Etre ou ne pas être intersexes ? Ou être en questionnement ??

Il n’y a pas longtemps, je parlais avec un ami. Il me rapportait l’incompréhension de plusieurs potes face à l’idée qu’on puisse être en questionnement sur son intersexuation. Pour le dire autrement, d’après certaines personnes, quand on est intersexe, on le sait forcément parce que c’est une donnée biologique, c’est du corps, c’est objectif. Et bien, j’ai envie de dire, à la fois oui, mais en même temps, c’est un petit peu plus compliqué que ça.

Revenons aux bases, aux définitions. Les personnes intersexes ont des caractéristiques sexuelles qui ne correspondent pas aux définitions classiques de « la masculinité » et de « la féminité ». Les caractéristiques sexuelles renvoient à différents niveaux : aux chromosomes, aux hormones, aux organes génitaux internes et externes, aux gonades (ovaires, ovotestis, testicules) et aux caractéristiques sexuelles secondaires (pilosité, développement mammaire, voix, répartition des graisses et de la masse musculaire…)

Je pense que tout le monde n’a pas fait un caryotype. Autrement dit, peu de personnes connaissent leur formule chromosomique avec certitude. Donc on peut être en questionnement sur le fait d’avoir une variation intersexe concernant ses chromosomes.
Concernant les taux hormonaux, là aussi, ce ne sont pas des dosages qui sont fait régulièrement et pour tout le monde. Autant la plupart des gens ont quelque part dans un dossier des chiffres concernant leur taux de cholestérol ou de triglycérides autant il est plus rare d’avoir ses taux de testostérone, de cortisol, d’oestradiol ou de FSH plasmatique.
Sur le plan des gonades, généralement, les personnes assignées hommes ont été suivies et médicalisées si leurs testicules n’étaient pas descendus dans leurs bourses. En revanche, combien de personnes assignées femmes possèdent des testicules internes ou des ovotestis (des gonades mixtes) et n’en ont aucune idée ?
Sur les organes génitaux, au niveau interne, là aussi, plein de données ne sont pas en la possession de la plupart des gens. Vous savez avec certitude si vous avez des canaux de Müller ? des canaux de Wolff ? ou peut-être les deux ? Au niveau externe, là oui, on peut regarder avec attention ses organes génitaux, c’est plus simple, plus observable. Pour autant, à partir de quel moment un clitoris va devenir « trop grand » ? Si vous n’avez pas une anatomie comparable à ce qu’on peut voir dans des pornos mainstream, est-ce que vous avez un corps en dehors des normes médicales ? Et du coup êtes vous intersexe ?
Enfin, sur les caractéristiques sexuelles secondaires quand est-ce qu’un écart vis à vis de ce qui est considéré comme un corps normal devient significatif ? A partir de combien de poils sur le visage ou sur le torse une personne assignée femme doit savoir à coup sûr qu’elle est intersexe ? A partir de quel volume mammaire une personne assignée homme doit savoir à coup sûr qu’il est intersexe ? Est-ce que toutes ces personnes devraient savoir sans l’ombre d’un doute si elles sont intersexes ou savoir avec certitude qu’elles ne le sont pas ?

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Revenons un instant à une autre partie de la définition de ce que c’est d’être intersexe. Les militant·e·s disent souvent que c’est important de ne pas invisibiliser toutes celles et ceux dont la variation est perçue à l’adolescence ou au-delà. Suivant les circonstances et les spécificités corporelles, certaines personnes peuvent ne pas savoir qu’elles sont intersexes. Par exemple, certaines personnes ne découvrent qu’elles sont intersexes qu’à 40 ans après une exploration de leur difficulté à concevoir un·e enfant avec leur matériel biologique. Mais combien de personnes ne feront jamais ces examens et ne découvriront jamais qu’elles ont une variation du développement sexuel qui les rend infertiles ?

J’espère l’avoir montré dans cette première partie axée sur le matériel biologique, il n’est pas toujours évident de savoir à 100% si on est intersexe ou au contraire de savoir à 100% qu’on ne l’est pas. Histoire de vous donner un peu plus la migraine, je vais vous donner d’autres exemples de situations qui brouillent un peu plus les frontières.

Une personne qui a grandi en entendant les médecins et ses parents dire qu’elle était une fille avec une insensibilité aux androgènes ou bien une fille avec une hyperplasie congénitale des surrénales, qu’est-ce qui va lui permettre de se penser autrement ? Une personne qui a grandi en entendant les médecins et ses parents dire qu’il était un garçon XXXY ou un garçon hypospade, qu’est-ce qui va lui permettre de se penser autrement ? Et pour penser autrement, il faut déjà avoir rencontré d’autres mots pour parler de soi dans l’espace social. Depuis quand connaissez-vous le terme intersexe ? Depuis quand connaissez vous une définition précise et inclusive ? Si pour vous, cela date de quelques années, éventuellement d’une décennie, ayez en tête que c’est pareil pour tout le monde, qu’on soit intersexe ou dyadique.
Et à partir du moment où le mot est là, sous nos yeux, qu’est-ce qui permet d’en faire quelque chose pour soi ? Que ce ne soit pas seulement un mot qui s’applique aux autres mais aussi un mot qui pourrait s’appliquer à soi ?
A quel moment peut-on enfin se redéfinir, sortir d’une catégorie médicale stigmatisante pour se nommer soi-même avec un terme marqué par l’autodétermination et la réappropriation de son corps ? A partir de combien d’indices on commence à se poser la question de son intersexuation ? Est-ce qu’il faut avoir subi des mutilations génitales pour se sentir légitime à utiliser le mot intersexe pour parler de soi ? Est-ce qu’il faut avoir entendu une personne intersexe qui a exactement la même variation que soi et le même parcours médical que soi pour s’autoriser à se penser intersexe à son tour ?

