Être un·e adulte intersexe dans sa vie quotidienne c’est quoi concrètement ?

Je viens de passer un long week-end chez mes parents. Comme souvent je suis partagé.e sur l’impression que j’en garde. Pendant mon trajet de retour dans le train, j’ai eu envie d’écrire.

Être intersexe ce n’est pas un élément qui appartient à mon passé, à mon enfance et qui se serait arrêté en devenant adulte. Sans doute que pour un certain nombre d’entre nous, il y a un âge où on arrive à mieux se protéger de certaines choses, des violences spécifiques, mais le passé laisse des traces. Et je ne parle pas seulement de souvenirs. Je parle de ce que ça organise concrètement dans ma vie et dans la vie de pas mal de personnes intersexes avec lesquels j’ai pu échanger au fil de ces dernières années. Dans ce texte je parlerai plus spécifiquement à partir de ma place d’intersexe mutilé·e. Ça ne se veut pas exhaustif ou représentatif.

1) L’inquiétude et l’hyper-vigilance
– craindre toutes les situations où je serais dépendant·e des soins médicaux ou para-médicaux (hospitalisation pour un problème de santé, suite à un accident de la circulation, si je deviens dépendant·e un jour). Mon corps d’intersexe serait visible et me rendrait vulnérable aux équipes, aux remarques, aux questions.
– toute situation de séduction pouvant aboutir à de la nudité. C’est déjà pas forcément simple dans l’absolu et bien quand on est intersexe tout ça devient encore plus prise de tête.
– l’inquiétude d’être perçu·e comme intersexe dans un contexte où on ne le souhaite pas, où ça nous mettrait en danger
– le risque de l’outing par des gens avec qui on s’est fâché·e·s (ancien·ne·s partenaires, ancien·ne·s potes ou fréquentations diverses) ou « banalement » l’outing qui n’est même pas conscient de lui venant d’une personne qui révèle notre intersexuation à d’autres sans voir que transmettre cette information ne lui appartient pas sous prétexte qu’on a pu lui en parler

2) Les relations aux autres
– la conviction qu’on n’est pas aimable
– la conviction que les autres finiront par nous laisser seul·e
– l’incapacité partielle ou totale à être en contact physique avec les autres (bise, câlin, contact fortuits en étant assis·e à côté d’une autre personne, etc.)
– les effets que ça a sur nos relations avec nos ami·e·s (prise de distance, excuses bidons pour ne pas se voir, être présent·e mais absent·e psychiquement pendant l’interaction avec les personnes)
– probabilité plus forte d’être maltraité·e et abusé·e, notamment sur le plan sexuel
– parfois trop, parfois pas assez d’empathie pour les autres
– on ne parle pas de certains de nos vécus, de nos pensées et émotions parce qu’on pense, à tort ou à raison que ça ne sera pas compris (et souvent on a fait l’expérience que ce qu’on disait ne faisait pas sens pour l’autre, qu’iel s’en imaginait autre chose à partir de ses projections et représentations)
– la difficulté à évoquer son passé soit parce qu’il provoque des émotions débordantes soit parce qu’on se retrouve confronté·e au dilemme de masquer/modifier certains éléments liés à notre intersexuation qu’on ne souhaite pas partager à ce moment là, avec cette personne là
– tout faire pour tenter d’être aimable (être toujours d’accord avec les autres, se présenter sous un jour séduisant pour surcompenser la stigmatisation de l’intersexuation)
– être beaucoup plus irritable que la moyenne, parfois dire des choses blessantes à ses proches de façon impulsive


article 44 -concretement etre interUne toile de Edward Hopper

3) La relation à soi et à son fonctionnement psychique
– présence des divers symptômes du syndrome de stress post-traumatique
– se couper partiellement ou totalement de ses émotions et/ou de ses ressentis corporels
– un besoin accru de sentir qu’on contrôle les choses pour se sentir rassuré·e et en sécurité
– son corolaire, les imprévus, les rituels impossibles à suivre dans certains moments, les changements d’habitudes sont super anxiogènes
– hyper sensibilité à toute situation source d’anxiété ou de conflit
– ambivalence entre aller vers les autres et rester dans son coin
– davantage de consommation d’alcool, de substances aidant à se déconnecter, à s’absenter de soi
– usage non-contrôlé de la dissociation qui permet de se déconnecter, de s’absenter de soi
– le besoin de se mettre hors des interactions pour se remettre de toute la charge émotionnelle et de toute l’anxiété évoquée dans une bonne part des points évoqués ci-dessus.

