Fiches de lecture

Suite à des discussions avec quelques potes intersexes, j’ai décidé de publier mes vieilles fiches de lecture de l’époque où j’avais besoin de bouquiner beaucoup pour comprendre et pour me sentir légitime à militer.
Ayant ces ressources à disposition, je vais les partager ici. Vraisemblablement à un rythme hebdo parce que j’en ai un certain stock ! ^_^

Dans les prochaines semaines voilà quelques bases :
1) Eléments de biologie : la complexité du sexe
2) La fabrique de la catégorie « sexe » – lecture critique et historique
3) Le pouvoir de catégorisation et de nomination
4) Description de la médicalisation des intersexes en France
5) Les interventions médicales : quels types, quelles fréquences, quelles conséquences ?

Par la suite ce sera moins sous la forme d’un plan mais vraiment des fiches sur différentes productions militantes, universitaires, médicales. Ce ne sera pas forcément au sens strict des fiches mais ce sera parfois l’occasion de critiques sur les écrits en question (quand je lis des articles médicaux, j’ai souvent besoin de mettre des annotations rageuses pour rester capable de maintenir ma lecture de certains propos d’une grande violence).

Bref, pour cet automne et cet hiver, vous allez avoir de la lecture !

Des soins centrés sur les besoins des intersexes, une révolution à venir ?

Aujourd’hui, la préoccupation majeure des médecins s’intéressant aux intersexes est de justifier les prises en charges actuelles (mutilations et traitements hormonaux non-consentis) et de dire qu’ils « améliorent » leurs techniques. Mais en dehors de ça, rien n’est fait pour améliorer les besoins de santé des intersexes. Autrement dit, la situation actuelle est kafkaïenne : les médecins ne s’occupent pas de ce que les intersexes expriment comme besoins de santé réels mais ils dépensent beaucoup d’énergie pour maintenir les prises en charge précoces et non-nécessaires à la santé que les intersexes dénoncent… Autrement dit, si l’on veut une amélioration de notre santé physique et psychique, il ne faut pas attendre que les professionnel·le·s de santé impulsent un changement.

L’urgence d’une autre politique de santé concernant les intersexes
Puisque les médecins ne se préoccupent pas de notre santé et qu’ils ne font pas d’études pour savoir quels sont les besoins que nous avons réellement, nous devons nous en charger. En plus de nous demander un travail lourd (en charge émotionnelle et en terme de temps pris sur nos vies professionnelles et/ou familiales) cela pose le problème du fait que l’état paye les médecins hospitaliers pour modifier sans leur consentement les corps des intersexes mineur·e·s mais ne rémunère pas les associations intersexes qui effectuent ce travail de santé publique !
Si l’urgence de militer pour que cessent les mutilations est clairement inscrite dans l’agenda des associations intersexes il est important que nous n’oublions pas en parallèle l’urgence de nous occuper de notre santé ici et maintenant. Combien d’entre-nous subissons les conséquences néfastes des modifications chirurgicales et hormonales que nous avons subies par le passé ? Combien d’entre-nous n’avons pas accès à des traitements hormonaux adaptés à nos besoins car ni les médecins, ni les laboratoires ne se soucient de nous1 ? Combien d’entre-nous différons nos rendez-vous médicaux en raisons de remarques blessantes voir de maltraitances de la part de médecins ? Enfin, combien d’entre-nous ont renoncé à tout suivi médical ?
Toutes ces questions pourraient avoir des réponses. Et sur ces réponses des politiques de santé pourraient être construites. Vous me direz que ça coûte de l’argent. Mais l’argent est là. On ne peut qu’estimer ce que chaque année les mutilations des enfants et ados intersexes coûtent à la sécurité sociale. Ces opérations souvent multiples, nécessitant des hospitalisations longues coûtent des sommes qui ne sont en rien comparables à ce que coûteraient les politiques de santé dont nous avons besoin.

Un même constat un peu partout dans le monde
Ce problème d’accéder à des professionnel·le·s de santé à l’écoute, bienveillant·e·s et compétent·e·s se retrouve partout dans le monde. Il y a un an, un article2 très intéressant a été publié par Kimberly Zieselman, activiste états-unienne pour Interact Advocates. Voilà notamment trois passages particulièrement forts et pertinents issus de sa tribune :

« Même si je vis dans une grande ville réputée pour ses hôpitaux, je n’ai toujours pas réussi à trouver un endocrinologue qualifié pour gérer mon traitement, encore moins un médecin qui comprend ce que signifie être intersexe »

«J’ai lu une tonne de revues médicales et de journaux évalués par des pairs. C’est la seule façon pour la communauté intersexe d’être informée, afin que nous puissions à notre tour informer nos médecins et infirmières »

« Trop souvent, notre meilleur pari est de trouver des fournisseurs de soins de santé qui sont au moins prêts à nous écouter, puis de faire le travail souvent émotionnellement épuisant de les éduquer sur l’intersexuation »

En France, je connais beaucoup de personnes, membres d’une association intersexe ou pas, qui rencontrent exactement les mêmes problèmes dans leur vie. Individuellement, nous naviguons au mieux pour trouver des médecins qui nous accueillerons correctement, qui seront bienveillant·e·s avec nous. C’est le socle pour n’importe quel suivi. Sur cette base là, nous allons devoir faire leur éducation, leur expliquer ce qu’est l’intersexuation, leur donner une perspective non-pathologisante, leur expliquer le problème des termes tels que DSD, trouble du développement sexuel, anomalie, malformation, etc. Ensuite, il faudra qu’ils se documentent sur les implications de notre variation et/ou sur les implications des traitements que nous avons subis. Oui, pour les intersexes ayant subi des chirurgies génitales nous sommes plus exposé·e·s aux infections urinaires. Oui, pour les personnes qui ont eu une ablation de leurs gonades cela a des conséquences sur notre suivi hormonal, etc. Et puis, il faudra aussi qu’ils nous écoutent sur comment on sent notre corps, quels sont nos besoins de santé et comment l’idée d’aller faire un examen complémentaire lorsque cela s’avère nécessaire peut être source d’une inquiétude légitime vu les (très) mauvaises expériences que nous avons eu nous-même ou nos ami·e·s inters.

Malgré tout, nous piétinons
Alors que nous avons beaucoup de besoins nous n’arrivons ni à préciser clairement l’état de santé de notre communauté ni à mettre en place des dispositifs permettant de prendre soin de nous. Pour tout dire, cela me rend très triste et me décourage. Pourquoi arrivons nous à nous mobiliser si efficacement pour lutter pour le bien de la génération à venir et pas pour nous-mêmes ? (nous mettons en place de nombreuses actions pour la fin des mutilations mais nous piétinons quand il s’agit de concrétiser des actions pour améliorer notre vie aujourd’hui). Est-ce que nous avons été tellement abimé·e·s que nous ne pouvons pas agir pour notre bien ? Avons-nous intégré l’idée que nous n’avons pas suffisamment de valeur pour prendre soin de nous ? Est-ce que nous ne pouvons avoir de l’énergie que pour prendre soin des autres ? Est-ce qu’il faut être au bord du gouffre pour mériter qu’on mette en place des actions de care collectives ? Est-ce qu’on n’arrive pas à vraiment investir ce terrain de militance parce que nous craignons trop d’être en contact avec des professionnel·le·s de santé compte tenu du mal qu’ils ont fait à notre communauté ? En tout cas, une chose est sûre, le problème est là, on n’avance pas assez sur ces questions. Nos santés se dégradent, nous vieillissons, et nous ne savons pas vers qui nous tourner dans notre communauté ou en dehors de celle-ci pour prendre soin de nous.
Pourtant il y aurait des pistes à explorer. Ces dix dernières années, souvent dans l’urgence, les militant·e·s intersexes ont été en contact avec des médecins qui ont pu a minima limiter la casse et au mieux vraiment prendre soin de la santé de certain·e·s d’entre-nous. Mais ça ne se fait que dans l’urgence et ces contacts ne sont pas mutualisés. Par ailleurs, d’autres associations (féministes, LGBTQ) effectuent un important travail de formation, de dialogue, de réseau avec des professionnel·le·s de santé mais on ne partage pas suffisamment nos expériences, nos moyens, nos savoirs, nos carnets d’adresses. C’est une vraie perte collective. C’est une fragilisation de notre communauté que de ne pas mutaliser tout cela.
Très concrètement, ne pas organiser les choses collectivement c’est tantôt laisser les personnes en difficulté sans le niveau de soutien ou de soin qu’elles pourraient attendre, tantôt laisser les personnes intersexes qui interviennent auprès d’elles s’épuiser faute d’autres ressources et de renfort pour être elles-même soutenues dans leur travail de soutien3.

