Construction des identités et catégorisations des sexes

Article basé sur le chapitre 3 de la thèse en sciences du langage de Noémie Marignier intitulée « Les matérialités discursives du sexe – La construction et la déstabilisation des évidences du genre dans les discours sur les sexes atypiques »

Pas d’identité ou de mots évidents pour se définir
Les manières dont les personnes ayant une VDS vont se catégoriser et parler d’elles-mêmes sont extrêmement variables. Je fais l’hypothèse qu’étudier la variation de ces productions identitaires permet une approche des différents vécus de l’intersexuation dans la société (ici française et francophone du Nord), mais aussi des différentes manières de construire l’intelligibilité du sexe et plus largement les rapports de genre. En effet, si dans le chapitre précédent je me suis intéressée à la manière dont les variations du sexe étaient nommées et catégorisées par les médecins, il faut également considérer qu’elles sont vécues par des acteurs du monde social, et à ce titre, elles sont prises dans des réseaux de représentations et de sens. Les variations du sexe, comme je le montrerai dans ce chapitre, ne doivent donc pas être envisagées simplement comme une question de physiologie ou de psychologie d’individus isolés. Bien au contraire, elles peuvent être un observatoire de la manière dont les acteurs sociaux conçoivent le sexe, mais aussi le rendent pertinent dans leurs activités, et finalement construisent en discours du social sexué. Dans ce cadre, produire une identité intersexe, c’est se situer dans la société, c’est contribuer à véhiculer, mais aussi à construire les représentations et rapports de genre.

Tout d’abord il faut considérer que les identités des personnes ayant une VDS (j’utiliserai à présent identité VDS pour identité de porteur ou porteuse d’une variation du développement du sexe) ne sont pas stables ou données d’avance, encore moins essentielles : il n’existe pas une identité intersexe qui découlerait « naturellement » du fait d’avoir un sexe atypique.
De plus, la production de l’identité est co-construite par les acteurs du monde social : on ne produit pas une identité VDS seul·e mais bien en fonction des relations entretenues au sein d’un groupe ou d’une communauté de pratiques

Se dire, se catégoriser (soi ou un groupe) et catégoriser l’autre sont un des moyens par lesquels on contribue à exercer une puissance à travers le langage, ce que Duranti appelle « l’ego affirming agency ».

Deux formations discursives distinctes
Les espaces numériques des VDS s’inscrivent et créent deux formations discursives distinctes, l’une reliée à la sphère médico-éducative, c’est la FD de sexe-genre-sexualités « nosographique » dans laquelle les individus sont interpellés en homme et en femme et par le nom de leur syndrome, l’autre reliée à une critique de la première, et plus largement aux mouvements LGBT et/ou queer, c’est la FD de sexe-genre-sexualité « intersexe ». En son sein, les mots ne veulent pas dire la même chose, et les interpellations ne sont pas les mêmes.

Le syndrome est constitué comme une entité disjointe du sujet : le syndrome « atteint » le sujet qui est donc construit linguistiquement comme ayant une existence en dehors de lui. C’est finalement l’extériorité du syndrome (et sa relative autonomie) face au sujet qui est exprimée

On voit ici des manières différentes de mettre en mot sa condition de porteur·se de VDS. Sur les forums nosographiques, la tendance est à exprimer le syndrome comme étant subi (être atteint de X, avoir X), sur les forums intersexes on note une expression identitaire de la variation du sexe, faisant d’intersexe une catégorie de dénomination de la personne (rarement retrouvée sur les forums nosographiques). Ces manières de se référer à sa condition reflètent différentes conceptions des VDS : l’une plus pathologique (« nosographique ») où le syndrome est ce que l’on subit, et l’autre plus identitaire où la variation est ce que l’on est.

Normes des catégories identitaires sur les forums
Les pratiques de présentation de soi varient beaucoup selon que l’on se trouve sur un forum nosographique ou sur un forum intersexe. Ces pratiques langagières sont de plus soumises à des évaluations par les autres internautes : la présentation de soi obéit à des normes qui peuvent notamment être observées dans les discours.
A : bonjour à toutes,et tous je m’appelle [prénom féminin], j’ai bientôt 25 ans…
je suis atteinte du klinefelter.
B : Non tu n’est pas atteinte du klinefelter car ce n’est pas une maladie, c’est juste une variation normale et fréquente de l’humanité!
B après avoir accueillie A, remet en question sa manière de se catégoriser : non tu n’est pas atteinte de Klinefelter. La manière de se présenter tout à fait classique sur le forum Klinefelter (je suis atteinte du Klinefelter) est donc considérée comme problématique sur le forum Intersexions (et vice-versa).