Voilà, désolé·e c’était long et j’imagine aussi (un peu) déprimant à lire mais je me dis que ça peut permettre de mieux expliquer à des personnes de notre entourage en quoi être intersexe et mutilé·e, ça participe à certains de nos fonctionnements. Attention, pouvoir donner des éléments d’explication ça ne veut pas dire qu’on a une carte joker pour se comporter mal et ensuite dire « c’est les effets du trauma/du secret/de mes interactions précoces ». ça permet que nos proches aient une grille de lecture qui les aide à comprendre des comportements parfois peu compréhensibles. Et puis, ça peut nous aider parfois à faire attention à certains schémas qui se répètent et qui peuvent faire à la fois du mal à nos proches et à nous et donc de diminuer le risque qu’ils se reproduisent.

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La fierté intersexe en question

La semaine dernière c’était la Marche de fiertés à Paris et des personnes intersexes, notamment du CIA, y étaient présentes. En regardant les photos qui ont été prises j’ai commencé à me demander : « Mais au fait, est-ce que j’y crois à la fierté d’être intersexe ? » Et j’ai dû me faire à l’idée que cette fierté n’existait pas de façon simple et évidente, qu’elle n’existait pas sans bémol et en toutes circonstances. Du coup, j’ai eu envie d’écrire autour de cette question. Je pense que ça vient parler de moi mais que ça peut parler aussi de ce que c’est d’être intersexe dans notre espace social tel qu’il est aujourd’hui et dans lequel nous nous construisons et vivons.

Je pense qu’en étant dans le milieu militant intersexe, j’ai oublié pendant tout un temps l’intensité de notre honte et la mienne en particulier. Je me suis construit·e dans cette honte sans rien y pouvoir. Dans les regards qui montraient du dégoût, de l’embarras, de la tristesse. Dans les regards qui tentaient de ne pas dire tout ça mais à qui ça échappait. J’ai grandi en entendant que je n’étais pas normal, que j’étais malade, que j’avais une malformation.

Je vis dans une société qui ne supporte pas les corps qui s’éloignent de certains critères pour qu’ils soient vus comme aimables ou même tout simplement acceptables. Les corps doivent être jeunes, beaux, minces, suffisamment musclés. Ils doivent aussi répondre à certains critères vus comme fonctionnels. Et les caractéristiques sexuelles n’échappent pas à tout ça. Parmi les caractéristiques sexuelles, les organes génitaux ont une place qui centralise encore plus l’attention.

intersex pride

Mon corps d’intersexe est un problème et le sera toujours. Il le sera toujours aux yeux de ma famille même si maintenant plus personne n’ose en dire quelque chose connaissant mon engagement militant. Mais parfois certains mots trahissent les pensées profondes. Mon corps d’intersexe sera toujours un problème quand j’aurai certains rendez-vous médicaux. Les médecins me poseront des questions, utiliseront des mots qui me feront mal. Mon corps d’intersexe sera toujours un problème dans le rapport à mes partenaires de sexe actuel·le·s ou à venir. Et si ce sera toujours un problème c’est à la fois parce qu’il y a certaines choses dans leur tête qui disqualifient mon corps, mais parce que ces choses sont également dans la mienne.

Si intellectuellement je peux me distancier de la honte, si chacun de mes coming out en tant qu’intersexe devient plus fluide c’est parce que je maîtrise mieux ma technique, mes mots et mes émotions mais une part reste inchangée avec le temps.

Je pense qu’en étant presque exclusivement en contact avec des intersexes qui militent, j’ai appris à réciter un discours tacite. Il y a des choses qu’on ne se dit pas dans la communauté intersexe militante. Il y a des mots qu’on ne doit pas dire, des idées qu’on ne doit pas formuler. Et je pense que ça nous éloigne d’une part importante des autres personnes intersexes. Toutes celles qui ont super honte, qui sont isolées, qui n’ont jamais parlé avec d’autres intersexes (ou sans savoir qu’elles l’étaient respectivement).