recherche communautaire

Des outils existent, nous devons nous les approprier
Regardons ce que des associations féministes, de lutte contre la grossophobie, de lutte pour l’autodétermination des personnes trans ou encore de personnes vivant avec le VIH ont pu mettre en place. Elles ont su impulser des projets avec des professionnel·le·s de santé, leur faire entendre leurs besoins, être dans une complémentarité où les compétences respectives sont reconnues et où les soignant·e·s ne sont pas dans un positionnement paternaliste.
C’est aussi une expérience forte car elle permet de sentir que nous reprenons le pouvoir sur un aspect de notre vie. Sentir que nous avons la capacité à nous organiser, à améliorer nos conditions de vie et notre santé au sens large est une expérience d’empowerment. Tout cela est de plus en plus conceptualisé et défendu notamment dans le cadre de la santé communataire4. Il est notamment évoqué quatre composantes essentielles :

la participation, la compétence, l’estime de soi, la conscience critique. Cette dernière se construit progressivement, à partir d’une conscience d’abord individuelle puis collective (la personne ou la collectivité n’est pas seule à avoir un problème) sociale (les problèmes individuels et collectifs sont influencés par la façon dont la société est organisée) et politique (la solution des problèmes d’ordre structurels passe par le changement social c’est à dire par l’action politique).

Co-construisons ces projets car nous avons besoin de certaines compétences professionnelles. Sachons utiliser les ressources extérieures à la fois parce que techniquement nous ne pouvons pas maitriser nous-mêmes toutes les compétences dont nous avons l’utilité mais aussi parce que nous appuyer sur ce qui existe déjà c’est nous décharger de certaines tâches. Si nous pouvons nous économiser sur certaines actions qui peuvent être portées par des personnes dyadiques compétentes et bienveillantes, faisons le. Gardons à l’esprit que le travail du care est un travail et qu’il nous prend déjà beaucoup de temps et d’énergie. Si une partie de ce travail peut être porté par d’autres et fait correctement, profitons en. Par ailleurs, si l’accès à ces espaces de santé physique et psychique peuvent être gratuits (pris en charge par la sécurité sociale ou par des centres municipaux) c’est encore mieux. Après ce que l’Etat a fait subir à beaucoup d’entre nous (via les services hospitaliers pratiquant les mutilations), après avoir abimé nos corps et nos psychismes, ça paraît être la moindre des choses qu’il soit en mesure de réparer partiellement ce qu’il a fait. C’est à la fois reconnaître le préjudice et soulager les pathologies iatrogènes (c’est à dire les problèmes de santé que les actes médicaux ont produits sur nos corps qui étaient en parfaite santé auparavant).
Enfin, nous pouvons aussi mettre en place par nous mêmes de nombreuses ressources (livrets d’informations sur nos corps et nos besoins, groupes d’auto-support, etc.) Développons collectivement des moyens structurés pour que l’aide intracommunautaire soit une force qui participe à la construction de notre communauté, qui nous lie les un·e·s aux autres, plutôt que faire des actions improvisées au coup par coup qui nous épuisent et dispersent nos forces.

Nous avons un équilibre à trouver entre du soutien intracommunautaire, du partage de savoirs sur la santé physique et psychique entre nous et le recours à des professionnel·le·s de santé quand nous le souhaitons et/ou quand c’est nécessaire.

J’espère que nous saurons faire ce travail car :
– il correspond à une urgence qu’on ne prend pas assez en compte pour le moment
– il est éminemment politique : survivre dans ce monde et prendre soin de soi quand on est intersexe est tout sauf une évidence
– il permettra à celleux d’entre nous qui militons d’être en état physique et psychique de poursuivre cet engagement sans risquer de tomber malade
– il est juste, tout simplement.

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1. On sait hélas que les médicaments sont avant tous pensés pour les hommes cisgenres et dyadiques au détriment des femmes cisgenre et dyadiques et donc encore plus au détriment des personnes trans et/ou intersexes. Voir notamment l’article suivant pour plus d’informations : Kim, A. M., Tingen, C. M., & Woodruff, T. K. (2010). Sex bias in trials and treatment must end. Nature, 465 (7299), 688-689.

2. « In the intersex community, we’re desperate for quality care. Doctors aren’t listening » par Kimberly Zieselman https://www.statnews.com/2017/10/26/intersex-medical-care/

3. A ce sujet, je recommande la lecture de « SAS, please someone help me – Fanzine de santé communataire transpédégouines meufs » par Santé Active et Solidaire Toulouse
https://santeactivesolidaire.files.wordpress.com/2015/03/zinesas.pdf

4. Voir le livre « Introduction à la psychologie communautaire » coordonné par Thomas Saïas

Etre un-e bon-ne allié-e

Voilà ce qu’il faut faire ou ne pas faire quand on est dyadique et qu’on veut être allié·e des personnes intersexes1. Oui, parce que ne pas être intersexe ne fait pas de vous un·e allié·e d’emblée. C’est la qualité de ce que vous ferez qui permettra que vous soyez vu·e comme tel·le par des intersexes.
Je vais dire certaines choses pas agréables à entendre, ça ne veut pas dire que c’est contre vous individuellement. C’est juste qu’après 4 ans de militantisme intersexe, j’ai eu accès directement et indirectement à trop de choses énervantes et inacceptables et qu’on ne peut pas les passer sous silence.

1) Formez vous à partir des ressources produites par les associations intersexes
Se former c’est lire les documents conseillés par les personnes intersexes et prioritairement des productions d’associations dirigées par des personnes intersexes2 (car les associations de parents ou les assos avec 30 dyadiques et 1 personne intersexe c’est généralement pas l’idéal…) Sauf ponctuellement, sur un point précis, ne demandez pas aux intersexes de passer leur temps et leur énergie à vous former. Trop souvent les dyadiques ont l’impression que c’est qq chose qu’on leur doit à partir du moment où ils s’intéressent à l’intersexuation. Non, on ne vous doit rien. Et passer du temps à vous former n’est pas une fleur que vous nous faites. Ça nous prend du temps qu’on n’utilisera pas à faire autre chose. Si on décide de faire cet arbitrage c’est parce qu’on le veut bien, mais ce n’est pas un dû. Ne dites pas des trucs comme « Si tu ne veux pas m’en dire plus il ne faudra pas te plaindre que les intersexes ne soient pas assez visibles et que personne ne vous soutienne ».

