La fabrique de la catégorie sexe – lecture critique et historique

Fiche basée sur « Sexe, genre et intersexualité : la crise comme régime théorique » par Elsa Dorlin et sur « Corps en tous genre – La dualité des sexes à l’épreuve de la science » par Anne Fausto-Sterling) 1

Pour les médecins de l’Antiquité, l’hermaphrodisme n’est pas un cas d’ambiguïté sexuelle comme il sera défini pendant la période moderne, mais un phénomène de transformation qui relève du processus d’achèvement naturel d’un être ; processus anormal toutefois, puisqu’il s’opère bien après la naissance. En d’autres termes, les hermaphrodites sont des filles qui deviennent des garçons au cours de leur vie, comme si la Nature parachevait le développement normal du corps. Les femmes et les hommes possèdent les mêmes organes génitaux mais, en raison d’un manque de chaleur inhérent à la physiologie des femmes, leurs organes se trouvent inversés à l’intérieur du ventre.
Les ovaires correspondent aux testicules, l’utérus et le vagin, au scrotum. Un excès subit de chaleur, un fossé, un ruisseau à traverser… l’appareil génital descend et la transformation en homme est opérée.
L’idée d’un continuum des sexes est essentiellement développée dans le corpus hippocratique. C’est la représentation caractéristique du sexe de l’Antiquité jusqu’au 18e. Il existe entre le mâle parfait et la femelle imparfaite (imparfaite car pas assez chaude pour devenir un homme…) une myriade d’intermédiaires à l’identité « ambiguë ».

À partir du 18e siècle, selon Thomas Laqueur, il s’opère un changement de modèle dominant, sans pour autant que l’ancien ne disparaisse. Hommes et femmes deviennent radicalement différents, et non plus inégaux, car on prête désormais à chacun un sexe spécifique qui est la cause de toute une série de différences corporelles propres et distinctes. Ce nouveau modèle marque l’émergence du dimorphisme sexuel.
Au cours du 18e siècle, l’hermaphrodisme est progressivement considéré comme une imposture et les hermaphrodites sont jugées à l’aune d’une transgression de genre.
Ils/elles ne respectent pas le lien, dit naturel, entre le sexe biologique, le sexe social et l’hétérosexualité. L’hermaphrodisme est alors essentiellement évalué au niveau d’une ambiguïté des appareils génitaux externes, principalement d’une confusion possible entre le clitoris et le pénis. Pour la majorité des médecins, appelés comme experts aux procès, les hermaphrodites sont des femmes qui, à l’occasion d’une « malformation génitale » (en général une hypertrophie clitoridienne), se prennent pour des hommes. L’hermaphrodite est traité comme un imposteur, un criminel. Dans ces conditions, supprimer l’anatomie de la perversion (par l’ablation du clitoris notamment) équivaut à supprimer la perversion elle-même. À l’aube du 19e siècle, l’institution judiciaire charge la médecine de résoudre le « problème » de l’hermaphrodisme par la normalisation des corps.

À la fin du 19e siècle, avec l’évolution des techniques on découvre l’existence de gonades mixtes (appelées ovotestis). Exit le sexe gonadique : ovaires et testicules ne peuvent constituer un critère infaillible pour fixer le sexe d’une personne. S’ouvre alors une véritable « quête de la Nature ». À la fin du 19e et au début du 20e siècle, les hormones sont apparues comme ce fondement naturel tant recherché de la bi-catégorisation sexuée. Pourtant, très rapidement, la recherche biomédicale s’aperçoit que les hormones dites « sexuelles » ont des fonctions bien plus complexes que la simple sexuation des corps ; que les hormones dites « masculines » et « féminines » sont présentes chez les femmes comme chez les hommes ; enfin, que les hormones « masculines » peuvent avoir des effets féminisants dans certaines circonstances et inversement.

À partir du milieu du 20e siècle les recherches génétique tentent alors d’apporter une résolution à la crise du sexe : bientôt les chromosomes XX et XY sont considérés comme les déterminants ultimes du sexe des individus. Or, de nouveau les contradictions et les exceptions abondent et remettent en question la validité du critère. On découvre par ailleurs que près de 10 % des individus sont des « hommes » qui possèdent une formule chromosomique XX ou des « femmes » qui possèdent une formule XY. Le critère génétique ne résout rien pour bicatégoriser les sexes !

