Le pouvoir de catégorisation et de nomination

Si on a l’habitude de dire que les mots sont importants c’est parce qu’ils ne sont pas seulement des mots. Leur usage ne vient pas seulement définir une personne, un phénomène social, un objet. L’utilisation d’un mot vient aussi créer une réalité. « Avouer son homosexualité » ce n’est pas la même chose que dire à ses parents qu’on est lesbienne. Mettre en place un dispositif de « vidéo-protection », ce n’est pas pareil que mettre en place un dispositif de « vidéo-surveillance ». Pourtant, dans ces deux exemples, des mots bien différents viennent raconter une histoire autour d’une même situation. Utiliser une formulation ou une autre n’est pas anodine. Elle vient donner une connotation. Un mot utilisé par une personne vient donner des informations à la fois sur le sujet dont la personne parle mais aussi sur le rapport qu’entretien cette personne à ce sujet. Dans cet article nous allons évoquer les différents mots pour parler de l’intersexuation et de ce qu’ils impliquent.

Lucie Gosselin1 dans son mémoire de 2012 écrit : Selon Curtis Hinkle, président de l’OII, le mot intersexuation et ses multiples déclinaisons vient du mot «intersexuality» utilisé en 1917 par Richard Goldschmidt, un endocrinologue. Ce mot, d’origine médicale, n’est cependant utilisé de façon large que depuis les années 1990 avec l’avènement des luttes portées par différents groupes militants de personnes intersexes. Le mot intersexuation est moins chargé de connotations monstrueuses et fantasmagoriques que celui d’hermaphrodisme.
Une nouvelle terminologie a été adoptée par le milieu médical lors d’une conférence à Chicago, Consensus on Intersex Disorders, en octobre 2005. Ce consensus a proposé la nouvelle terminologie Disorders of sex development (DSD) Cette appellation est maintenant en vigueur et largement employée dans les milieux médicaux. Son équivalent français est « désordre du développement sexuel » ou « trouble du développement sexuel », les deux appellations étant utilisées.
Ayant été le premier médecin à recommander de ne pas opérer les enfants intersexués sans leur consentement, le docteur Milton Damond s’est prononcé en 2009 en faveur de « variation du développement sexuel » expression beaucoup moins stigmatisante.

En juin 2015, le Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe publie un document intitulé « Droits de l’homme et personnes intersexes »2. Il y écrit notamment : Avant l’invention de la classification médicale actuelle appelée «troubles du développement sexuel» (DSD – disorders of sex development), les variations des caractéristiques sexuelles des personnes intersexes étaient classées en plusieurs catégories, les plus courantes étant l’hyperplasie congénitale des surrénales (HCS), le syndrome d’insensibilité aux androgènes (SIA), la dysgénésie gonadique, l’hypospadias et les schémas chromosomiques inhabituels comme XXY (syndrome de Klinefelter) ou XO (syndrome de Turner). Les «vrais hermaphrodites» désignaient les personnes possédant à la fois des ovaires et des testicules.

Les mots peuvent donc connoter de façon pathologique certains corps quand ils sont du côté des « syndromes » et autres « malformations » alors qu’ils peuvent insister sur la diversité humaine quand ils évoquent des « variations des caractéristiques sexuelles ».

article 9

Nous allons maintenant reprendre ce que disait Janik Bastien-Charlebois en 2016 lors de sa conférence « Différends sur le sexe : lectures divergentes des corps intersexués chez les professionnels médicaux et les chercheurs intersexes »3.

Janik différencie l’usage du mot intersexué et celui du mot intersexe. « Intersexué » renvoie à un regard sur le corps. Ce regard sur le corps se construit par un processus social. Il y a certains critères qui vont être utilisés pour dire ce qu’est un corps intersexué et ce qui ne l’est pas. « Intersexe » renvoie à une identité politique. C’est une question d’auto-définition. Une personne intersexe exerce un regard critique sur la société et sur la médecine notamment.

