Etre un-e bon-ne allié-e

Voilà ce qu’il faut faire ou ne pas faire quand on est dyadique et qu’on veut être allié·e des personnes intersexes1. Oui, parce que ne pas être intersexe ne fait pas de vous un·e allié·e d’emblée. C’est la qualité de ce que vous ferez qui permettra que vous soyez vu·e comme tel·le par des intersexes.
Je vais dire certaines choses pas agréables à entendre, ça ne veut pas dire que c’est contre vous individuellement. C’est juste qu’après 4 ans de militantisme intersexe, j’ai eu accès directement et indirectement à trop de choses énervantes et inacceptables et qu’on ne peut pas les passer sous silence.

1) Formez vous à partir des ressources produites par les associations intersexes
Se former c’est lire les documents conseillés par les personnes intersexes et prioritairement des productions d’associations dirigées par des personnes intersexes2 (car les associations de parents ou les assos avec 30 dyadiques et 1 personne intersexe c’est généralement pas l’idéal…) Sauf ponctuellement, sur un point précis, ne demandez pas aux intersexes de passer leur temps et leur énergie à vous former. Trop souvent les dyadiques ont l’impression que c’est qq chose qu’on leur doit à partir du moment où ils s’intéressent à l’intersexuation. Non, on ne vous doit rien. Et passer du temps à vous former n’est pas une fleur que vous nous faites. Ça nous prend du temps qu’on n’utilisera pas à faire autre chose. Si on décide de faire cet arbitrage c’est parce qu’on le veut bien, mais ce n’est pas un dû. Ne dites pas des trucs comme « Si tu ne veux pas m’en dire plus il ne faudra pas te plaindre que les intersexes ne soient pas assez visibles et que personne ne vous soutienne ».

2) Questionnez vos représentations négatives sur les personnes intersexes
Remettez vous en question, déconstruisez vos stéréotypes, vous en avez forcément, ce n’est pas grave, ça ne fait pas de vous des mauvaises personnes. Scoop, on vit dans un monde plein de représentations bien pourries (intersexophobes, sexistes, transphobes, racistes, grossophobes, etc.) Par contre, ne rien faire pour vous améliorer, ça, vous en êtes responsables.
Ayez en tête tout ce qui est socialement offensant et dévalorisant pour les personnes intersexes.
Réprouvez ces contenus. A minima ne riez pas à des blagues intersexophobes. Rire du micro-pénis supposé d’un homme politique détestable est intersexophobe. Disqualifier une femme que vous connaissez, qui est très méchante et que vous attaquez sur sa pilosité faciale est intersexophobe. Critiquez leurs prises de positions, leurs idées ou leurs comportements. Il n’y a pas besoin de disqualifier le corps de qui que ce soit. Faire du body shaming n’est pas plus acceptable quand c’est à propos de personnes antipathiques, fascistes ou autre. Ce n’est jamais justifiable. N’essayez pas de le justifier. Vous taire est ce qu’il reste de mieux à faire quand on vous prend en train de faire ça.

3) Faites de la pédagogie selon vos compétences
Faites de la pédagogie auprès des autres dyadiques. Sensibilisez votre entourage pour que la pédagogie ne soit pas portée exclusivement pas les intersexes et qu’iels s’épuisent dans cette seule tâche.
Faire de la sensibilisation c’est aussi donner des informations qui peuvent permettre à des personnes ayant des variations des caractéristiques sexuelles de prendre conscience qu’elles peuvent se dire intersexes et qu’elles peuvent contacter des associations intersexes. Vu la fréquence des variations intersexes, vous avez forcément dans votre entourage, sur votre lieu de travail, parmi vos ami·e·s ou votre famille des personnes intersexes qui s’ignorent ou qui ne connaissent pas de moyen de contacter d’autres personnes. En donnant des informations de base, vous pouvez être utiles à bien des personnes en questionnement.
Attention cependant : faire de la pédagogie ça a du sens si vous la faites correctement, en utilisant les mots adaptés et non-stigmatisants. Si vous ne maitriser pas assez le sujet, il vaut mieux ne pas prendre la parole.