Cette longue histoire du sexe est l’illustration parfaite de l’histoire sociale et politique d’une crise scientifique, entendue comme le point critique auquel parvient une théorie lorsqu’elle devient incapable de rendre compte d’un phénomène. Les principes « biologiques » approximatifs de la bi-catégorisation sexuée, le sexe gonadique, le sexe hormonal ou le sexe chromosomique, ne peuvent rendre parfaitement compte des conformations sexuées des corps.

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Comme Harding et Haraway l’ont montré avec force, l’objectivité est toujours partielle ; elle part d’un point de vue social et culturel. On peut donc considérer la science comme un savoir certes fiable et utilisable, mais qui n’en est pas moins contextuel et ancré dans une culture locale.

Fausto-Sterling affirme qu’apposer sur quelqu’un l’étiquette « homme » ou « femme » est une décision sociale. Le savoir scientifique peut aider à prendre cette décision, mais seules nos croyances sur le genre – et non la science – définissent le sexe. En outre, les connaissances que les scientifiques produisent sur le sexe sont influencées dès le départ par nos croyances sur le genre.
Nos corps sont trop complexes pour offrir des réponses claires et nettes sur la différence sexuelle. Plus nous cherchons une base physiologique simple au « sexe », plus il devient évident que le « sexe » n’est pas une pure catégorie physique. Les signaux et les fonctions corporelles que nous définissions comme masculins ou féminins sont déjà pris dans nos idées sur le genre.

Le savoir gagné aux XIXème et XXème siècles sur l’embryologique et l’endocrinologie du développement sexuel nous permet de comprendre que les humains hommes et femmes commencent tous leur vie avec les mêmes structures; la totale masculinité et a totale féminité représentent les extrêmes d’une gamme de types corporels possibles. Que ces extrêmes soient les plus fréquents a donné créance à l’idée qu’ils ne sont pas seulement naturels (produits par la nature), mais normaux (représentant un idéal statistique et social).

Nos théories du sexe et du genre tissent une trame commune avec la gestion médicale de l’intersexuation. Qu’un enfant soit élevé en tant que garçon ou que fille, et soumis à des modifications chirurgicales et à divers régimes hormonaux, dépend de nos réponses à toute une gamme de questions. Quelle importance revêt la taille du pénis ? Quelles formes de relations sexuelles sont « normales » ? Est-il plus intéressant d’avoir un clitoris sexuellement sensible – même s’il est plus grand et plus pénien que la norme statistique – que d’avoir un clitoris qui ressemble visuellement au type commun ?

Est-il si déraisonnable de demander que nous pretions plus d’attention à la variabilité, et moins à la conformité ? Le problème avec le genre, tel que nous le connaissons aujourd’hui, c’est la violence – tant réelle que métaphorique – que nous exerçons en le généralisant.

Nous ne devons jamais perdre de vue que nos débats sur le corps sont toujours aussi des débats moraux, éthiques et politiques sur l’égalité sociale et politique, et sur les possibilités de changement. Rien de moins n’est en jeu.

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1. Petite précision, ces articles/livres sont anciens et utilisent du vocabulaire daté. Par exemple, les intersexes n’utilisent plus depuis longtemps le terme « intersexualité » mais lui préfèrent clairement le terme « intersexuation ». De la même façon, certaines mots ou formulation comme « hermaphrodisme » ou « ambiguïté sexuelle » utilisées par les autrices citées ont fait l’objet de critiques par les associations et chercheureuses intersexes. N’hésitez pas à lire leurs productions. Certaines d’entre elles seront évoquées ici prochainement.

Eléments de biologie : la complexité du sexe

Fiche basée sur la lecture du livre de Thierry Hoquet, Des sexes innombrables – Le genre à l’épreuve de la biologie

Toutes nos connaissances sont toujours des dispositifs situés, qui sont déployés à une époque donnée, avec des outils, des concepts et des instruments historiquement relatifs, mis en œuvre par des individus qui sont engagés dans l’existence, qui ont des pratiques sexuelles et des positions politiques. Si bien qu’il nous faut des théories scientifiques pour décrire le réel, que nous pouvons nous efforcer d’en produire de meilleures, mais qu’en définitive une théorie scientifique n’a qu’une chance bien faible de durer toujours : toutes nos constructions sont faillibles et il faut s’en méfier.