Et quand on a grandi dans le secret, dans la honte, dans l’isolement en raison de la stigmatisation médicale et sociale de nos corps, peut-on se penser facilement comme intersexe ? N’y a t-il pas un risque de tout faire pour fermer les yeux sur cette part de soi ? N’est-ce pas protecteur pendant toute une période pour bon nombre d’intersexe de fermer la boite à double tour et ne rien penser de tout cela ? Vivre à côté de son corps. Vivre dissocié. Vivre avec une inhibition intellectuelle à penser tout ce qui concerne son corps et plus particulièrement son corps sexué.

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Pour celleux qui sortiront de cet état psychique, on imagine bien qu’iels ne passeront pas d’un seul coup à « Mais c’est évident, je suis intersexe ! ». Il y aura une période, parfois longue avant de pouvoir penser leur intersexuation. Ce n’est pas pour rien si bon nombre d’intersexes se sont identifié·e·s en tant que tel·le·s entre 25 et 40 ans (cf. les témoignages de « Interface Project »1)

Bon, sinon, il y a une autre situation que certain·e·s pourraient estimer marginale mais que l’expérience fait apparaître assez régulièrement : quand on est trans, qu’on a commencé a prendre des hormones, on peut aussi commencer à s’interroger sur sa possible intersexuation. Je connais plusieurs garçons trans à qui leur endocrinologue avait fait les gros yeux au premier rendez-vous en pensant qu’ils avaient déjà pris de la testo hors prescription étant donné leurs dosages d’androgènes élevés. Pourtant, ce n’était pas le cas. Et puis, quand certains se posent des questions sur leur possible intersexuation, ça peut être compliqué. Certains y pensent, puis se disent que ce n’est plus vraiment important depuis le début de leur transition, mais peut-être que si, mais en même temps non pas tant que ça, etc. La question du SOPK de certains et du fait qu’ils avaient déjà un peu de barbe ou un clito/dicklit plus gros que la moyenne peut ressurgir mais en ne sachant plus ce qui viendrait de leur variation et ce qui viendrait de leur prise de testo… Bref, là encore, le questionnement peut s’installer quelques temps.

Enfin, pour finir, même quand on ne s’interroge plus sur le fait qu’on est très probablement intersexe on peut aussi ne pas être à l’aise avec ce mot : « intersexe ». Pour certain·e·s intersexes, c’est un mot laissant imaginer qu’on serait « pile au milieu » et ça ne leur convient pas. Alors peut-être que pour ces personnes, leur questionnement sera de savoir si elles utiliseront un jour ce mot pour s’autodéfinir tout en sachant avec certitude que la réalité à laquelle ce mot renvoie leur parle avec intensité.

[Ajout le 09-08-18 à 18h] Depuis ce matin, l’article a été très partagé et certaines personnes ont pu m’écrire en me disant que la lecture de ce texte les avaient remuées. Je suis dispo pour échanger avec vous par Twitter ou Facebook et vous pouvez aussi contacter le Collectif Intersexes et Allié·e·s par le formulaire en ligne ci-dessous : https://collectifintersexesetalliees.org/contactnous-rejoindre/

________
1. Interface Project
https://www.interfaceproject.org/stories

Une réflexion sur “Etre ou ne pas être intersexes ? Ou être en questionnement ??

  1. Bonjour !
    Je tenais à vous remercier car votre article a répondu a beaucoup de mes questions qui restaient sans réponses malgré les nombreuses recherches. Je suis un mec transgenre mais je me suis assez tot posé des questions liées à mon corps (clitoris plus gros que la moyenne, voix assez androgyne, forte musculature alors que je ńai quasiment jamais fais de sport etc…) et récemment (depuis environs 1 an), j’ai de l’hirsutisme. Tout ca a renforcé mon questionnement mais j’avais toujours l’impression que je n’etais pas légitime en tant que personne intersexe… votre article m’a beaucoup rassuré sur certains points et je pense vraiment être intersexe. Maintenant je dois attendre les résultats du bilan hormonal et de l’echographie pelvienne que mon médecin m’a prescrit (par rapport à mon hirsutisme). J’espère que mon taux d’hormones androgènes ne risquera pas de m’empêchera pas de commencer une thérapie hormonale (testostérone).

    En tout cas merci beaucoup !

    J'aime

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