La présentation de soi est soumise à des normes internes aux communautés. Ce traitement normatif de la présentation n’est pas étonnant. Comme l’a montré Butler, rendre compte de soi, c’est toujours se rendre lisible : il n’y a donc pas de production de soi qui n’obéisse pas à des normes même alternatives (Butler 2007). Si de nouvelles manières de se présenter, de nouvelles catégories ou des catégories alternatives sont créées (notamment par les personnes intersexes), leur emploi obéit à un certain cahier des charges.

Comme on vient de le voir, les identités VDS ne peuvent pas être essentialisées : elles sont le produit d’une élaboration discursive et avoir un sexe atypique ne prédétermine pas telle ou telle construction identitaire. Si les sexes atypiques troublent les normes corporelles, les identités VDS peuvent parfaitement s’inscrire dans les normes de genre : ainsi un grand nombre de porteur·es se considèrent comme des hommes ou des femmes sans remise en question ni de leur genre ni du genre.

Cette section porte donc sur la manière dont sont mises en discours et négociées les catégories de femme et d’homme, sur les rapports qui sont établis entre corps, sexe et identité, sur les processus de naturalisation et de dénaturalisation des identités.

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Les mots homme et femme sur les forums nosographiques
Sur les forums Klinefelter, MRKH et SIA, les internautes se catégorisent comme homme ou femme, sans que la distinction (et l’opposition) entre ces deux catégories binaires soit remise en question. Cependant, la manière dont ces catégories vont être traitées montre que leur adéquation avec l’identité des locuteur·es va être considérée comme problématique par ceulles-ci.
(24) MRK-B15 Moi c’est [prénom féminin], j’ai 25 ans. Moi aussi je commence juste à me dire que « oui je suis une vrai femme », même s’il y a encore bcp de coup de blues. Pas facile de ne pas avoir d’uterus, pas de regles, pas pouvoir etre enceinte et de se sentir femme comme les autres.
(25) MRK-B35c Moi je ne l’ai pas eu et ne l’aurait jamais [le moment des premières règles] et par conséquent je ne me sens et ne me sentirais jamais comme étant « une vraie femme »…
(26) KL-E58 En effet tout n’est pas lié au syndrome, mais je pense que ton copain se cherche lui même : c’est-à-dire qu’il essaie de se prouver qu’il est un « vrai homme », car il doit penser le contraire par moment.

Ici il ne s’agit pas uniquement d’une qualification en termes de vrai ou faux d’homme ou femme, mais également en termes de complétude: mi-femme, totale, femme incomplète (il s’agit de femmes qui n’ont pas d’utérus, et souvent pas de vagin). Là encore, c’est la discrétion des catégories d’homme et de femme qui est en jeu : si, au niveau anatomique on peut considérer que le corps féminin est fait de parties (et donc que le corps de femme — c’est-à-dire de femelle humaine — est plus ou moins complet, voir chapitre 2), au niveau identitaire cette acception est plus difficile à concevoir. Or ces énoncés se placent bien au niveau identitaire (psychologique), puisqu’il s’agit de ce que ces femmes pensent d’elles (ce que j’ai pensé de moi, penser ça de moi). La locutrice en (28) semble jouer de cette polysémie de femme. Si c’est bien son identité de femme qu’elle évoque (ce que j’ai pensé de moi), elle le fait en jouant sur la polysémie du mot femme, évoquant l’anatomie ou en tout cas la matérialité du corps de femme (incomplet, petits bouts) tout en se référant à l’identité ressentie de femme. Dans cet exemple (28), les frontières entre sexe et genre sont brouillées en ce que l’identité est traitée de manière méronymique, c’est-à-dire comme le corps.