2) Questionnez vos représentations négatives sur les personnes intersexes
Remettez vous en question, déconstruisez vos stéréotypes, vous en avez forcément, ce n’est pas grave, ça ne fait pas de vous des mauvaises personnes. Scoop, on vit dans un monde plein de représentations bien pourries (intersexophobes, sexistes, transphobes, racistes, grossophobes, etc.) Par contre, ne rien faire pour vous améliorer, ça, vous en êtes responsables.
Ayez en tête tout ce qui est socialement offensant et dévalorisant pour les personnes intersexes.
Réprouvez ces contenus. A minima ne riez pas à des blagues intersexophobes. Rire du micro-pénis supposé d’un homme politique détestable est intersexophobe. Disqualifier une femme que vous connaissez, qui est très méchante et que vous attaquez sur sa pilosité faciale est intersexophobe. Critiquez leurs prises de positions, leurs idées ou leurs comportements. Il n’y a pas besoin de disqualifier le corps de qui que ce soit. Faire du body shaming n’est pas plus acceptable quand c’est à propos de personnes antipathiques, fascistes ou autre. Ce n’est jamais justifiable. N’essayez pas de le justifier. Vous taire est ce qu’il reste de mieux à faire quand on vous prend en train de faire ça.

3) Faites de la pédagogie selon vos compétences
Faites de la pédagogie auprès des autres dyadiques. Sensibilisez votre entourage pour que la pédagogie ne soit pas portée exclusivement pas les intersexes et qu’iels s’épuisent dans cette seule tâche.
Faire de la sensibilisation c’est aussi donner des informations qui peuvent permettre à des personnes ayant des variations des caractéristiques sexuelles de prendre conscience qu’elles peuvent se dire intersexes et qu’elles peuvent contacter des associations intersexes. Vu la fréquence des variations intersexes, vous avez forcément dans votre entourage, sur votre lieu de travail, parmi vos ami·e·s ou votre famille des personnes intersexes qui s’ignorent ou qui ne connaissent pas de moyen de contacter d’autres personnes. En donnant des informations de base, vous pouvez être utiles à bien des personnes en questionnement.
Attention cependant : faire de la pédagogie ça a du sens si vous la faites correctement, en utilisant les mots adaptés et non-stigmatisants. Si vous ne maitriser pas assez le sujet, il vaut mieux ne pas prendre la parole.

4) Reconnaissez et valorisez le travail des associations intersexes
C’est central de reconnaitre, diffuser et valoriser nos savoirs et notre travail (livres, créations artistiques, brochures militantes, études universitaires, etc.) Souvenez-vous de la règle ‘rien sur nous sans nous’. Soulignez aux organisateurices d’un évènement sur l’intersexuation sans la présence de personnes et d’associations intersexes que c’est un gros problème et que cela n’est pas acceptable. Faites nous remontrer les informations quand cela se produit (plus particulièrement au Collectif Intersexes et Allié·e·s pour ce qui se passe en France) Si besoin, boycottez cet événement.
D’une manière générale, soyez humbles. Ne dites pas « Je donne la parole aux intersexes » ou « Je suis un peu leur porte-parole ». Simplement débrouillez-vous pour qu’on ne nous la retire pas. Et si vous pouvez amplifier notre parole, faites le mais ne ne vous substituez pas à nous. Nous n’avons pas besoin de preux chevalier pour venir nous secourir pauvres intersexes en détresse.
Si vous êtes membre d’associations, veillez à ne pas demander de financements concernant les thématiques intersexes si aucun·e des membres en charge de votre organisation ne l’est. Veillez à garder à l’esprit que les besoins des personnes intersexes diffèrent en partie de ceux des personnes LGBTQ. N’entreprenez pas d’actions sans en comprendre pleinement les enjeux ni les conséquences sur le long terme.
Que vous soyez universitaire ou membre d’une asso, ne pillez pas le travail des personnes et des associations intersexes en profitant de votre taille ou de votre image de marque. C’est vraiment sale. Si vous utilisez notre travail, citez vos sources, reconnaissez que notre travail est central. Valorisez l’expertise des militant·e·s et universitaires intersexes.


Daria feu
Comme moi, Daria Morgendorffer est en colère…

5) Ayez conscience des conséquences de vos paroles sur nous
Comme pour n’importe qui, ne partez pas du principe que vous connaissez notre identité de genre en fonction de ce que vous percevez de nous. Genrez nous à partir de ce que vous repérez de nos propres accords pour parler de nous. Eventuellement, demandez avec tact et respect. Ne partez pas du principe qu’être intersexe et être trans seraient synonyme. Ne partez pas du principe que les intersexes seraient non-binaires et que nous ne serions « ni femme, ni homme ». Nos identités de genre sont aussi variées que celles des personnes dyadiques.
Réfléchissez à l’impact émotionnel qu’a votre comportement sur nous en fonction de ce que vous dites en notre présence ou de ce que vous vous autorisez à nous demander (notamment sur nos corps)
Ne nous traitez pas comme des monstres ni comme des être fascinant·e·s. Interrogez vous sur votre possibilité d’avoir une relation romantique et/ou sexuelle avec une personne intersexe. Est-ce que l’idée vous gêne ? Est-ce qu’au contraire vous trouveriez ça super comme nouvelle expérience ? Dans les deux cas, c’est un problème.
Ne soyez pas fasciné·e·s, attendri·e·s ou tellement tristes pour nous. Comportez vous avec nous comme avec toute autre personne : dans un souci de respect et sans nous voir comme des petites choses fragiles ou étranges. Ou à l’inverse, ne louez pas notre courage incroyable et le fait qu’on vous donne une leçon de vie.
Enfin, inutile de faire des allusions lourdes et répétées à une personne que vous pensez être intersexe. D’une part vous pouvez vous tromper car les intersexes n’ont pas un look particulier et ne sont pas nécessairement androgynes. D’autre part, si vous ne vous trompez pas peut-être que votre insistance mettra très mal à l’aise cette personne qui n’a pas le souhait d’en parler avec vous soit pour le moment, soit jamais et vous devez le respecter. Elle a potentiellement déjà subi assez de choses contre sa volonté, inutile d’en rajouter en lui mettant la pression pour qu’elle vous parle.

6) Apportez votre aide sur les tâches dont nous avons besoin
Demandez aux personnes intersexes quelles sont leurs stratégies, leurs priorités et ce dont elles ont besoin comme soutien plutôt que de penser faire des choses pertinentes par vous même dans votre coin. Votre action, même menée par de bonnes intentions, sera peut-être contre-productive. Et par ailleurs, comme le disait Lil en juillet, nous ne sommes pas des pandas à sauver. Ne cherchez pas à faire des choses pour nous sans nous. Comme tous les groupes minorisés on n’a pas besoin d’une aide paternaliste.
Vous êtes super efficaces sur le plan logistique (gérer du matériel, faire des demandes de subventions, etc) ? Vous avez des appuis politiques pour faire avancer nos revendications ? Vous avez des compétences médicales qui pourraient être utiles à la communauté ? C’est super. Dites nous ce que vous êtes en mesure de faire et nous vous dirons si ce sont des choses dont nous avons l’utilité maintenant ou plus tard.
Gardez en tête que plusieurs générations d’intersexes ont pensé à un certain nombre de stratégies au fil des années. On a donc davantage réfléchi à cela que vous selon toute vraisemblance. Non, il ne suffit pas de parler avec les médecins pour que les mutilations s’arrêtent, on a essayé, merci. Et vos conseils de visibilité naïfs ne prenant pas en compte ce que ça a comme impact concret d’être publiquement out en tant qu’intersexe on les a déjà entendu de la bouche d’autres que vous.