4) Reconnaissez et valorisez le travail des associations intersexes
C’est central de reconnaitre, diffuser et valoriser nos savoirs et notre travail (livres, créations artistiques, brochures militantes, études universitaires, etc.) Souvenez-vous de la règle ‘rien sur nous sans nous’. Soulignez aux organisateurices d’un évènement sur l’intersexuation sans la présence de personnes et d’associations intersexes que c’est un gros problème et que cela n’est pas acceptable. Faites nous remontrer les informations quand cela se produit (plus particulièrement au Collectif Intersexes et Allié·e·s pour ce qui se passe en France) Si besoin, boycottez cet événement.
D’une manière générale, soyez humbles. Ne dites pas « Je donne la parole aux intersexes » ou « Je suis un peu leur porte-parole ». Simplement débrouillez-vous pour qu’on ne nous la retire pas. Et si vous pouvez amplifier notre parole, faites le mais ne ne vous substituez pas à nous. Nous n’avons pas besoin de preux chevalier pour venir nous secourir pauvres intersexes en détresse.
Si vous êtes membre d’associations, veillez à ne pas demander de financements concernant les thématiques intersexes si aucun·e des membres en charge de votre organisation ne l’est. Veillez à garder à l’esprit que les besoins des personnes intersexes diffèrent en partie de ceux des personnes LGBTQ. N’entreprenez pas d’actions sans en comprendre pleinement les enjeux ni les conséquences sur le long terme.
Que vous soyez universitaire ou membre d’une asso, ne pillez pas le travail des personnes et des associations intersexes en profitant de votre taille ou de votre image de marque. C’est vraiment sale. Si vous utilisez notre travail, citez vos sources, reconnaissez que notre travail est central. Valorisez l’expertise des militant·e·s et universitaires intersexes.


Daria feu
Comme moi, Daria Morgendorffer est en colère…

5) Ayez conscience des conséquences de vos paroles sur nous
Comme pour n’importe qui, ne partez pas du principe que vous connaissez notre identité de genre en fonction de ce que vous percevez de nous. Genrez nous à partir de ce que vous repérez de nos propres accords pour parler de nous. Eventuellement, demandez avec tact et respect. Ne partez pas du principe qu’être intersexe et être trans seraient synonyme. Ne partez pas du principe que les intersexes seraient non-binaires et que nous ne serions « ni femme, ni homme ». Nos identités de genre sont aussi variées que celles des personnes dyadiques.
Réfléchissez à l’impact émotionnel qu’a votre comportement sur nous en fonction de ce que vous dites en notre présence ou de ce que vous vous autorisez à nous demander (notamment sur nos corps)
Ne nous traitez pas comme des monstres ni comme des être fascinant·e·s. Interrogez vous sur votre possibilité d’avoir une relation romantique et/ou sexuelle avec une personne intersexe. Est-ce que l’idée vous gêne ? Est-ce qu’au contraire vous trouveriez ça super comme nouvelle expérience ? Dans les deux cas, c’est un problème.
Ne soyez pas fasciné·e·s, attendri·e·s ou tellement tristes pour nous. Comportez vous avec nous comme avec toute autre personne : dans un souci de respect et sans nous voir comme des petites choses fragiles ou étranges. Ou à l’inverse, ne louez pas notre courage incroyable et le fait qu’on vous donne une leçon de vie.
Enfin, inutile de faire des allusions lourdes et répétées à une personne que vous pensez être intersexe. D’une part vous pouvez vous tromper car les intersexes n’ont pas un look particulier et ne sont pas nécessairement androgynes. D’autre part, si vous ne vous trompez pas peut-être que votre insistance mettra très mal à l’aise cette personne qui n’a pas le souhait d’en parler avec vous soit pour le moment, soit jamais et vous devez le respecter. Elle a potentiellement déjà subi assez de choses contre sa volonté, inutile d’en rajouter en lui mettant la pression pour qu’elle vous parle.