On voit donc que les catégories homme et femme ne sont pas en tant que telles remises en question. Aucune nouvelle catégorie n’est créée, mais les locuteur·es produisent des jeux sur le sens d’homme et femme et sur la manière de qualifier ces substantifs. D’autre part, si ces catégories ne sont pas remises en question, les locuteur·es montrent toutefois leur inadéquation par rapport à leurs vécus. Deux stratégies sont mises en place au niveau discursif : établir des degrés de vérité (vraie femme, vrai homme), ou de manière très intéressante fractionner (et matérialiser) l’identité : l’identité de femme serait non une totalité, une entièreté, mais des morceaux à récupérer et à assembler.

Les mots sont politiques, une conviction chez les intersexes
Sur le forum Intersexions, la production discursive des identités va fonctionner autrement, et les catégories d’homme et de femme vont être traitées de manière très différente. En effet, une des idées portées par le militantisme intersexe est que les sexes, mais aussi les identités, ne sont pas binaires, et que la bicatégorisation homme/femme ne permet pas de saisir toutes les nuances d’identités de genre qui peuvent exister. Le militantisme intersexe va donc précisément critiquer la naturalité des catégories binaires. Cette critique va alors s’exprimer dans les présentations de soi des personnes intersexes :
(41) IS-8 bonjour , je me presente je suis [prénom féminin] , 23 ans , vivant [nom de région] je suis née et classifier en tant que garcon
(42) IS-5 J’ai 30 ans, j’habite à [nom de ville]. Je suis pseudo-hermaphrodisme 46xy, donc assigné femme comme c’est souvent le cas.

L’assignation du sexe est ici exhibée : classifier en tant que garcon (41), assigné femme (42). Les catégories d’homme et de femme ne sont pas ici essentialisées, mais au contraire sont données à lire comme étant le fruit d’une activité langagière d’assignation des corps. Classifier et assigner font des catégories femme et homme des entités discursives, et les donnent à lire en tant que telles. De plus, le caractère répété de cette pratique de classification est mis en valeur : comme c’est souvent le cas. Contrairement à ce que l’on observait dans les énoncés produits sur les forums nosographiques, ce sont bien les catégories en elles-mêmes qui sont montrées comme construites, et pas simplement le processus d’identification à ces catégories.
On note dans ces extraits l’utilisation de formes passives : je suis […] assigné, je suis […] classifier, où l’agent est absent mais qui exhibent le fait que l’assignation- classification est un processus, processus qui a précisément été réalisé sur le sujet sans qu’il en soit l’agent.

Comment la dénomination « intersexe » qui a émergé dans l’univers médical a pu être reprise par des militant·es qui critiquent justement la médicalisation des sexes atypiques ?
Au début du militantisme intersexe, ce sont les dénominations intersexe et hermaphrodite qui sont utilisées par les militant·es états-unien·es. Ainsi la première association d’intersexes s’appelle l’Intersex Society of North America. Ce militantisme hérite donc de la terminologie médicale.

Koyama fait ici référence à une politique de resignification du stigmate. Butler explique qu’un terme insultant comme queer peut être utilisé par ceulles que le terme insulte dans une politique de resignification du stigmate : il s’agit notamment d’utiliser ces mots pour se définir ; ainsi la charge insultante du mot est désamorcée. De plus, cela permet d’exhiber le stigmate et de le « retourner » : ce pour quoi on est stigmatisé est alors exhibé, énoncé en première personne, et constitué en fierté. L’utilisation du terme intersexe ou hermaphrodite par les militant·es intersexes se place dans cette perspective : face à une communauté médicale qui les a catégorisé·es intersexes pour montrer le caractère anormal voire monstrueux et déviant de leurs corps, les intersexes se réapproprient le terme pour montrer leur fierté de leurs corps et de leurs identités qui transgressent la bicatégorisation. Une des conséquences de cette resignification est de construire une puissance d’agir discursive (agency) en déjouant la stigmatisation portée par le terme insultant.

Hinkle explique ce qu’il considère comme une stratégie de la division de la communauté intersexe par la multiplication des dénominations. La conséquence de l’emploi de DSD est que les individus vont être classés en syndromes (les différents disorders) ce qui va rendre plus difficile de trouver un consensus entre individus, mais aussi plus difficile de créer une communauté. Il y a donc une dépolitisation, une division du mouvement intersexe par la multiplication des dénominations chapeautées par l’hyperonyme DSD selon Hinkle

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