Donna Haraway mit en garde les théoriciennes féministes contre un concept de genre qui serait en quelque sorte tenu en quarantaine, à l’abri des infections du sexe biologique, avec en symétrique une biologie renvoyée à la nature et soustraite à toute intervention critique.

Le couple femme/homme n’est jamais équivalent ni au couple femelle/mâle ni à féminité/masculinité, et ce en dépit de l’apparente homologie qui existe entre ces trois dichotomies. Dans le cadre de la distinction sexe/genre, on peut dire que la paire femelle/mâle incarne le sexe, et que féminin/masculin représente le genre; quant au couple femme/homme, son statut est incertain; comme un nouage ou un point de rencontre, où le genre doit se conformer au sexe.

La bicatégorisation désigne le vice de couper la nature en deux. Pourquoi ranger les individus au sein de chaque espèce, à commencer par la notre, dans deux boites hétérogènes l’une à l’autre : les Femelles d’un côté et les Mâles de l’autre ? Dès lors, tout ce qui n’entre pas dans l’une ou l’autre de ces boites se trouve assigné à la monstruosité et à l’anomalie, et se voit éliminé ou du moins condamné à une vie bancale et intermédiaire.

On pense à tort, selon « le bon sens » qu’il y a deux sexes évidents. Mais si on s’appuie sur la biologie, les choses sont tout de suite plus complexe. En effet, le sexe a des coordonnées nombreuses : sexe chromosomique, sexe génital, sexe gonadique, sexe hormonal, sexe gamétique. Chaque individu peut se situer différemment sur chacun de ces axes. Dès lors, quelle coordonnées viendrait dire un supposé « vrai sexe » de la personne ? Selon les époques, les réponses ont été différentes. Nous en parlerons plus précisément plus tard. On voit déjà que la question de qu’est-ce que le sexe biologique d’une personne est complexe.

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Il est important de questionner la question de la « norme ». En effet, quand on parle de la norme on peut parler de plusieurs choses :
– la norme statistique (fréquent/atypique)
– la norme médicale (sain/pathologique)
– la norme politique (normé/déviant)

On peut dire que du point de vue de la norme statistique les intersexes sont atypiques ou peu fréquents. La société les estimes alors comme des déviant·e·s sur un plan politique. Et cela se traduit par une pathologisation sur le plan médical. Il faut avoir en tête que la pathologisation sur le plan médical vient renforcer et légitimer la stigmatisation sociale qui a son tour permet à la médecine de pathologiser davantage.

Un exemple sur la question de la norme et de comment celle-ci est utilisée contre les intersexes. Statistiquement, un clitoris « normal » ne dépasse pas 1 cm, un pénis « normal » a une taille comprise entre 2,5 et 4,5 cm. En dehors de ces normes statistiques, on est dans l’anomalie, c’est à dire la rareté. Or, cette « rareté » a été traitée comme pathologique, si bien qu’on a pu dire que, du point de vue médical, il est absolument proscrit d’avoir des organes génitaux qui mesurent entre 1 cm et 2,5 cm. Si un enfant nait avec un clitoris trop gros ou un pénis trop petit, par rapport à ces données statistiques, les chirurgiens l’opèrent.

Revenons maintenant aux différentes coordonnées du sexe.
1) sexe chromosomique: XX, XY, XXY, XO, XXX, XYY, formule chromosomique mosaïque, etc.
2) sexe génital: toutes les configurations et diversités possibles (cf. échelle de Prater par ex)
3) sexe gonadique: ovaires, ovotestis, testicules
4) sexe hormonal: toutes les subtilités sont possibles; bien des femmes ont des dosages hormonaux plus proches de la moyenne de ce qui est attendu pour les hommes et inversement
5) sexe gamétique: il n’y a que sur cette coordonnée du sexe qu’on trouve un binarisme (soit ovules, soit spermatozoïdes).

Si sur un seul des registres du sexe il y a du binarisme alors qu’il y a de la complexité et de la diversité sur les autres, pourquoi donner une place prépondérante à ce niveau là et qu’est-ce que ça veut dire de ratiboiser une part de la réalité biologique complexe pour tout unifier, donner une dimension univoque au sexe ?