7) Apprenez à rester à votre place
Si vous ajoutez le I de Intersexe à votre acronyme d’asso qu’elle soit LGBTQ ou trans, ne le faites pas parce que ce serait le nouveau thème qui permet d’avoir l’air cool ou d’être invité·e sur un plateau radio/télé. Si vous faites cela ça implique un vrai travail : il vaudra vous former correctement, notamment en lisant les brochures du CIA ou en demandant des formations (et si vous en avez les moyens, rémunérez ce travail, ça permettra de financer des actions). Cela nécessitera peut-être aussi de vous positionner contre certaines personnes qui peuvent vous apporter de l’argent, de l’aide sur certains aspects mais qui agissent contre nos droits et qui nous nuisent. Etre un·e allié·e aura peut-être un coût. Pensez-vous que nos luttes pour la fin des mutilations, pour le droit à l’intégrité corporelle, etc. sont suffisamment légitimes pour nous soutenir réellement avec ce que cela implique ? C’est une question importante que vous devez vous poser en amont d’un engagement à nos côtés.
En tant que dyadique, ne portez pas d’affiches ou de drapeaux intersexes sauf si vous êtes avec un·e ou plusieurs intersexes et/ou si vous avez une vraie connaissance de nos vies et de nos luttes. Sinon des personnes vont vous poser des questions auxquelles vous ne saurez pas répondre ou pire, vous répondrez des choses fausses pour ne pas reconnaitre votre ignorance. Par ailleurs, si une personne intersexe vient vous voir toute contente en pensant qu’elle va échanger avec une personne intersexe, elle sera super déçue. ça m’est arrivé à une Existrans il y a plusieurs années et je peux vous assurer que c’est super désagréable, gênant et déprimant de se retrouver dans cette situation.
Si vous portez des badges, réfléchissez à la pertinence du message qu’il y a dessus. Avoir le symbole intersexe ou « I support intersex rights » c’est très bien. Avoir un badge « Intersex pride » quand on est dyadique, personnellement, je trouve que ça n’a pas beaucoup de sens…

8) Vérifiez que vos actions nous font économiser notre temps et notre énergie et pas en perdre
Vous avez proposé une aide sur un point précis, une action ou toute autre chose et on vous a dit qu’on n’était pas intéressé·e·s. Dans ce cas, ne nous mettez pas la pression pour qu’on change d’avis et ne vous victimisez pas. On a déjà assez d’énergie à utiliser pour survivre à nos traumas (pour beaucoup d’entre nous, c’est les mutilations, les viols médicaux et plein d’autres trucs merdiques) et pour militer. C’est triste mais prendre soin de vous n’est pas dans le top de nos priorités même si idéalement on aimerait un monde ou tout le monde vivrait dans un bonheur parfait. Tant que ce n’est pas le cas, on doit être pragmatiques et prioriser nos actions. Votre déception individuelle de ne pas avoir reçu une validation sur une proposition est moins importante que nos luttes en tant que groupe opprimé.
Si vous prenez la parole dans les médias sur la situation des intersexes et sur nos revendications sachez où sont vos limites. Si vous ne savez pas répondre à une question dites-le. Sinon, après on va devoir ramer et dépenser plein d’énergie pour chercher à rattraper le coup et rectifier vos bêtises. Ça va nous faire perdre de l’énergie et pendant ce temps on ne fera pas des choses qui auraient été importante. Par ailleurs selon ce qui est dit ça peut être super agaçant ou blessant. Bref, dans une telle situation votre non-action aurait été clairement préférable pour nous à un niveau individuel et collectif. Parfois, pour nous aider, le mieux est de ne rien faire…

9) Si vous participez aux luttes intersexes, faites le pour de bonnes raisons
Soutenez-nous parce que vous pensez que c’est un combat juste. Pas parce que ça vous apporte différents intérêts personnels (symboliques, financiers, de notoriété, etc.) N’attendez pas qu’on vous donne des récompenses si vous faites des choses nous soutenant. Vous soutenez des droits humains, vous luttez contre des oppressions. Ça devrait être suffisant pour motiver vos actions et votre engagement.

10) Faites des projets artistiques qui respectent nos conditions
Les artistes, photographes, auteur·e·s de pièces de théâtres, réalisateurs et réalisatrices de films ce passage est rien que pour vous. Sachez que généralement vous nos exotisez et êtes fasciné·e·s par nous et ça, ce n’est pas chouette du tout. Nous ne sommes pas des papillons rares qui attendons d’être capturés par vous. Ce n’est pas un honneur que vous nous faites. Trop de nos ami·e·s trans se sont fait·e·s avoir par vos façons de faire. Maintenant on vous voit arriver à 100 mètres. Si on accepte de participer à un projet c’est à nos conditions, notamment si vous connaissez déjà suffisamment nos réalités et nos revendications. C’est sur cette base qu’on peut discuter avec vous sur ce qu’on peut faire comme travail ensemble ou pas. Ne cherchez même pas à nous mettre la pression en nous disant qu’en acceptant toutes vos conditions cela ferait avancer notre visibilité. C’est sale comme technique, ça s’appelle de la manipulation et de l’exploitation de la détresse d’un groupe ou d’individu·e·s. Je précise qu’instrumentaliser l’argument de la visibilité est aussi quelque chose que bien des (mauvais·es) journalistes savent faire3. Pas de bol, on vous voit aussi, inutile de vous planquer.
Enfin, ayez en tête que nous mettre la pression pour nous faire lâcher un « oui », faire des choses « pour notre bien » même si on n’est pas d’accord, ne pas se soucier de notre consentement, on est déjà beaucoup à l’avoir subi de la part des médecins, on n’a pas besoin que vous réactiviez nos traumas.

Conclusion
Oui, je sais que ce que j’ai écrit n’est pas très sympa. Mais en fait, ces derniers mois j’ai pris conscience que je n’avais pas à me soucier du bien-être des gens qui ont des comportements toxiques que ce soit volontaire ou pas. Le care est un truc que je fais au quotidien, c’est même mon boulot mais je commence à m’autoriser à ne pas prendre soin des personnes qui participent à l’oppression de mon groupe d’une manière ou d’une autre et qui ne cherchent pas à s’améliorer.
Pour finir, le moment sources et remerciements. Je me suis inspiré de beaucoup de choses de cette publication de l’Organisation Internationale des Intersexes Europe
Et d’une manière générale, au fil des années, j’ai aussi beaucoup lu des ressources adressées aux hommes, aux blanc·he·s, aux personnes cisgenres, aux personnes valides, ça a forcément orienté ma façon de penser. Il y a trop de sources et elles sont trop étalées dans le temps pour que je puisse les retrouver et les citer mais elles ont nourri mon positionnement, ça ne fait aucun doute. Je remercie toustes les activistes qui ont pu écrire là dessus pour leur travail stimulant et nécessaire.

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1. La base de cet article vient d’un thread publié sur Twitter en août.
https://twitter.com/TSI_leblog/status/1035100595164729344

2. Retrouvez les ressources du Collectif Intersexes et Allié·e·s ici

3. Vous voulez vous améliorez, lisez donc ce document écrit par le CIA et l’AJL

Etre ou ne pas être intersexes ? Ou être en questionnement ??

Il n’y a pas longtemps, je parlais avec un ami. Il me rapportait l’incompréhension de plusieurs potes face à l’idée qu’on puisse être en questionnement sur son intersexuation. Pour le dire autrement, d’après certaines personnes, quand on est intersexe, on le sait forcément parce que c’est une donnée biologique, c’est du corps, c’est objectif. Et bien, j’ai envie de dire, à la fois oui, mais en même temps, c’est un petit peu plus compliqué que ça.

