait l’inaction des gouvernements. Qu’en est-il aujourd’hui ? Sur le terrain du Sida et d’une homophobie institutionnalisée, ce n’est vraiment pas terrible. Les campagnes de préventions efficaces et ciblées ne sont pas faites. Des pénuries de traitements contre la syphilis se produisent régulièrement sans que l’état n’agisse sérieusement. Surprise, 80% des diagnostics concernent des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes. Et sinon, pour rester dans l’homophobie institutionnalisée, on en est où avec la PMA ? L’Elysée y réfléchit en recevant les représentants des mouvements « pro-vie » et des prêtres « spécialistes des questions de bioéthiques ». Et sur les questions de chasse aux migrant·e·s et des expulsions des migrant·e·s LGBTQI, où en est le ministre de l’intérieur ? Et sur les procédures de changement d’état civil pour les trans et pour leur accès à la préservation de leur fertilité, tout va pour le mieux aussi on imagine ?? Et les intersexes, on va laisser encore combien de temps les médecins les mutiler et se faire payer par la sécu pour ça alors que l’ONU a déjà condamné trois fois la France à ce sujet ?
Oui, nous sommes en lutte pour nos vies et ce contre quoi nous luttons ce ne sont pas seulement des homophobes ou des transphobes qui nous tabassent dans la rue parce qu’on est visibles. Nous sommes en guerre contre un système. Et nous ne nous retrouvons pas dans la docilité de l’Inter-LGBT qui prépare les Gay Games et scande « Les discriminations au tapis, dans le sport comme dans nos vies » mais sans dire un mot sur ce que subissent les athlètes trans et/ou intersexes »4 et sans parler des discriminations systémiques d’une manière générale.

« Que faudrait-il pour que l’on cesse d’accepter Cela ? Enragez-vous. Si la rage ne vous donne pas envie d’agir, essayez la peur. Si cela ne marche pas essayez la panique. Sois FierE ! Fais ce que tu dois faire pour te tirer de ton état d’acceptation coutumier. »

Il faut agir maintenant et collectivement !
Oui, je le reconnais, parfois je suis épuisé. Epuisé de voir que nos actions militantes, qu’elles soient en ligne, auprès d’autres associations, dans l’espace public ne produisent pas les changements espérés malgré toute l’énergie investie. Parfois j’ai juste envie de repos. De fermer les yeux, de boucher mes oreilles, de rester chez moi et de ne plus être en contact avec le monde. Mais dans d’autres moment je me remobilise parce qu’il le faut. Je pense que nous sommes beaucoup à vivre ces différents moments.
Parfois on l’oublie mais c’est toujours là. Pour la société, pour les hétéros cisgenres, on a moins de valeur qu’elleux. « En fait, je hais chaque secteur de l’ordre établi hétéro de ce pays – dont les pires veulent activement la mort de touTEs les queers, dont les meilleurs ne lèverait pas le petit doigt pour nous garder en vie. »
Quoi qu’il arrive, nous avons à nous rappeler la place qui est la nôtre. Notre précarité financière, notre obligation d’être dans l’hypervigilance dans la rue, notre impossibilité de parler de certains aspects de nos vies avec nos collègues, avec notre médecin, notre difficulté à trouver un logement, à récupérer un colis à la poste quand on n’a pas les papiers qui correspondent à notre apparence, etc. Et n’oublions pas, comme cette lesbienne le disait à une autre en 1990 : « Tu ne peux pas attendre que les autres gouines rendent le monde safe pour toi. Arrête d’attendre un meilleur futur plus lesbien ! La révolution pourrait être déjà là si on la commençait. »

Sachons écouter celleux qui nous ont précédé
Je laisse maintenant la place à deux citations que j’ai trouvé particulièrement fortes. J’espère qu’elles vous inspireront également.

