La fabrique de la catégorie sexe – lecture critique et historique

Fiche basée sur « Sexe, genre et intersexualité : la crise comme régime théorique » par Elsa Dorlin et sur « Corps en tous genre – La dualité des sexes à l’épreuve de la science » par Anne Fausto-Sterling) 1

Pour les médecins de l’Antiquité, l’hermaphrodisme n’est pas un cas d’ambiguïté sexuelle comme il sera défini pendant la période moderne, mais un phénomène de transformation qui relève du processus d’achèvement naturel d’un être ; processus anormal toutefois, puisqu’il s’opère bien après la naissance. En d’autres termes, les hermaphrodites sont des filles qui deviennent des garçons au cours de leur vie, comme si la Nature parachevait le développement normal du corps. Les femmes et les hommes possèdent les mêmes organes génitaux mais, en raison d’un manque de chaleur inhérent à la physiologie des femmes, leurs organes se trouvent inversés à l’intérieur du ventre.
Les ovaires correspondent aux testicules, l’utérus et le vagin, au scrotum. Un excès subit de chaleur, un fossé, un ruisseau à traverser… l’appareil génital descend et la transformation en homme est opérée.
L’idée d’un continuum des sexes est essentiellement développée dans le corpus hippocratique. C’est la représentation caractéristique du sexe de l’Antiquité jusqu’au 18e. Il existe entre le mâle parfait et la femelle imparfaite (imparfaite car pas assez chaude pour devenir un homme…) une myriade d’intermédiaires à l’identité « ambiguë ».

À partir du 18e siècle, selon Thomas Laqueur, il s’opère un changement de modèle dominant, sans pour autant que l’ancien ne disparaisse. Hommes et femmes deviennent radicalement différents, et non plus inégaux, car on prête désormais à chacun un sexe spécifique qui est la cause de toute une série de différences corporelles propres et distinctes. Ce nouveau modèle marque l’émergence du dimorphisme sexuel.
Au cours du 18e siècle, l’hermaphrodisme est progressivement considéré comme une imposture et les hermaphrodites sont jugées à l’aune d’une transgression de genre.
Ils/elles ne respectent pas le lien, dit naturel, entre le sexe biologique, le sexe social et l’hétérosexualité. L’hermaphrodisme est alors essentiellement évalué au niveau d’une ambiguïté des appareils génitaux externes, principalement d’une confusion possible entre le clitoris et le pénis. Pour la majorité des médecins, appelés comme experts aux procès, les hermaphrodites sont des femmes qui, à l’occasion d’une « malformation génitale » (en général une hypertrophie clitoridienne), se prennent pour des hommes. L’hermaphrodite est traité comme un imposteur, un criminel. Dans ces conditions, supprimer l’anatomie de la perversion (par l’ablation du clitoris notamment) équivaut à supprimer la perversion elle-même. À l’aube du 19e siècle, l’institution judiciaire charge la médecine de résoudre le « problème » de l’hermaphrodisme par la normalisation des corps.

À la fin du 19e siècle, avec l’évolution des techniques on découvre l’existence de gonades mixtes (appelées ovotestis). Exit le sexe gonadique : ovaires et testicules ne peuvent constituer un critère infaillible pour fixer le sexe d’une personne. S’ouvre alors une véritable « quête de la Nature ». À la fin du 19e et au début du 20e siècle, les hormones sont apparues comme ce fondement naturel tant recherché de la bi-catégorisation sexuée. Pourtant, très rapidement, la recherche biomédicale s’aperçoit que les hormones dites « sexuelles » ont des fonctions bien plus complexes que la simple sexuation des corps ; que les hormones dites « masculines » et « féminines » sont présentes chez les femmes comme chez les hommes ; enfin, que les hormones « masculines » peuvent avoir des effets féminisants dans certaines circonstances et inversement.