Revenons aux bases, aux définitions. Les personnes intersexes ont des caractéristiques sexuelles qui ne correspondent pas aux définitions classiques de « la masculinité » et de « la féminité ». Les caractéristiques sexuelles renvoient à différents niveaux : aux chromosomes, aux hormones, aux organes génitaux internes et externes, aux gonades (ovaires, ovotestis, testicules) et aux caractéristiques sexuelles secondaires (pilosité, développement mammaire, voix, répartition des graisses et de la masse musculaire…)

Je pense que tout le monde n’a pas fait un caryotype. Autrement dit, peu de personnes connaissent leur formule chromosomique avec certitude. Donc on peut être en questionnement sur le fait d’avoir une variation intersexe concernant ses chromosomes.
Concernant les taux hormonaux, là aussi, ce ne sont pas des dosages qui sont fait régulièrement et pour tout le monde. Autant la plupart des gens ont quelque part dans un dossier des chiffres concernant leur taux de cholestérol ou de triglycérides autant il est plus rare d’avoir ses taux de testostérone, de cortisol, d’oestradiol ou de FSH plasmatique.
Sur le plan des gonades, généralement, les personnes assignées hommes ont été suivies et médicalisées si leurs testicules n’étaient pas descendus dans leurs bourses. En revanche, combien de personnes assignées femmes possèdent des testicules internes ou des ovotestis (des gonades mixtes) et n’en ont aucune idée ?
Sur les organes génitaux, au niveau interne, là aussi, plein de données ne sont pas en la possession de la plupart des gens. Vous savez avec certitude si vous avez des canaux de Müller ? des canaux de Wolff ? ou peut-être les deux ? Au niveau externe, là oui, on peut regarder avec attention ses organes génitaux, c’est plus simple, plus observable. Pour autant, à partir de quel moment un clitoris va devenir « trop grand » ? Si vous n’avez pas une anatomie comparable à ce qu’on peut voir dans des pornos mainstream, est-ce que vous avez un corps en dehors des normes médicales ? Et du coup êtes vous intersexe ?
Enfin, sur les caractéristiques sexuelles secondaires quand est-ce qu’un écart vis à vis de ce qui est considéré comme un corps normal devient significatif ? A partir de combien de poils sur le visage ou sur le torse une personne assignée femme doit savoir à coup sûr qu’elle est intersexe ? A partir de quel volume mammaire une personne assignée homme doit savoir à coup sûr qu’il est intersexe ? Est-ce que toutes ces personnes devraient savoir sans l’ombre d’un doute si elles sont intersexes ou savoir avec certitude qu’elles ne le sont pas ?

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Revenons un instant à une autre partie de la définition de ce que c’est d’être intersexe. Les militant·e·s disent souvent que c’est important de ne pas invisibiliser toutes celles et ceux dont la variation est perçue à l’adolescence ou au-delà. Suivant les circonstances et les spécificités corporelles, certaines personnes peuvent ne pas savoir qu’elles sont intersexes. Par exemple, certaines personnes ne découvrent qu’elles sont intersexes qu’à 40 ans après une exploration de leur difficulté à concevoir un·e enfant avec leur matériel biologique. Mais combien de personnes ne feront jamais ces examens et ne découvriront jamais qu’elles ont une variation du développement sexuel qui les rend infertiles ?

J’espère l’avoir montré dans cette première partie axée sur le matériel biologique, il n’est pas toujours évident de savoir à 100% si on est intersexe ou au contraire de savoir à 100% qu’on ne l’est pas. Histoire de vous donner un peu plus la migraine, je vais vous donner d’autres exemples de situations qui brouillent un peu plus les frontières.

Une personne qui a grandi en entendant les médecins et ses parents dire qu’elle était une fille avec une insensibilité aux androgènes ou bien une fille avec une hyperplasie congénitale des surrénales, qu’est-ce qui va lui permettre de se penser autrement ? Une personne qui a grandi en entendant les médecins et ses parents dire qu’il était un garçon XXXY ou un garçon hypospade, qu’est-ce qui va lui permettre de se penser autrement ? Et pour penser autrement, il faut déjà avoir rencontré d’autres mots pour parler de soi dans l’espace social. Depuis quand connaissez-vous le terme intersexe ? Depuis quand connaissez vous une définition précise et inclusive ? Si pour vous, cela date de quelques années, éventuellement d’une décennie, ayez en tête que c’est pareil pour tout le monde, qu’on soit intersexe ou dyadique.
Et à partir du moment où le mot est là, sous nos yeux, qu’est-ce qui permet d’en faire quelque chose pour soi ? Que ce ne soit pas seulement un mot qui s’applique aux autres mais aussi un mot qui pourrait s’appliquer à soi ?
A quel moment peut-on enfin se redéfinir, sortir d’une catégorie médicale stigmatisante pour se nommer soi-même avec un terme marqué par l’autodétermination et la réappropriation de son corps ? A partir de combien d’indices on commence à se poser la question de son intersexuation ? Est-ce qu’il faut avoir subi des mutilations génitales pour se sentir légitime à utiliser le mot intersexe pour parler de soi ? Est-ce qu’il faut avoir entendu une personne intersexe qui a exactement la même variation que soi et le même parcours médical que soi pour s’autoriser à se penser intersexe à son tour ?

Et quand on a grandi dans le secret, dans la honte, dans l’isolement en raison de la stigmatisation médicale et sociale de nos corps, peut-on se penser facilement comme intersexe ? N’y a t-il pas un risque de tout faire pour fermer les yeux sur cette part de soi ? N’est-ce pas protecteur pendant toute une période pour bon nombre d’intersexe de fermer la boite à double tour et ne rien penser de tout cela ? Vivre à côté de son corps. Vivre dissocié. Vivre avec une inhibition intellectuelle à penser tout ce qui concerne son corps et plus particulièrement son corps sexué.

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Pour celleux qui sortiront de cet état psychique, on imagine bien qu’iels ne passeront pas d’un seul coup à « Mais c’est évident, je suis intersexe ! ». Il y aura une période, parfois longue avant de pouvoir penser leur intersexuation. Ce n’est pas pour rien si bon nombre d’intersexes se sont identifié·e·s en tant que tel·le·s entre 25 et 40 ans (cf. les témoignages de « Interface Project »1)

Bon, sinon, il y a une autre situation que certain·e·s pourraient estimer marginale mais que l’expérience fait apparaître assez régulièrement : quand on est trans, qu’on a commencé a prendre des hormones, on peut aussi commencer à s’interroger sur sa possible intersexuation. Je connais plusieurs garçons trans à qui leur endocrinologue avait fait les gros yeux au premier rendez-vous en pensant qu’ils avaient déjà pris de la testo hors prescription étant donné leurs dosages d’androgènes élevés. Pourtant, ce n’était pas le cas. Et puis, quand certains se posent des questions sur leur possible intersexuation, ça peut être compliqué. Certains y pensent, puis se disent que ce n’est plus vraiment important depuis le début de leur transition, mais peut-être que si, mais en même temps non pas tant que ça, etc. La question du SOPK de certains et du fait qu’ils avaient déjà un peu de barbe ou un clito/dicklit plus gros que la moyenne peut ressurgir mais en ne sachant plus ce qui viendrait de leur variation et ce qui viendrait de leur prise de testo… Bref, là encore, le questionnement peut s’installer quelques temps.

Enfin, pour finir, même quand on ne s’interroge plus sur le fait qu’on est très probablement intersexe on peut aussi ne pas être à l’aise avec ce mot : « intersexe ». Pour certain·e·s intersexes, c’est un mot laissant imaginer qu’on serait « pile au milieu » et ça ne leur convient pas. Alors peut-être que pour ces personnes, leur questionnement sera de savoir si elles utiliseront un jour ce mot pour s’autodéfinir tout en sachant avec certitude que la réalité à laquelle ce mot renvoie leur parle avec intensité.