« Après que James Zappalorti, un homme ouvertement pédé, a été assassiné de sang froid à Staten Island cet hiver, une seule manifestation de protestation eu lieu. Seulement 100 personnes sont venues. Quand Yusef Hawkins, un jeune noir, fut abattu pour avoir été sur « White turf » à Bensonhurst, les AfroaméricainEs marchèrent à travers ce quartier en grand nombre encore et encore. Une personne noire a été tuée parce qu’elle était noire et les genTEs de couleur de toute la ville le reconnurent et en prirent acte. La balle qui toucha Hawkins s’adressait à un homme noir, n’importe quel homme noir. La plupart des pédés et des gouines pensent-illes que le couteau qui transperça le coeur de Zappalorti ne s’adressait qu’à lui ?
Le monde hétéro nous a rendu si convaincuEs que nous sommes sans défense et que nous méritons la violence dont nous sommes victimes, que les queers sont paralyséEs quand ils/elles font face à une menace. Soyez indignéEs ! Ces attaques ne doivent pas être tolérées. Faites quelque chose. Reconnaissez que tout acte d’agression envers unE membre de notre communauté est une attaque envers chacunE des membres de la communauté. Le plus nous autoriserons les homophobes à infliger violence, terreur et peur à nos vies, le plus fréquemment et férocement nous serons l’objet de leur haine. Vos corps ne peuvent être une cible ouverte à la violence. Vos corps valent la peine d’être protégés. Vous avez le droit de le défendre. Quoi qu’on vous dise, votre queeritude doit être défendue et respectée. Vous feriez bien d’apprendre que votre vie n’a pas de prix, parce qu’à moins que vous ne commenciez à y croire, elle pourra facilement vous être prise. Si vous savez comment immobiliser gentiment et efficacement votre agresseur, alors par tous les moyens, faites le. Si vous n’avez pas ces talents, alors pensez à lui crever ses putains d’yeux, lui faire rentrer son nez dans son cerveau, tranchez sa gorge avec une bouteille cassée – faites ce que vous pouvez, ce que vous avez à faire, pour sauver votre vie ! »

« Laissez vous aller à la colère Ils nous ont appris que les bons queers ne se mettent pas en colère. Ils nous l’ont si bien appris que nous ne faisons pas que leur cacher notre colère, nous nous la cachons les unEs aux autres. Nous nous la cachons à nous-mêmes.
Nous la cachons par l’abus de substances et le suicide et en visant haut avec l’espoir de prouver notre valeur. Ils nous tabassent et nous poignardent et nous abattent et nous envoient des bombes en nombre toujours plus grand et pourtant on continue de flipper quand des queers en colère portent bannières et pancartes qui disent « Riposte » (NDT : Bash Back !). Laissons nous aller à la colère. Laisse toi aller à la colère devant le fait que le prix de la visibilité soit la menace constante de violence, de violence anti-queer à laquelle pratiquement chaque parcelle de cette société contribue. Laisse toi enrager qu’il n’y ai aucun endroit dans ce pays où nous sommes en sécurité, aucun endroit où nous ne sommes pas la cible de haine et d’agression, de la haine de soi, du suicide – en dehors du placard. »

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1. https://friction-magazine.fr/quest-devenue-la-pride-de-nuit/
2. https://infokiosques.net/spip.php?article808
3. Si les émeutes de Stonewall en réaction aux violences policières sont importantes dans l’histoire des luttes LGBTQI, elles ne doivent pas faire oublier qu’il y en a eu d’autres aussi dans d’autres villes et pays. Voir cet article de Paola Bacchetta. https://friction-magazine.fr/re-presence-les-forces-transformatives-darchives-de-queers-racise-e-s/
4. https://www.lemonde.fr/sport-et-societe/article/2018/04/26/hyperandrogynie-le-nouveau-reglement-releve-d-un-controle-scandaleux-du-corps-des-femmes_5291059_1616888.html

Coming out d’anniversaire

Comme le privé est politique et que lorsqu’on est intersexe, on peut ne pas savoir comment se lancer dans un coming-out, et bien je vous transmets le mien.

