Comment mon genre s’articule à mon intersexuation ?

Je me sens toujours déguisé·e en quelque chose ou en quelqu’un. Ce n’est pas que je ne sais pas qui je suis. C’est plus que j’ai l’impression que la société attend une sorte de fixité, d’unité des personnes, qu’elles soient raccords, cohérentes, homogènes dans leurs expression et identité de genre. Et ça, ça me paraît éloigné de moi. Une impression d’injonction étouffante.

Si je me sens déguisé·e tout le temps, tous les déguisements ne se valent pas. J’ai mon masque blanc, reposant, le fond sur lequel on va dessiner et mettre en scène. J’aime me sentir informe dans ces moments là. Mon regard sur moi n’est pas vraiment là. C’est reposant. Je suis transparent dans le regard des autres ou m’imagine comme tel.

Dans d’autres moments, très différents, j’aime me sentir beau. Parfois avec mon look d’étudiant faussement sage. Parfois avec ma moustache dessinée au crayon noir. J’aime me sentir dragking. J’aime me sentir butch avec ma veste et mes grosses baskets montantes. C’est le type de masculinité qui me parle, c’est la masculinité avec laquelle j’aime me déguiser. Le reste m’insupporte. Jouer une masculinité qui croit qu’elle est vraie et naturelle. Faire « vraiment homme », laisser penser que j’y crois, voir le regard des autres qui m’y confirme me provoque à chaque fois une impression poisseuse. Dans cette configuration, le pire c’est la volonté de connivence masculine des hommes cis et hétéros. Mais, même avec des pédés cisgenres ça me gêne la plupart du temps. Je me sens décalé. Il y a erreur sur la personne. Vous vous êtes trompés de numéro. Je ne veux pas être ce garçon que le société via les médecins, leurs mutilations, leurs hormones ont voulu faire de moi. Un garçon crédible et normé. Me sentir regardé comme « un homme, un vrai » me renvoie à la volonté politique de me faire disparaître en tant qu’intersexe et c’est insupportable.

Mais je m’égare (un peu). Reparlons fripes. Je pense que c’est au travers de vêtements connotés comme féminins que j’ai véritablement appris à me regarder, que j’ai appris à aimer mon corps. A explorer vraiment comment je me sens en dehors d’un chemin tout tracé et imposé. C’est là que j’ai par exemple appris à trouver mes jambes sublimes et à accepter les compliments à ce sujet. J’aime ma robe à sequins verts. Ma combinaison noire, sobre mais sublimement coupée, me fait aussi me sentir belle.

Alors voilà, la question des mots pour me définir, pour me catégoriser, me rendent ambivalent·e. Y aurait-il un mot qui dirait exactement ce que je ressens ? Aujourd’hui, rien ne sonne juste, ça grince. Aujourd’hui rien ne tombe juste sur mon corps, c’est mal coupé, ça fait des plis, ça baille à certains endroits, c’est trop étriqué à d’autres.

Les gens, y compris vous, lecteurices de ce texte, allez peut-être vouloir attribuer un mot précis à qui je suis. Non binaire ? Gender fluide ? Un mec cis en mal de queeritude ? A t-on le droit de performer en drag king un jour et en queen le lendemain ? Et si oui, on est qui/quoi ?

J’ai entendu plein d’histoires de personnes trans. Je ne me reconnais pas dans la plupart. Est ce parce que dès mon enfance, en tant qu’intersexe, j’ai eu un écart spécifique avec ce qui était attendu de moi et que c’était dans l’esprit de mon entourage ? Ma famille m’a demandé d’être un garçon mais sans y croire vraiment. Sans croire que j’en était un vraiment. Ou sans croire que je pourrais tenir le rôle. Finalement, je l’ai plutôt tenu. Certes en étant un garçon qui jouait davantage avec les filles. Certes en étant un ado qui était « trop féminin » dans ses gestes et ses intonations pour ne pas se faire traiter de pédé. Certes en faisant du sexe avec des hommes. Mais pour autant, je restais dans la case des garçons/hommes/mecs. Même si j’étais à la marge. Je pourrais me contenter de cette marge. Et d’ailleurs, je m’y plais souvent. Mais je pense que j’ai parfois besoin de m’éloigner de cette marge. D’aller au-delà de ces lignes, de sortir de la page du cahier qu’on m’a donné et d’explorer un ailleurs. Je verrai comment je m’y sens, quels allers-retours je ferai, qu’est-ce que je vivrai de plaisant ou de déplaisant en route. J’ai envie/besoin de faire un road-trip dans mon identité de genre. Je crois que c’est aussi « simple » que ça.

Certain·e·s me diront que ce que je dis ou fais n’est pas politique, que ce n’est que du ressenti, que je peux passer pour un homme cisgenre et bénéficier de ce privilège. Alors oui, je vois les effets de la violence transphobe sur plein de personnes pour qui j’ai beaucoup d’affection et je n’aurais pas l’indécence de dire que nous vivons la même chose. Pour autant, être vu par les autres comme un homme, comme un homme dyadique qui plus est en très pesant. Et j’ai déjà suffisamment de certaines casseroles sur lesquelles je n’ai que peu de contrôle pour me sentir lesté. Trop d’énergie perdue. Je commence à m’autoriser à me dire que je n’ai pas à supporter d’être lesté par certaines choses que je peux alléger. M’éloigner du militantisme et diminuer l’intensité de mes semaines a permis de lâcher du lest mais je veux plus. Je veux enfin dire aux autres que je ne suis pas (seulement ?) un garçon, fût-il un garçon pédé, fût-il un garçon intersexe. Et je commence ici et maintenant.

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Merci à Adel Tincelin dont le livre « On n’a que deux vies » m’a aidé à retrouver le désir d’écrire. Une écriture qui cherche autant de liberté que possible. J’ai envie de cultiver cette capacité à être en contact avec toutes les parts de moi que j’avais appris à faire taire et que j’oublie encore trop souvent.

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