[Ajout le 09-08-18 à 18h] Depuis ce matin, l’article a été très partagé et certaines personnes ont pu m’écrire en me disant que la lecture de ce texte les avaient remuées. Je suis dispo pour échanger avec vous par Twitter ou Facebook et vous pouvez aussi contacter le Collectif Intersexes et Allié·e·s par le formulaire en ligne ci-dessous : https://collectifintersexesetalliees.org/contactnous-rejoindre/

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1. Interface Project
https://www.interfaceproject.org/stories

Sauvons les enfants

C’est avec grand plaisir que je vous présente ce texte d’un·e contributeurice ponctuel·le. Sur un ton ironique et délicieusement acide il dénonce les arguments fallacieux utilisés par les médecins pour légitimer la médicalisation des jeunes intersexes.
Ce texte vous fait réagir ? Vous l’aimez ? Vous trouvez qu’il y va un peu fort ? Il vous a fait découvrir des choses que vous n’imaginiez pas ? N’hésitez pas à laisser des commentaires. L’auteur·e sera disponible pour y répondre.

Enfin, je profite de l’occasion pour le redire : « Témoignes et savoirs intersexes » est un blog participatif. Tous les pluriels dans ce nom viennent signifier cette invitation à des participations variées. Nous le savons toustes, prendre la parole est difficile pour beaucoup d’entre nous. Cependant, sachez que si vous êtes intersexes et que vous avez envie de partager des écrits (témoignages, analyses, coups de gueule, fictions…) mais aussi diverses productions graphiques, n’hésitez pas à les proposer en passant par Twitter ou Facebook. Chaque voix compte, qu’elle qu’en soit la forme.

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TW : Intersexophobie, transphobie, mention de mutilations, de racisme, grossophobie

Sauvons les enfants intersexes. Leurs caractéristiques sexuelles les exposent à la stigmatisation dans la cour d’école. Il faut raccourcir les clitoris trop longs, faire descendre les testicules, remonter l’urètre : une petite fille doit avoir un petit clitoris sinon elle sera harcelée, et un garçon doit faire pipi debout, sinon il sera la risée des autres !

Sauvons les petites filles. Les femmes sont beaucoup plus exposées aux violences, en particulier sexuelles, à la précarité, aux bas salaires. Elles sont discriminées, harcelées partout. Evitons ça à nos enfants : procédons à une phalloplastie dès le plus jeune âge, avec prothèse et pompe, et fermons le vagin. De toute façon, on retirera tout ça avant la puberté : le col de l’utérus, c’est cancérigène. Si on a laissé les gonades trop longtemps et que l’enfant a développé de la poitrine : mammectomie bilatérale. Le cancer du sein est trop répandu chez les personnes qui en ont. Pas besoin d’ovaires : un traitement hormonal de substitution fera parfaitement l’affaire, avec l’avantage de permettre le développement d’une pilosité faciale préservant les femmes de la violence patriarcale.

article 37

Victorian Order of Nurses for Canada Headquarters. Library and Archives Canada

Sauvons les enfants non-blancs. Ils sont exposés au racisme très jeunes. Mettons en place des traitements éclaircissants dès la naissance, pour qu’ils soient efficaces au plus vite. Les taux de complications sont assez bas pour prendre le risque. Certes, beaucoup de personnes ont dénoncé les soi-disant conséquences néfastes pour la santé, mais c’est seulement ceux qui ne sont pas contents qu’on entend : on ne parle pas des trains qui arrivent à l’heure ! Veut-on vraiment exposer les enfants au racisme dès le plus jeune âge ? Cela détruit des psychés, vous savez.

Sauvons les enfants roux. Les roux sont souvent harcelés dans la cour d’école. Mettons en place une détection systématique du gène de la rousseur pour pouvoir mettre en place des interruptions médicales de grossesse au cas où le fœtus serait porteur du gène : cela évitera une vie de souffrances, pour l’enfant et ses parents. Pour les enfants non détectés, une thérapie génique pourrait être une voie intéressante. Les coûts sont élevés, mais le bien-être psychique d’un enfant n’a pas de prix. Et puis, si on veut des études de conséquences des thérapies géniques à long terme, il faut bien commencer quelque part.

Sauvons les enfants présentant un potentiel d’indice de masse corporelle supérieur aux normes. Ces enfants ne sont pas gros. Nous pouvons empêcher qu’ils le deviennent. Il suffit de poser des anneaux gastriques à tous les bébés un peu trop potelés. Opérés très jeunes, ils ne s’en souviendront pas et prendront naturellement l’habitude de moins manger, sans se retrouver dans une situation de stigmatisation. Cela permettra aussi à leurs parents de mieux se connecter à eux, car quand votre enfant ne correspond pas aux normes de beauté, c’est difficile de s’y attacher et de les aimer.

Sauvons les enfants anormaux du harcèlement des cours de récréation.
Vous savez, les enfants sont méchants.

Note : toutes ces recommandations et arguments sont inspirées de recommandations et arguments réels de médecins et d’institutions de santé à l’encontre d’enfants intersexes.

Les psys soi-disant LGBTQI-friendly

Bon, je pense que le titre de l’article donne une petite idée de mon point de vue sur le sujet. Je suis super méfiant et critique sur ce genre de psys. Alors, que tu sois une personne qui cherche un·e psy ou que tu sois un·e psy qui veut te comporter correctement vis à vis des différentes minorités LGBTQI, cet article est pour toi.

Avant de commencer, je vais préciser un peu les choses. Ici, je vais évoquer spécifiquement le positionnement des psys qui se veulent réformistes et sympas. Autrement dit, les psys qui peuvent être (un peu) critiques par rapport à ce que leurs collègues peuvent écrire de particulièrement ignobles (propos sexistes, transphobes, homophobes…) Sur les psys qui sont sur des positionnements ultra-conservateurs et tradi, j’ai déjà développé pas mal de choses depuis l’ouverture du blog. Je me dis qu’il est donc plus intéressant de s’occuper de cet autre groupe : ces psys qui se pensent comme plus ouvert·e·s que les précédent·e·s.

Ultime précision, je vais d’abord dire deux mots sur ce qui me pose problème dans les positions et les discours de ces psys vis à vis de l’ensemble des LGBTQI. Ensuite, je développerai plus spécifiquement la situation par rapport aux intersexes.

En tant que psy, ne pas être hostile, méprisant, condescendant, vis à vis des LGBTQI c’est un bon début si on veut les accompagner dans un parcours thérapeutique mais ce n’est pas suffisant, loin de là. Il faut ne pas les voir comme des erreurs d’aiguillage. Autrement dit, il ne faut pas vouloir que la thérapie cherche à « comprendre l’origine » de l’orientation sexuelle d’une personne non-hétérosexuelle. Une telle démarche, c’est déjà homophobe et/ou biphobe. Eventuellement, si le/la psy pousse aussi les hétéros à comprendre pourquoi iels sont hétéros, ça devient moins problématique. Pareil sur les hypothèses développées sur les personnes trans, leur rapport à leur enfance, la façon dont iels ont été investi par leur famille, etc. C’est transphobe de vouloir expliquer les transidentités par un arrêt du développement de l’image du corps ou je ne sais quelle théorie pourrie.

Etre un·e psy LGBTQI-friendly et accueillir correctement ses client·e·s/patient·e·s, ça repose sur plein de bases différentes dont le fait de :
– ne pas dire de choses réac et pourries
– ne pas faire de l’homosexualité ou de la transidentité de la personne un problème à comprendre et à résoudre,
– ne pas être fasciné·e par la personne qui serait vue comme un papillon rare et exotique
– connaître suffisamment les spécificités des personnes reçues (notamment sur la réalité sociale et ce que cela induit comme hypervigilance et comme confrontations à des situations de violences subies par les personnes LGBTQI dans l’espace social, au travail, dans la famille d’origine, etc.).

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Je vais maintenant parler plus spécifiquement de psys qui se revendiquent comme ouvert·e·s et progressistes, qui peuvent être reconnu·e·s comme allié·e·s par certaines personnes LGBTQ mais qui sont dans des positionnements tout aussi ignobles vis à vis des intersexes que les psys qu’ils critiquent (avec assez peu de virulence et beaucoup de discrétion la plupart du temps).

