Le Bataclan, bientôt trois ans

Je me souviens des deux dernières fois où l’on s’est vus. Pendant un temps, je ne pouvais pas y penser. Je luttais pour chasser ces souvenirs. Ce n’était pas possible d’être en contact avec. C’était de l’étourdissement et de la déchirure. Maintenant je peux penser à elle. A ses yeux en amande, rieurs. A sa façon tellement touchante et tellement à elle d’être mère. Ça me rend triste, mes yeux s’humidifient mais c’est quelque chose que je peux supporter.

A un moment ce n’était pas le cas. Une des choses insupportables ça a été cette attente interminable après les attentats. Presque une semaine avant de savoir où elle était. Si elle était encore en vie. Savoir réellement, même si on se doutait, a été une sorte de soulagement aussi bizarre que cela puisse paraitre.

Mais ça a aussi été le début d’un truc effrayant. Ça a été me retrouver confronté à l’imprévisible de la mort. Cette mort dont j’ai eu très jeune l’appréhension. Pendant des années j’avais cherché à avoir l’impression qu’elle pouvait être un peu maitrisable, en étant raisonnable, en s’occupant de sa santé, en disant à ses proches d’être prudent·e·s. Et là, ça volait en éclat. Cette angoisse de la mort m’explosait en plein visage.

Un autre truc apocalyptique c’était d’être confronté au fait que Cécile n’avait pas pu survivre à ça. Elle qui était l’une des personnes les plus fortes et les plus déterminées de mon entourage. Si elle n’avait pas pu survivre dans ce monde, comment le pourrais-je ? Comment d’autres de mes proches tellement nécessaires à ma vie le pourraient ?

Les conduites d’évitement ont commencé. D’abord le métro, ensuite la rue d’une manière générale. Ça a été aussi m’échapper autant que possible de toute les conversations, de tous les articles, de toutes les images qui étaient partout. Tout le monde parlait des attentats, faisait part de ses questions, de ses théories. Toutes ces personnes qui avaient l’impression qu’elles avaient, elles aussi, perdu quelqu’un·e. C’était entendre des informations crues que j’aurais voulu ne pas avoir en tête. C’était entendre des phrases qui faisaient de cette réalité concrète une question intellectuelle comme le jour où une collègue s’est posé la question à voix haute pendant une pause déjeuner de « Qu’est-ce que ça fait d’aller à un concert et de se retrouver d’un instant à l’autre dans une scène de guerre ? ».

Une autre chose difficile ça a été de savoir que dans notre groupe d’ami·e·s de la fac, on ne pouvait pas vraiment se soutenir. J’étais face à cette disparition violente et insensée et je ne pouvais pas leur venir en aide. On était une bande de potes psys et on était tou·te·s face à un truc béant, sans nom, dont on ne pouvait rien faire ni pour nous-même, ni pour les autres.

Ça fait maintenant presque trois ans que les attentats ont eu lieu. Je me souviens précisément de ce vendredi soir. Le moment où j’ai su, devant Twitter. Je me souviens de tous ces SMS envoyés. Je n’en avais jamais envoyé autant. Je me souviens du moment où j’ai décidé de couper l’ordinateur, tard dans la nuit, sans avoir eu des nouvelles de tout le monde.

Aujourd’hui, j’ai son âge. Et je me dis que bientôt je serai plus vieux qu’elle. Ça aussi c’est un truc bizarre. Ces fameuses questions de ce qui est ou serait « de l’ordre des choses ». Dépasser l’âge d’une amie disparue qui était née avant moi. Je vais avoir 34 ans. Elle ne les aura jamais.

Cette vie qui continue, c’est étrange. Pendant tout un temps, quand j’ai travaillé en géronto, je me suis souvent demandé comment on continue à vivre après certaines disparitions. Il y a quelque chose d’indécent à vivre après, même si une part de moi n’est pas d’accord avec cette idée.

Je me souviens particulièrement des premiers jours où je suis sorti dans la rue. Tous ces gens qui agissaient comme si rien ne s’était passé. Ils parlaient entre eux, riaient même parfois. Ça me mettait dans une colère effrayante.

article 40 - Bataclan

Aujourd’hui j’ai l’impression qu’une part de Cécile est vivante en moi. C’est à la fois un réconfort et une sorte de devoir. Je pense que mes engagements politiques et militants se sont précisés notamment suite à sa disparition. Comme si je devais accomplir des choses parce qu’elle ne pourrait pas faire ce qu’elle était supposée faire. Et puis c’est aussi la question de ce que je veux faire de ma vie et du fait qu’elle peut être plus courte que prévue. Ne pas reporter au lendemain ce qui est important. C’est ce qui m’a fait démissionner du poste que j’occupais à l’époque. Mon investissement dans deux collectifs militants et dans ce blog parle aussi de ça. Je veux pouvoir me dire que je n’ai pas renoncé à vivre des choses, à changer des choses par peur, par hésitation, par confort.

Bien sûr, tout n’est pas simple. Parfois, certaines somatisations reviennent. Et j’appréhende la date anniversaire des attentats. Mais j’ai l’impression que maintenant, quelque chose de la sidération est passée. Et pour le reste, on verra.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s