À partir du milieu du 20e siècle les recherches génétique tentent alors d’apporter une résolution à la crise du sexe : bientôt les chromosomes XX et XY sont considérés comme les déterminants ultimes du sexe des individus. Or, de nouveau les contradictions et les exceptions abondent et remettent en question la validité du critère. On découvre par ailleurs que près de 10 % des individus sont des « hommes » qui possèdent une formule chromosomique XX ou des « femmes » qui possèdent une formule XY. Le critère génétique ne résout rien pour bicatégoriser les sexes !

Cette longue histoire du sexe est l’illustration parfaite de l’histoire sociale et politique d’une crise scientifique, entendue comme le point critique auquel parvient une théorie lorsqu’elle devient incapable de rendre compte d’un phénomène. Les principes « biologiques » approximatifs de la bi-catégorisation sexuée, le sexe gonadique, le sexe hormonal ou le sexe chromosomique, ne peuvent rendre parfaitement compte des conformations sexuées des corps.

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Comme Harding et Haraway l’ont montré avec force, l’objectivité est toujours partielle ; elle part d’un point de vue social et culturel. On peut donc considérer la science comme un savoir certes fiable et utilisable, mais qui n’en est pas moins contextuel et ancré dans une culture locale.

Fausto-Sterling affirme qu’apposer sur quelqu’un l’étiquette « homme » ou « femme » est une décision sociale. Le savoir scientifique peut aider à prendre cette décision, mais seules nos croyances sur le genre – et non la science – définissent le sexe. En outre, les connaissances que les scientifiques produisent sur le sexe sont influencées dès le départ par nos croyances sur le genre.
Nos corps sont trop complexes pour offrir des réponses claires et nettes sur la différence sexuelle. Plus nous cherchons une base physiologique simple au « sexe », plus il devient évident que le « sexe » n’est pas une pure catégorie physique. Les signaux et les fonctions corporelles que nous définissions comme masculins ou féminins sont déjà pris dans nos idées sur le genre.

Le savoir gagné aux XIXème et XXème siècles sur l’embryologique et l’endocrinologie du développement sexuel nous permet de comprendre que les humains hommes et femmes commencent tous leur vie avec les mêmes structures; la totale masculinité et a totale féminité représentent les extrêmes d’une gamme de types corporels possibles. Que ces extrêmes soient les plus fréquents a donné créance à l’idée qu’ils ne sont pas seulement naturels (produits par la nature), mais normaux (représentant un idéal statistique et social).

Nos théories du sexe et du genre tissent une trame commune avec la gestion médicale de l’intersexuation. Qu’un enfant soit élevé en tant que garçon ou que fille, et soumis à des modifications chirurgicales et à divers régimes hormonaux, dépend de nos réponses à toute une gamme de questions. Quelle importance revêt la taille du pénis ? Quelles formes de relations sexuelles sont « normales » ? Est-il plus intéressant d’avoir un clitoris sexuellement sensible – même s’il est plus grand et plus pénien que la norme statistique – que d’avoir un clitoris qui ressemble visuellement au type commun ?

Est-il si déraisonnable de demander que nous pretions plus d’attention à la variabilité, et moins à la conformité ? Le problème avec le genre, tel que nous le connaissons aujourd’hui, c’est la violence – tant réelle que métaphorique – que nous exerçons en le généralisant.

Nous ne devons jamais perdre de vue que nos débats sur le corps sont toujours aussi des débats moraux, éthiques et politiques sur l’égalité sociale et politique, et sur les possibilités de changement. Rien de moins n’est en jeu.

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1. Petite précision, ces articles/livres sont anciens et utilisent du vocabulaire daté. Par exemple, les intersexes n’utilisent plus depuis longtemps le terme « intersexualité » mais lui préfèrent clairement le terme « intersexuation ». De la même façon, certaines mots ou formulation comme « hermaphrodisme » ou « ambiguïté sexuelle » utilisées par les autrices citées ont fait l’objet de critiques par les associations et chercheureuses intersexes. N’hésitez pas à lire leurs productions. Certaines d’entre elles seront évoquées ici prochainement.

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