Fiches de lecture

Suite à des discussions avec quelques potes intersexes, j’ai décidé de publier mes vieilles fiches de lecture de l’époque où j’avais besoin de bouquiner beaucoup pour comprendre et pour me sentir légitime à militer.
Ayant ces ressources à disposition, je vais les partager ici. Vraisemblablement à un rythme hebdo parce que j’en ai un certain stock ! ^_^

Dans les prochaines semaines voilà quelques bases :
1) Eléments de biologie : la complexité du sexe
2) La fabrique de la catégorie « sexe » – lecture critique et historique
3) Le pouvoir de catégorisation et de nomination
4) Description de la médicalisation des intersexes en France
5) Les interventions médicales : quels types, quelles fréquences, quelles conséquences ?

Par la suite ce sera moins sous la forme d’un plan mais vraiment des fiches sur différentes productions militantes, universitaires, médicales. Ce ne sera pas forcément au sens strict des fiches mais ce sera parfois l’occasion de critiques sur les écrits en question (quand je lis des articles médicaux, j’ai souvent besoin de mettre des annotations rageuses pour rester capable de maintenir ma lecture de certains propos d’une grande violence).

Bref, pour cet automne et cet hiver, vous allez avoir de la lecture !

La culture du consentement, c’est pas pour demain

Il y a une semaine j’ai passé quelques jours dans un rassemblement prévu pour des personnes trans, intersexes, non-binaires et pour des meufs queer. Ce temps était annoncé comme un  »refuge », un  »repos », un lieu où  »baisser son bouclier » et  »se régénérer ». Si j’y ai trouvé de bonnes choses, rencontré de belles personnes et renforcé des liens avec d’autres, ce séjour a quand même été douloureux.

Une fois de plus j’ai été désillusionné·e sur notre capacité collective à prendre soin de nous, sur notre capacité à poser des règles pour limiter les violences et pour pouvoir les traiter quand elles se produisent. Cette nouvelle expérience m’a aussi rappelé que le consentement est un mot relativement vide de sens pour encore beaucoup de personnes et qu’il n’est pas pleinement déplié avec ce qu’il implique comme vigilance, comme travail et comme souci de l’autre, de son intégrité, de sa parole.

Si j’ai décidé d’en parler ici c’est parce que la question du consentement est centrale pour nous, personnes intersexes, et plus particulièrement dans notre revendication visant la fin des mutilations (voir la campagne du Collectif Intersexes et Allié·e·s -> Ce sera son choix). Et cette mauvaise expérience que je vais évoquer me laisse à penser que nous ne sommes pas aujourd’hui dans une vraie culture du consentement ni dans les milieux LGBTQI féministes ni dans la société dans son ensemble. Une part de moi s’inquiète donc du nombre d’années qu’il faudra encore voir passer avant que cette notion et toutes ses implications porte réellement ses fruits.

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Alors, que s’est-il passé pendant ce rassemblement ? Deux personnes on pratiqué du sexe (en l’occurrence une pratique BDSM) dans un espace commun qui est le centre du passage de la maison où nous étions. Une personne qui est arrivée à cet endroit à ce moment là a demandé à l’équipe de médiation de se soucier de cette question et de voir comment organiser l’espace et nos règles de vie pour avoir l’assurance qu’elle ne serait plus confrontée à de la sexualité quand/si elle ne le souhaite pas.

Il me semble important de poser plusieurs choses. Premièrement, voir une scène de sexe, c’est y participer à un certain niveau. Personne n’a à participer à du sexe contre sa volonté que ce soit activement ou passivement. Deuxièmement, une scène de sexe n’a pas à être du sexe génital pour être du sexe. Troisièmement, faire une demande qui fixe quels sont les lieux et les moments de la journée où on peut être confronté·e à de la sexualité n’est pas de la stigmatisation de la sexualité ou du puritanisme. C’est poser le fait qu’on n’a pas envie de voir du sexe n’importe quand et que selon les conditions où ça se passe et l’impréparation dans laquelle on est ça peut être sidérant, violent et même réactiver des expériences traumatiques.

Finalement, pour faire court, la parole de cette personne a été peu ou pas entendue. Alors qu’il aurait été simple de mettre en place des règles de fonctionnement claires et protectrices, rien n’a été fait car aucun consensus n’a été trouvé. Le désir d’expérimenter de nouvelles choses sur le plan sexuel étant mis au même niveau que le besoin de sécurité. En l’absence de consensus les organisateurices ont dit qu’il n’y aurait pas de prise de décision et qu’on en reparlerait plus tard si de nouvelles situations problématiques se produisaient1.