Pour la médecine, le corps est déjà là. C’est une donnée. Par rapport aux corps intersexués, les médecins ont en tête que derrière se cache une vérité du sexe. Il s’agit de débusquer le « vrai sexe » d’une personne derrière des éléments qui troublent, qui rendent difficile sa détermination. Dans cette logique médicale, une fois que « le vrai sexe » est « déterminé » l’idée est de le traiter. En effet, il s’agit d’un corps imparfait, inabouti, où « la nature n’a pas fini sont travail ». Il faut donc corriger cette « ambiguité » par l’intervention chirurgicale et/ou hormonale.
Pour les intersexes, le corps sexué est socialement défini. Il y a une critique de la construction de la bicatégorisation. Cabral (2009), Holmes (2008) et Morland (2005) sont très critiques sur l’usage du mot « ambiguité ». A partir de quand un clitoris est trop grand ? A partir de quand un pénis est trop petit ? Il y a une part de jugement et une part d’arbitraire dans cette évaluation, dans cette façon de décréter les choses. Tout ceci produit une expérience d’invalidation. C’est cette expérience d’invalidation qui fait qu’on devient un sujet politique, qu’on devient un·e intersexe.

Chez les médecins les corps intersexués sont reliés aux mots : maladie, malformation, désordre, syndrome, défaillance, hyper/hypo.
Chez les intersexes on parle de : variation, plus court ou plus long que la moyenne. On ne parle de maladie que lorsqu’il y a un problème de santé qui met en danger la vie par exemple.

Les médecins disent qu’ils vont « réparer », « traiter » les corps des enfants. Les intersexes parlent de « mutilation » puisqu’il s’agit de modifications irréversibles sans urgence en terme de santé et sans consentement.

Pour finir cet article, je voudrais évoquer deux idées importantes pour moi. La première c’est le fait de respecter les termes que les personnes concernées utilisent. Certaines personnes diront qu’elles sont intersexes, d’autres qu’elles sont nées intersexes mais qu’elles ne le sont plus, d’autres reprendront les termes de leurs médecins et parleront de leur « syndrome », d’autres se définiront comme « herma » ou « hermaphrodites ». Si vous n’êtes pas vous même une personne concernée par une variation des caractéristiques sexuelles, j’estime que vous n’avez rien à en dire. Si vous êtes aussi concerné·e, vous pouvez expliquer à la personne ce que vous pensez des implications de telle ou telle formulation. Ensuite, ça appartient à la personne de s’en saisir ou pas. Entendre une personne parler de sa « malformation » ou de son « syndrome » est toujours compliqué pour moi mais j’ai en tête que pour certain·e·s d’entre nous l’usage du terme « intersexe » pour parler d’elleux-même les renvoie à qq chose de douloureux. Pour moi c’est important de respecter l’auto-détermination des personnes, même quand elle ne va pas dans mon sens.

Le dernier point est une question statistique. Régulièrement les médecins incluent ou pas certaines variations dans ce qui serait une intersexuation ou un « désordre du développement sexuel ». Généralement, c’est parce que leur intérêt est de faire apparaître un chiffre plus ou moins important. Quand il s’agit d’obtenir des crédits pour une recherche ou un service de chirurgie pédiatrique, toutes les variations vont être prises en compte. En revanche, quand il s’agit de dire qu’il y a moins de chirurgies sur les enfants intersexes ils vont retirer les variations qui sont le moins éloignées des corps typiquement mâle et typiquement femelle. C’est ainsi, par exemple, que des enfants ayant été « diagnostiqué·e·s » avec un « syndrome des ovaires polykystiques » ou un « hypospadias » vont subir des mutilations mais qu’elles ne seront pas comptabilisées dans les chirurgies sur des intersexes.

Voilà, j’espère vous avoir montré l’importance des mots utilisés pour que vous sachiez ce que ça implique quand vous utilisez tel ou tel terme. Par ailleurs, les mots sont des champs de bataille. C’est absoluement nécessaire de repérer qui a le pouvoir de nommer et de catégoriser habituellement. Pouvoir redéfinir les mots, les subvertir, en inventer d’autres, démasquer les logiques qu’il y a derrière certains termes est un élément important des luttes de mon point de vue. Restons vigilant·e·s à ce sujet.

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1. Son mémoire s’intitule « Intersexualité : Des sexes en question dans les sociétés occidentales » et il est disponible sur https://corpus.ulaval.ca

2. Voir le document complet ici

3. Voir la présentation de son intervention ici

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