Le texte sur lequel je vais m’appuyer pour expliciter ma critique s’intitule : « Accompagnement des enfants porteurs de désordre du développement sexuel et de leurs familles, un exercice multidisciplinaire ». Cet article est un exercice de style surréaliste entre des propos pathologisant et stigmatisant les intersexes (les personnes intersexes étant qualifiées de « porteuses de désordre du développement sexuel ») tout en cherchant à se donner un air sympa et éthique. Les auteur·e·s écrivent par exemple :

« l’accueil et la prise en compte de l’avis de l’enfant nous apparaît particulièrement crucial. En appui des motions éthiques et déontologiques, nous sommes en effet particulièrement attentifs à l’avis de l’enfant dans la réalisation des différents temps de prise en charge, que ce soit sur le versant du traitement endocrinien que sur le versant des indications chirurgicales. »

Mais ce genre de propos occupe 4 lignes sur la totalité de l’article et ils précisaient plus tôt dans le texte que c’était fait en fonction des capacités cognitives de l’enfant. Autrement dit, pour les bébés il n’y a pas d’avis. Et pour les enfants, le consentement peut être régulièrement extorqué via des informations partielles et des arguments relevants plus de la manipulation que d’une information réelle (là, je ne parle pas spécifiquement de retours concernant la pratique de cette équipe mais de nombreux témoignages d’intersexes disent que c’est ce qui s’est passé pour elleux un peu partout en France).

De mon point de vue, ces psys sont d’une grande malhonnêteté intellectuelle. D’un côté ils laissent croire qu’ils sont très attentifs à ce que disent les personnes concernées, à leur autodétermination, à leurs critiques par rapport à leur médicalisation forcée :

« les revendications portées par les milieux associatifs intersexes et les modifications que nous observons en termes de droit européen et français tout comme les modifications socioculturelles qui vont dans le sens d’une meilleure acceptation sociale de positions genrées neutres, nous conduisent à poursuivre notre réflexion quant aux différentes possibilités offertes concernant l’assignation des enfants DDS à la naissance. »

mais en parallèle ils n’opèrent aucun changement dans leur pratique et dans leurs théories. Le seul « accompagnement » qu’ils mettent en place est médical (c’est à dire chirurgical et hormonal) et pas du tout psychosocial (accompagner la personne concernée dans son cheminement propre, rassurer les parents si besoin, accompagner les professionnel·le·s éducatifs pour que l’enfant soit intégré correctement dans sa scolarité…)

Par ailleurs, ils justifient les mutilations avec les mêmes arguments que les psys les plus réactionnaires qui les ont précédés et qui sont toujours en poste pour beaucoup. Ils partent du principe que les parents ne pourront pas investir leur enfant intersexe, l’aimer et s’en occuper s’il n’est pas normé via une chirurgie (chirurgie mutilante ne respectant pas le principe de consentement libre et éclairé et la libre disposition de son corps diraient des activistes intersexes). On retrouve les classiques de ce type de littérature : les corps intersexes sont « sidérants », « effractants », « impensables » pour les parents et les médecins (ce sont les mots utilisés par les auteur·e·s de l’article).

Ce texte explique comment, aujourd’hui, le Centre hospitalier régional et universitaire de Lille organise le diagnostic et la mutilation des jeunes intersexes « pour leur bien » (c’est à dire soit-disant pour qu’ils soient aimés par leurs parents et non-discriminés à l’école…) sous couvert de jargon psy et de théories non-questionnées depuis plusieurs dizaines d’années :

« La chirurgie peut être vécue comme une réparation physique mais aussi psychique. Elle peut permettre parfois de réparer «symboliquement» les failles narcissiques des parents. « 

« Le temps chirurgical peut donc fréquemment s’entendre comme pouvant permettre une remise en continuité de l’investissement de l’enfant par ses parents au-delà de l’effraction traumatique possible autour de la naissance. En ce que la chirurgie « corrige » l’impossible à penser, elle permet souvent de soutenir l’investissement porté par les parents vis-à-vis de leur enfant. »

« La réparation chirurgicale avait fait de ce cauchemar un mauvais rêve. . . »

« L’assise psychique, reposée sur la différence des sexes, sur les théories sexuelles infantiles, s’effondre. La bisexualité ne peut donc s’inscrire dans la réorganisation psychique puisque trop apparente, trop visible sur ce corps,destituant ce fantasme à une réalité. »

« L’enjeu principal de l’assignation nous semble donc d’offrir aux parents, à la famille, aux soignants un support sur lequel le jeu des identifications devient possible »

On voit bien avec ces citations que les chirurgies non-nécessaires à la santé des intersexes et non-consenties sont vues très positivement par les auteur·e·s de l’article. Il n’y a aucun questionnement critique malgré tout ce que les personnes intersexes ont pu dire et écrire depuis 20 ans. Pourtant, les auteur·e·s disent bien connaître les revendications des intersexes et les évolutions du droit européen et français (comme évoqué plus haut dans le présent article).

Bref, si on regarde rapidement, ces psys tentent de donner l’image de personnes dans le dialogue, dans le questionnement de leur pratique, dans le respect des droits humains des personnes LGBTQI mais ce n’est pas le cas. Quand on regarde leurs positions concrètes, elles sont les mêmes que leurs collègues gardiens du dogme et produisent les mêmes effets (violence physique, psychique, symbolique).

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De mon point de vue, bon nombre de ces psys tiennent des positions pseudo-friendly pour mieux endormir les critiques et pour mieux faire avancer leurs carrières. Ils ont également perçu qu’en étant dans cette position, cela pouvait faire vaciller l’unité des associations militantes. En effet, ces psys disent parfois qu’il faut être en mesure de faire des compromis, de laisser un peu de temps passer, qu’on ne peut pas gagner tous les combats, avancer sur toutes les revendications. Ils présentent les choses comme si on ne pouvait choisir qu’entre la peste (les psys ouvertement réacs, transphobes, homophobes…) et le choléra (eux, en partie aussi conservateurs sur certains sujets mais étant moins trash sur d’autres). Nous pouvons refuser ces choix qu’ils nous proposent et continuer à défendre nos revendications sans les diluer car, contrairement à eux, ce n’est pas une théorie, une carrière, une reconnaissance professionnelle qui est en jeu, ce sont nos vies, ce sont les vies des LGBTQI qui naissent aujourd’hui et qui vont grandir dans les années à venir.

De manière très ferme, je ne peux accepter de dialoguer avec ces psys car je sais trop ce que ça nous coûte à nous, personnes concernées, aussi bien sur notre santé physique et psychique.

Pour moi, les seul·e·s psys de confiance sont des personnes qui :
– critiquent clairement, à voix haute et sans hésitation toute pathologisation des LGBTQI (autrement dit, un psy gay qui serait transphobe et qui justifierait les mutilations des intersexes ce n’est clairement pas une personne ressource)
se désolidarisent de la majorité de leurs collègues même si ça peut les mettre en porte à faux dans leurs lieux d’exercice (hôpital, université, association professionnelle, etc.)
en plus de la simple expression de leur compassion et de leur bonne volonté disent et font des choses qui nous soutiennent et nous aident concrètement (publications critiques, non-participation aux équipes nous maltraitant, courage de reconnaître qu’il n’y a jamais de positionnement neutre sur ces sujets, participation à des projets élaborés par les personnes concernées et s’adaptant aux besoins spécifiques qu’iels ont définit…)
n’attendent pas de contreparties (remerciements, valorisation…) pour leurs actions
savent entendre les critiques qu’on leur fait et se questionner sur leur positionnement

La menace intersexe [une œuvre d’anticipation à caractère sociopathique]

Mai 2031. La terreur se répand.
Cela fait plusieurs années que les intersexes n’ont plus honte. Iels n’ont même plus peur. Iels ont retourné la violence. Celle-ci n’est plus subie, elle est agie contre toutes celles et ceux qui avaient participé un jour ou l’autre à leur oppression. A ce jour, personne n’arrive encore à comprendre comment leurs actions violentes ont commencé et où s’est situé le déclancheur.
Une chose est sûre, il est impossible de les arrêter. Leurs groupes sont trop nombreux, trop éparpillés, trop mobiles. Impossible pour la police de les repérer et de les démenteler. L’un des enquêteurs a expliqué le mois dernier dans un interview donnée au Figaro qu’il était impossible de lutter face à des personnes qui étaient très aptes à êtres invisibles et à se dissimuler parmi les autres par toutes sortes de stratégies apprises depuis leur enfance et leur adolescence1. Peu de gardes à vues ont été possibles et aucune mise en examen n’a été prononcée faute de preuve.