Si je regarde ce qui s’est passé pendant ces quelques jours, je vois plusieurs dimensions qui sont communes aux personnes qui subissent une violence d’une manière générale et aux personnes intersexes qui subissent des violations de leur droit à l’intégrité corporelle2.

1) Tout ce qu’on doit surmonter pour prendre la parole
Prendre la parole ce n’est pas rien. C’est avoir été en capacité de percevoir qu’il se passait quelque chose qui n’était pas normal et que ça avait un impact sur soi. C’est avoir suffisamment confiance en ses perceptions, en ses émotions, en ses analyses pour décider de parler. C’est se dire qu’on a le droit de revendiquer à être protégé·e, à ne pas être exposé·e à différents types de violence. C’est reconnaître qu’on a assez de valeur pour mériter de la considération et la prise en compte de notre besoin d’intégrité.

Parler c’est aussi être prêt·e à faire face aux réactions sociales trop bien connues : la minimisation, l’intimidation, voire même les mesures de rétorsion. C’est aussi se dire qu’on sera peut-être assigné·e à une place caricaturale ; n’être vu·e que comme une victime, être vu·e comme une personne hystérique qui en fait trop, etc.

2) Comment la parole est entendue (ou pas)
Oser parler ça n’implique pas nécessairement qu’on sera entendu·e. Trop souvent, cette parole n’est pas accueillie. Il n’y a ni reconnaissance des émotions provoquées par l’acte violent, ni reconnaissance de l’action en tant que telle, ni reconnaissance de ces conséquences.

On entend alors des paroles de la part des autres du côté de la minimisation, de la justification. L’auteur·e de la violence doit être compris·e, a de bonnes raisons, n’avait pas l’intention de faire du mal, ne s’est pas rendu·e compte de l’impact de ses actions, il faut lui laisser du temps pour s’améliorer car il y a des signaux encourageants, etc.

Finalement on peut commencer à avoir l’impression que le problème de base n’est pas vraiment le problème. Le problème serait alors davantage que quelqu’un·e dise qu’il y a un problème. Alors ce serait peut-être plus simple de le résoudre en faisant taire la personne (par la douceur, la manipulation, la pression) plutôt qu’en regardant précisément et honnêtement la racine du problème. Regarder ce problème droit dans les yeux c’est aussi être confronté·e au fait qu’on y participe sans doute d’une manière ou d’une autre (par nos actions ou par nos inactions).

3) Ce qui est fait trop souvent par les personnes en responsabilité (et qu’il ne faut pas faire)
– Se passer la patate chaude. Dire qu’on n’a pas vraiment de pouvoir ou de responsabilité ou de légitimité à agir dans cette situation et renvoyer vers une autre personne qui en fera autant.
– Ne pas assurer un suivi sur ce que devient la demande de la personne à partir du moment où on a été sollicité·e par celle-ci et/ou par son entourage.
– Rester « neutre ». Ce n’est pas possible de rester neutre. Ne rien faire, ne pas réagir, c’est agir en faveur du statut quo. Ne pas produire de changement dans une situation violente ce n’est pas être neutre, c’est être complice du fait qu’elle se poursuive. Ce n’est pas agréable à voir, mais c’est le cas. Le statut quo bénéficie toujours au côté qui a le plus de pouvoir. Il bénéficie à la continuation de la situation de violence.
– Mettre en place des procédures longues. Celles-ci sont généralement couteuses en terme de temps et d’émotion pour la personne qui cherche à faire reconnaître ce qui s’est passé. C’est d’autant plus dur et frustrant si les procédures se multiplient et ne mènent à rien (c’est à dire à un statu quo ou à un compromis au rabais)
– Mal écouter la personne et ses demandes. Devancer des demandes non-formulées. Projeter ses propres solutions et attentes. Penser savoir ce qui serait bon pour l’autre. Dans ces situations on agit souvent pour avoir l’impression de faire quelque chose. Mais il ne s’agit pas d’agir pour agir. On doit s’efforcer d’agir par rapport à la demande de la personne et par rapport à ses besoins. Les besoins du côté de la sécurité étant une priorité. Il faut avoir suffisamment de recul pour ne pas agir en premier lieu pour son propre confort, pour ne plus se sentir mal, pour se donner à soi et aux autres une bonne image.
– Exposer davantage la personne à des facteurs de stress. Ça peut être forcer la personne ayant subi la violence à prendre la parole en public, à devoir réexpliquer ce qu’elle a dit à différentes personnes au fil du temps, etc.