En France, le militantisme intersexe s’inscrit maintenant dans le temps mais le nombre de personnes qui contacte les permanences et autres événements de visibilité se compte bien vite. Pareil pour le nombre de membres du forum intersexe qui existe depuis plusieurs mois1. Pourtant la pétition lancée par le CIA est maintenant à 60 000 signatures. Parmi toutes ces personnes, combien d’intersexes dans la honte ? Combien d’intersexes qui ne parviennent pas se reconnaître vraiment dans ce mot ? Combien de personnes qui ne peuvent pas contacter des militant·e·s en se disant qu’elles ne seront pas à la hauteur de ces activistes visibles, avec tellement de force, de courage, de style, etc.

Attention, je ne suis pas en train de dire que notre capacité à agir et à être visible est une mauvaise chose. Je dis seulement qu’en faisant tout ça, on risque parfois d’oublier toute la souffrance qu’on a eu et qu’on peut garder encore aujourd’hui à être intersexe. Ce truc qui nous prend parfois à revers, qu’on ne voit pas venir et qui nous laisse sur le carreau un bon moment. Parce que oui, j’en suis convaincu·e, on est plein à s’agiter, à agir, à parler fort pour masquer cette (petite ?) voix qui nous rappelle que notre corps n’est pas OK.

Bien sûr, chacun·e a son propre parcours et sans doute que certain·e·s d’entre nous arrivent à vivre plus sereinement avec leur identité d’intersexe mais je suis assez convaincu·e qu’au mieux, on arrive seulement à s’en accommoder. On arrive à faire avec, plus ou moins et parfois pas du tout. Mais si on pouvait changer de corps, dans un claquement de doigt, magiquement, sans conditions et sans mauvaises conséquences, je pense qu’on serait un certain nombre à le faire. Moi je ne doute pas que je le ferai. Et c’est ce qui me fait penser très fort que je ne pourrai jamais réellement être fier·e d’être intersexe. Ça me fait mal de faire ce constat mais je sais maintenant que ça me fait aussi du mal d’essayer d’être le parfait intersexe parce que je n’y arriverai jamais. Du coup, de la même façon que je survis avec un certain nombre d’autres blessures, je survivrai avec celle-ci mais je ne pourrai jamais penser qu’être intersexe est un cadeau que la vie m’a fait.

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1. http://intersexes.forumactif.com/

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Ajout le 23-07-19
Quelques jours après la publication de ce texte une amie m’a dit qu’une partie de ce qu’elle y avait lu lui avait fait pensé à un article publié dans le Guardian intitulé « The rise of the body neutrality movement« 
J’ai lu à partir de mon mauvais anglais et d’un traducteur automatique cet article et j’ai compris de quoi elle parlait. Ce que j’en garde c’est le fait que certaines personnes sont à l’aise avec le terme « body positive » et que d’autres sont plus à l’aise avec le terme « body neutrality ». Pouvoir permettre à chacun·e de naviguer avec ces mots me semble précieux. Certaines personnes, dont je fais partie, trouvent trop dur de devoir aimer leur corps. Avoir un rapport plus apaisé, plus neutre est ou serait déjà un sérieux gain. Pouvoir cohabiter avec soi, sans avoir envie de se faire du mal c’est déjà très bien. Bien entendu que si certaines personnes peuvent aimer leur corps, en être fières, avoir un rapport positif avec lui c’est super pour elles. Ce que je tenais à préciser ici c’était de dire que l’amour et la fierté que certaines personnes peuvent gagner est une super chose pour elles mais qu’il est important de se dire qu’on n’a pas à se sentir obligé·e de devoir avoir le même vécu. Et si ce débat se fait auprès d’autres groupes sur les questions de comment elles se débrouillent avec leur corps qui s’éloignent des normes, je pense qu’il n’est pas déraisonnable de se dire qu’au niveau de la communauté intersexe on peut aussi avoir des divergences sur ces questions là sans qu’on aient à se déchirer et à se faire du mal.
Et donc un merci spécial à toi chaton, qui te reconnaitra, pour ton soutien 🙂