6) Apportez votre aide sur les tâches dont nous avons besoin
Demandez aux personnes intersexes quelles sont leurs stratégies, leurs priorités et ce dont elles ont besoin comme soutien plutôt que de penser faire des choses pertinentes par vous même dans votre coin. Votre action, même menée par de bonnes intentions, sera peut-être contre-productive. Et par ailleurs, comme le disait Lil en juillet, nous ne sommes pas des pandas à sauver. Ne cherchez pas à faire des choses pour nous sans nous. Comme tous les groupes minorisés on n’a pas besoin d’une aide paternaliste.
Vous êtes super efficaces sur le plan logistique (gérer du matériel, faire des demandes de subventions, etc) ? Vous avez des appuis politiques pour faire avancer nos revendications ? Vous avez des compétences médicales qui pourraient être utiles à la communauté ? C’est super. Dites nous ce que vous êtes en mesure de faire et nous vous dirons si ce sont des choses dont nous avons l’utilité maintenant ou plus tard.
Gardez en tête que plusieurs générations d’intersexes ont pensé à un certain nombre de stratégies au fil des années. On a donc davantage réfléchi à cela que vous selon toute vraisemblance. Non, il ne suffit pas de parler avec les médecins pour que les mutilations s’arrêtent, on a essayé, merci. Et vos conseils de visibilité naïfs ne prenant pas en compte ce que ça a comme impact concret d’être publiquement out en tant qu’intersexe on les a déjà entendu de la bouche d’autres que vous.

7) Apprenez à rester à votre place
Si vous ajoutez le I de Intersexe à votre acronyme d’asso qu’elle soit LGBTQ ou trans, ne le faites pas parce que ce serait le nouveau thème qui permet d’avoir l’air cool ou d’être invité·e sur un plateau radio/télé. Si vous faites cela ça implique un vrai travail : il vaudra vous former correctement, notamment en lisant les brochures du CIA ou en demandant des formations (et si vous en avez les moyens, rémunérez ce travail, ça permettra de financer des actions). Cela nécessitera peut-être aussi de vous positionner contre certaines personnes qui peuvent vous apporter de l’argent, de l’aide sur certains aspects mais qui agissent contre nos droits et qui nous nuisent. Etre un·e allié·e aura peut-être un coût. Pensez-vous que nos luttes pour la fin des mutilations, pour le droit à l’intégrité corporelle, etc. sont suffisamment légitimes pour nous soutenir réellement avec ce que cela implique ? C’est une question importante que vous devez vous poser en amont d’un engagement à nos côtés.
En tant que dyadique, ne portez pas d’affiches ou de drapeaux intersexes sauf si vous êtes avec un·e ou plusieurs intersexes et/ou si vous avez une vraie connaissance de nos vies et de nos luttes. Sinon des personnes vont vous poser des questions auxquelles vous ne saurez pas répondre ou pire, vous répondrez des choses fausses pour ne pas reconnaitre votre ignorance. Par ailleurs, si une personne intersexe vient vous voir toute contente en pensant qu’elle va échanger avec une personne intersexe, elle sera super déçue. ça m’est arrivé à une Existrans il y a plusieurs années et je peux vous assurer que c’est super désagréable, gênant et déprimant de se retrouver dans cette situation.
Si vous portez des badges, réfléchissez à la pertinence du message qu’il y a dessus. Avoir le symbole intersexe ou « I support intersex rights » c’est très bien. Avoir un badge « Intersex pride » quand on est dyadique, personnellement, je trouve que ça n’a pas beaucoup de sens…

8) Vérifiez que vos actions nous font économiser notre temps et notre énergie et pas en perdre
Vous avez proposé une aide sur un point précis, une action ou toute autre chose et on vous a dit qu’on n’était pas intéressé·e·s. Dans ce cas, ne nous mettez pas la pression pour qu’on change d’avis et ne vous victimisez pas. On a déjà assez d’énergie à utiliser pour survivre à nos traumas (pour beaucoup d’entre nous, c’est les mutilations, les viols médicaux et plein d’autres trucs merdiques) et pour militer. C’est triste mais prendre soin de vous n’est pas dans le top de nos priorités même si idéalement on aimerait un monde ou tout le monde vivrait dans un bonheur parfait. Tant que ce n’est pas le cas, on doit être pragmatiques et prioriser nos actions. Votre déception individuelle de ne pas avoir reçu une validation sur une proposition est moins importante que nos luttes en tant que groupe opprimé.
Si vous prenez la parole dans les médias sur la situation des intersexes et sur nos revendications sachez où sont vos limites. Si vous ne savez pas répondre à une question dites-le. Sinon, après on va devoir ramer et dépenser plein d’énergie pour chercher à rattraper le coup et rectifier vos bêtises. Ça va nous faire perdre de l’énergie et pendant ce temps on ne fera pas des choses qui auraient été importante. Par ailleurs selon ce qui est dit ça peut être super agaçant ou blessant. Bref, dans une telle situation votre non-action aurait été clairement préférable pour nous à un niveau individuel et collectif. Parfois, pour nous aider, le mieux est de ne rien faire…