4) Ce que les personnes en responsabilité devraient faire (et qui est trop peu mis en place)
– Ecouter, montrer de l’empathie de façon authentique. Ce premier temps me paraît important car il vient contre-balancer assez souvent l’absence d’empathie du côté des personnes qui commettent les violences.
– Reconnaître les émotions, les faits et les conséquences de la violence. Nommer clairement les choses. Ne pas faire des phrases alambiquées et vides de sens. Appeler un chat un chat. Nommer que la situation n’est pas normale, pas acceptable.
– Mettre en place des actions concrètes qui permettent à la personne de récupérer de la sécurité. Le besoin de sécurité et d’intégrité est un besoin fondamental.
– Permettre à la personne d’être actrice, de décider, d’être en position de recontrôler ce qui lui arrive. Lui proposer différents types de ressources pour qu’elle puisse se saisir de celles dont elle a besoin. Trouver un équilibre entre laisser la personne seule face à cette situation et l’infantiliser en se substituant à elle. Agir de manière pertinente et ajustée à la situation, aux besoins de la personne et à l’analyse qu’elle fait de sa situation.
– Dire clairement que rien ne peut justifier des violences (ni ce que l’auteur·e a vécu par le passé, ni le fait que l’auteur·e ne pensait pas faire du mal)
– Prendre clairement position, nommer des règles et/ou la loi.
– Participer à la mise en place de cadres permettant la réparation et/ou empêchant la répétition de ce type de violences sur la personne elle-même et sur d’autres.

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5) L’effet rebond de la violence
On parle parfois du processus de victimisation primaire qui est « le fait de subir un événement qui rend la personne victime ». Dès lors, pour surmonter cela, la personne va notamment chercher à accéder à la reconnaissance des faits. Si cette reconnaissance n’a pas lieu, la personne est confrontée à un autre type de violence : la victimisation secondaire. Cela fait référence aux conséquences indirectes des violences induites par le manque de soutien et de reconnaissance de la part de l’entourage, des institutions ou de la société (plainte contestée, instruction longue, surprotection, infantilisation, état de malaise psychologique sous-évalué ou non reconnu, etc.). Dans la situation présente, tout comme pour les mutilations intersexes, cet effet rebond de la violence est particulièrement insupportable à mes yeux.

Pour moi, vivre un préjudice, vivre de la violence c’est déjà terrible mais si les autres, quand iels en sont informé·e·s, ne réagissent pas, c’est pire d’une certaine façon (je précise que je parle vraiment en mon nom et que je me réfère à comment j’ai vécu les différentes situations de cet ordre). La non-reconnaissance par le groupe, par la communauté, par la société vient nourrir l’impression d’injustice. En complément de la blessure première liée à l’acte il y a en plus ici quelque chose du côté de la négation de soi, de ce qu’on a vécu, de ce qu’on ressent et que notre intégrité soit respectée absolument et sans conditions. Ça vient aussi percuter nos valeurs. On peut en venir à douter du fait qu’elles soient partagées et qu’on puisse faire confiance aux autres.

A force de non-reconnaissance ou de minimisation on finit par se demander si on ne voit pas un problème là où il n’y en a pas, qu’on se plaint sans fondement, on finit par ne plus savoir quoi penser et par douter du fait que ce à quoi on a été confronté·e est de la violence. On peut avoir l’impression de flirter avec la folie. Le sol des certitudes se dérobe d’autant plus qu’en face, les autres se dédouanent, cherchent à échapper à leur responsabilité et produisent des discours flous, changeants, inappropriés et/ou illogiques.

Et pour finir, au-delà de tout cela, un autre effet rebond de la violence c’est de se dire que ce qu’on a vécu ne permettra même pas de protéger les autres. C’est aussi affreusement délétère. Souvent, quand on subit une violence, une façon de s’en remettre c’est de se dire qu’on a pu reprendre le contrôle pour s’en protéger et pour en protéger d’autres aujourd’hui et à l’avenir. Si aucun changement n’est fait, si aucune règle protectrice n’est mise en place, alors on risque de se sentir coupable de ne pas réussir à épargner à d’autres ce qu’on a été amené·e à traverser.