Prenez soin de vous et on se retrouve dans quelques temps pour une autre publication.

article 35 coming out.jpgJe n’ai pas pu résister à mettre cette image. Désolé ! ^_^

 

Bonjour à vous,

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire, mes 32 ans. Et oui, je sais, on ne dirait pas avec ma peau de pêche et mes trois poils de barbe. Mais si, j’ai bien 32 ans.

Cette année, j’ai décidé que cet anniversaire serait spécial. Habituellement, je ne célèbre pas mon anniversaire. Ça n’a pas beaucoup de sens pour moi. Et puis, le truc des cadeaux, c’est embarrassant, j’ai toujours peur d’en avoir qui tombent à côté de la plaque. Et ça participe souvent à une surconsommation dont je trouve qu’on n’a pas besoin. Bref, ce n’est pas vraiment la question de ce mail. En fait, cette année, j’ai décidé de mettre à profit (dans tous les sens du terme) cette date pour récolter des fonds et vous raconter une histoire.

Il y a 32 ans, je suis né. C’était une bonne nouvelle pour ma famille. Mais un truc a soucié les médecins et du même coup mes parents : je n’étais pas tout à fait comme on m’attendait. J’étais intersexe. Les personnes intersexes ont des caractéristiques sexuelles qui ne correspondent pas à ce qui est attendu classiquement comme normes de corps. Ça peut être perçu à la naissance, à l’adolescence ou bien plus tard dans la vie adulte. Ça peut concerner les organes génitaux internes ou externes, les gonades, les chromosomes, les taux hormonaux, les caractéristiques sexuelles secondaires. Bref, pas mal de choses.

Et quand on n’entre pas complètement dans les cases, on se fait invalider pas les médecins. Ils disent qu’on ne peut pas rester comme ça, qu’il faut normaliser nos corps car personne ne pourra nous accepter que ce soit dans l’espace social ou dans le lien avec nos potentiel·le·s partenaires. Alors ils pratiquent des chirurgies sur nos corps, sans consentement, sans respecter les lois qui semblent s’appliquer pour tout le monde sauf pour nous. Après cette première violence, une seconde vient : la préconisation du secret, l’injonction à la honte. Nous vivons avec cela. Alors que nous sommes 1,7% de la population, nous sommes presque invisibles et cela nous isole. Cela a aussi des conséquences sur notre santé psychique. Nous sommes plus susceptibles de développer des dépressions, des conduites addictives, etc. Ce n’est pas nos variations qui ont ces effets sur nous, c’est la façon dont nous sommes socialement traité·e·s et stigmatisé·e·s.

Alors, pour agir, pour survivre à ces expériences traumatiques, à l’invalidation de nos corps, au body-shaming, nous nous organisons depuis quelques années. Nous agissons pour sensibiliser l’opinion publique, pour faire connaître les maltraitances médicales. C’est suite aux mobilisations des associations intersexes que le 12 octobre 2017, l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe a adopté une résolution appelant l’interdiction des « chirurgies médicalement non-nécessaires et normalisantes du sexe, de la stérilisation et des autres traitements pratiqués sur les enfants intersexes sans leur consentement éclairé ».

Alors, maintenant, que pouvez-vous faire ? Vous informer, par exemple en visitant le site du collectif dans lequel je milite : https://ciaintersexes.wordpress.com/

Et vous pouvez aussi nous aider, soit en finançant une partie de nos actions, soit en nous rejoignant, soit en diffusant nos revendications autour de vous, notamment sur les réseaux sociaux.

Pour information :
15 euros = 40 badges à distribuer lors d’évènements et de manifestations
30 euros = 40 flyers couleurs à distribuer ou à laisser dans des lieux de sociabilité LGBTQ
50 euros = location d’une sono pour un événement de visibilité dans l’espace public
60 euros = honoraires payés à une psy pour une heure de groupe de parole

https://www.helloasso.com/associations/collectif-intersexes-et-allie-e-s/formulaires/1/widget

Et bien sûr, vous pouvez me solliciter pour échanger quand/si vous le souhaitez.
Passez un bon début de semaine.

Des bises.

A.