9) Si vous participez aux luttes intersexes, faites le pour de bonnes raisons
Soutenez-nous parce que vous pensez que c’est un combat juste. Pas parce que ça vous apporte différents intérêts personnels (symboliques, financiers, de notoriété, etc.) N’attendez pas qu’on vous donne des récompenses si vous faites des choses nous soutenant. Vous soutenez des droits humains, vous luttez contre des oppressions. Ça devrait être suffisant pour motiver vos actions et votre engagement.

10) Faites des projets artistiques qui respectent nos conditions
Les artistes, photographes, auteur·e·s de pièces de théâtres, réalisateurs et réalisatrices de films ce passage est rien que pour vous. Sachez que généralement vous nos exotisez et êtes fasciné·e·s par nous et ça, ce n’est pas chouette du tout. Nous ne sommes pas des papillons rares qui attendons d’être capturés par vous. Ce n’est pas un honneur que vous nous faites. Trop de nos ami·e·s trans se sont fait·e·s avoir par vos façons de faire. Maintenant on vous voit arriver à 100 mètres. Si on accepte de participer à un projet c’est à nos conditions, notamment si vous connaissez déjà suffisamment nos réalités et nos revendications. C’est sur cette base qu’on peut discuter avec vous sur ce qu’on peut faire comme travail ensemble ou pas. Ne cherchez même pas à nous mettre la pression en nous disant qu’en acceptant toutes vos conditions cela ferait avancer notre visibilité. C’est sale comme technique, ça s’appelle de la manipulation et de l’exploitation de la détresse d’un groupe ou d’individu·e·s. Je précise qu’instrumentaliser l’argument de la visibilité est aussi quelque chose que bien des (mauvais·es) journalistes savent faire3. Pas de bol, on vous voit aussi, inutile de vous planquer.
Enfin, ayez en tête que nous mettre la pression pour nous faire lâcher un « oui », faire des choses « pour notre bien » même si on n’est pas d’accord, ne pas se soucier de notre consentement, on est déjà beaucoup à l’avoir subi de la part des médecins, on n’a pas besoin que vous réactiviez nos traumas.

Conclusion
Oui, je sais que ce que j’ai écrit n’est pas très sympa. Mais en fait, ces derniers mois j’ai pris conscience que je n’avais pas à me soucier du bien-être des gens qui ont des comportements toxiques que ce soit volontaire ou pas. Le care est un truc que je fais au quotidien, c’est même mon boulot mais je commence à m’autoriser à ne pas prendre soin des personnes qui participent à l’oppression de mon groupe d’une manière ou d’une autre et qui ne cherchent pas à s’améliorer.
Pour finir, le moment sources et remerciements. Je me suis inspiré de beaucoup de choses de cette publication de l’Organisation Internationale des Intersexes Europe
Et d’une manière générale, au fil des années, j’ai aussi beaucoup lu des ressources adressées aux hommes, aux blanc·he·s, aux personnes cisgenres, aux personnes valides, ça a forcément orienté ma façon de penser. Il y a trop de sources et elles sont trop étalées dans le temps pour que je puisse les retrouver et les citer mais elles ont nourri mon positionnement, ça ne fait aucun doute. Je remercie toustes les activistes qui ont pu écrire là dessus pour leur travail stimulant et nécessaire.

__________________
1. La base de cet article vient d’un thread publié sur Twitter en août.
https://twitter.com/TSI_leblog/status/1035100595164729344

2. Retrouvez les ressources du Collectif Intersexes et Allié·e·s ici

3. Vous voulez vous améliorez, lisez donc ce document écrit par le CIA et l’AJL

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