6) Les effets d’impunité et leurs conséquences
Ne pas collectivement reconnaître les violences et leurs conséquences c’est participer au fait qu’il y aura ensuite une impression d’impunité.
Ça vient aussi renforcer la position de l’auteur·e des violences qui pourra d’autant plus rejeter sa responsabilité et qui pourrait s’exprimer de la façon suivante : « Si c’était vraiment grave, il y aurait eu des décisions. S’il n’y en a pas eu c’est qu’il ne s’est pas passé grand chose ». L’absence d’une position collective vient limiter la probabilité que l’auteur·e puisse prendre conscience de son acte et développe un peu d’empathie pour la personne qui en a été victime.

Un autre type de conséquence c’est le fait que le silence sera privilégié quand d’autres violences se produiront. Ne pas parler permettra au moins d’éviter le processus de victimisation secondaire. De plus, au delà du fait de prendre la parole cela peut même aller plus loin. Les nouvelles violences seront moins susceptibles d’être perçues comme anormales. La non-résolution d’une situation de violence n’est donc pas neutre, elle nourrit un cercle vicieux de violence laissant le champ libre aux auteur·e·s et laissant les personnes les subissant seules et sans appui sur le collectif.

On aura également le risque que se mette en place la règle du  »chacun·e pour soi ». « Par le passé j’ai subi de la violence, les autres ont pu faire ce qu’iels voulaient sans se soucier de moi, eh bien je vais faire la même chose maintenant ». L’empathie et la responsabilité vis à vis des autres est alors de moins en moins une question. Ce qui prime c’est son intérêt, sa liberté, son plaisir, en un mot, les bénéfices qu’on peut obtenir, peu importe ce que ça aura comme impact sur les autres.

Pour conclure
Le fait que les organisateurices de ce rassemblement n’ont pas su entendre et agir en conséquence m’a clairement remis en plein dans un temps traumatique. Un temps où personne ne m’a protégé·e. Un temps où j’ai douté de mes perceptions, de mes émotions, de mes pensées. Un temps où j’ai eu honte de prendre la parole ayant l’impression que je me plaignais sans raison. Ça a réveillé aussi cette impression d’impuissance à pouvoir protéger d’autres personnes qui à leur tour subiront cette violence car les personnes en responsabilité n’agissent pas par crainte ou par indifférence.

Mais au-delà de ce que ça a provoqué sur moi au niveau émotionnel, ça m’a amené·e à avoir une pensée assez amère. J’ai aujourd’hui l’impression que la culture du consentement et de la reconnaissance des violences est loin d’être une chose partagée et intégrée. C’est d’autant plus déstabilisant pour moi que ça c’est produit dans un lieu où je pensais que les personnes présentes avaient des outils féministes et donc une vigilance particulière sur ces questions3.

A partir de là, j’ai du mal à imaginer qu’une part importante de la population comprenne réellement les revendications intersexes. J’ai déjà pu constater que bien des personnes pensaient que le problème des intersexes c’était « une erreur d’assignation » et d’avoir eu un type de chirurgie qui ne convenait pas ou qui avait été techniquement un échec. Mais le problème premier et central c’est le fait que les médecins et la société ne se soucient pas du consentement des personnes et qu’on ne mette pas en place des actions concrètes pour mettre fin aux violences et pour empêcher qu’elles se renouvellent sur d’autres. Du coup, ça me rend pessimiste sur le temps qu’il faudra encore pour voir des avancées législatives protectrices pour toutes les personnes présentant des variations du développement sexuel.

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1. Pour rappel, les statistiques avancent généralement le fait qu’au cours de sa vie une femme sur 7 a subi des violences sexuelles. Certaines études évoquent que les personnes LGBTQI ont encore davantage de risques (multiplié par 2 voire par 3). Ne pas prendre en compte en amont ces éléments pour mettre en place des règles protectrices de base constitue à mes yeux une faute grave.

2. On pourrait aussi mettre en perspective la façon dont les personnes subissant des violences conjugales sont encore trop souvent (mal)traitées par les individu·e·s et les structures qu’elles ont sollicitées pour obtenir de l’écoute et/ou de l’aide.

3. On peut noter que lors de ce rassemblement la décision de ne pas imposer à une personne une situation de tabagisme passif a fait consensus. De même, il a été décidé qu’on ne proposerait pas d’alcool ou de drogue à une personne mais que c’était à elle de solliciter activement les autres consommateurices si elle le souhaitait. On peut donc s’étonner d’autant plus que pour l’exposition à de la sexualité la question du consentement de la personne n’est cette fois-ci plus une décision claire et consensuelle.