CatherineTramell

Janvier 2027. Enlèvement d’un médecin de renom.
Il y a un an, un chirurgien intervenant spécifiquement sur les personnes diagnostiquées « Syndrôme d’insensibilité aux androgènes » et « Hyperplasie congénitale des surrénales » avait été enlevé. Malgré tous les moyens mis en œuvre, aucune piste n’avait été concluante pour faire la lumière sur cette inquiétante disparition. Il vient finalement d’être retrouvé, désorienté, errant dans le 15ème arrondissement de Paris. Il n’a pour le moment rien révélé des conditions dans lesquelles il a été retenu. Il a seulement expliqué qu’il a été enlevé par deux femmes qui faisaient de l’auto-stop alors qu’il rentrait d’un week-end passé dans sa maison de Deauville. Il a par ailleurs précisé qu’il ne ferait plus de chirurgies mutilantes sur des personnes intersexes.
La description qu’il a faite de ses ravisseures ressemble à celles de deux actrices particulièrement connues pour leur prestation dans un film du début des années 90. Une psychologue travaillant dans le même service que ce médecin a pu déclarer en marge d’un colloque auquel elle participait qu’elle s’interrogeait sur la véracité de son enlèvement. Au vu des propos de ce dernier, elle interprétait ses paroles comme un « simple ressenti » et disant qu’il s’agissait plutôt d’un « fantasme d’enlèvement »2 et pas d’un enlèvement caractérisé.
Malgré tout, l’inquiétude est grande dans la communauté des chirurgiens d’urologie pédiatrique qui demandent à leurs assurances de prendre en charge des gardes du corps, craignant pour leur sécurité. Certains ont même stoppé leur activité après avoir retrouvé devant la porte de leur domicile un colis avec ce qui est habituellement nommé « bougies de dilatation »3.

thelmalouise

Octobre 2027. La cote de trois artistes en chute libre.
En l’espace de quatre semaines, deux artistes plasticiens et une auteure de pièces de théatre ont été aspergés de lisier. Cela s’est produit durant des vernissages et pendant la première d’une représentation au Théâtre Contemporain des Performances Crypto-Post-Modernistes. Ces artistes avaient par le passé été dénoncé·e·s pour leur instrumentalisation des personnes intersexes et notamment pour la fétichisation de leurs corps. Depuis, toutes les salles de spectacle et toutes les galleries refusent de les accueillir ne voulant pas prendre le risque de devoir javeliser leurs locaux pendant deux mois afin qu’ils soient à nouveau exploitables. La totalité des frais de nettoyage a été estimée à 52000 euros sans compter les frais de pressing des smokings et robes de soirées.

Juin 2028. Les actions coup de poing se multiplient.
Dernièrement, des gangs d’intersexes armé·e·s de battes de baseball et autres armes de poing ont commencé à semer la terreur en faisant effraction dans les bureaux de grands laboratoires pharmaceutiques. Ceux-ci semblent avoir été ciblés à partir du moment où ils collaboraient avec les médecins en vue de pratiquer des hormonothérapies non-nécessaires à la santé des intersexes et sans leur consentement libré et éclairé.
Assez vite, ces groupes se sont mis également à occuper l’espace public. Tout regard de travers, propos de type body-shaming4, moqueries envers une personne d’apparence de genre non-conforme a été sévèrement puni. Des photos et vidéos de ces actions radicales ont rapidement tourné sur les réseaux sociaux puis ont été reprises par les chaines d’information créant un sentiment d’insécurité auprès de bon nombre de personnes dyadiques.
Ces Brigades Intersexes d’Interventions Musclées (auto-désignées par le nom « Biim dans ta face ! ») ont semble-il eu un effet dissuasif. Les comportements méprisants et disqualifiants envers les personnes intersexes mais aussi envers les trans et les queers ont chuté de manière spectaculaire. Le Préfet de Police a évoqué son incompréhension précisant qu’il avait toujours pensé que les agressions haineuses envers les personnes LGBTQI étaient « un mal impossible à endiguer ». Il a précisé qu’il en était venu à cette analyse en constatant qu’en dix ans, malgré trois lois et 24 agents de police formés pour l’ensemble du territoire, une telle modification des comportements n’avait pas été perceptible.

titus

Décembre 2028. Vers un changement majeur du monde universitaire ?
L’affaire a fait grand bruit : un universitaire a été hacké. Tous ses comptes, y compris ceux situés dans des paradis fiscaux ont été vidés. Il ne lui reste à ce jour que 168,52 euros sur son Livret A. Par ailleurs, ses titres de propriété lui ont été également dérobés. Son duplex de 250 mètres carrés rue de Sèvres, à deux pas du Bon Marché, a été donné au Bureau d’Accueil et d’Accompagnement des Migrants. L’association contactée par Friction Magazine a annoncé qu’elle avait su en faire bon usage.
Dans un premier temps, le monde universitaire s’est ému de cette situation évoquant une injustice. Une collègue de ce maître de conférences habilité à diriger des recherches a expliqué qu’elle ne comprenait pas les motivations des activistes. « C’est un homme très engagé pour les minorités. Il parle depuis toujours pour les personnes racisées, pour les femmes, pour les personnes LGBTQI… Il est leur voix. » D’autres personnes ont finalement développé un autre regard, expliquant que cet enseignant était un représentant parmi d’autres d’une génération d’universitaires prenant la parole au nom des minorités avant tout pour le bénéfice de leurs carrières et assez peu pour les luttes des personnes concernées. Plusieurs étudiant·e·s ayant voulu garder l’anonymat pour des raisons non précisées ont dit par ailleurs qu’il n’était pas rare que des directeurs de recherches exploitent les savoirs militants sans les citer ainsi que le travail de leurs propres doctorant·e·s notamment lorsqu’iels étaient issu·e·s de minorités.
Dernièrement, une vague de mails a été reçue dans toutes les universitées françaises. Ceux-ci venaient de l’Association des Chercheur·e·s Intersexes Déterminé·e·s et Enervé·e·s. L’association expliquait que tous les bénéfices symboliques et pécuniers acquis sur le dos des intersexes seront dorénavant pris pour cible, que la situation présentée précédemment n’était qu’un premier avertissement incitant chacun et chacune à s’auto-réguler au plus vite. De nombreux collectifs et associations ont apporté leur soutien à cette initiative qui opère une redistribution sans précédent des postes à l’université et de la reconnaissance des différents modes de production de savoirs.

willow

Septembre 2029. Des psys libérés de leurs croyances dogmatiques.
Des actions coordonnées sur l’ensemble du territoire ont été menées contre les psys travaillant dans les « Centres de compétence des Maladies Rares du Développement Génital »5. Des activistes intersexes ont pratiqué des exorcismes avec le soutien des Soeurs de la Perpétuelle Indulgence. Certain·e·s psys ont mis plusieurs heures avant d’être libéré·e·s de leurs croyances irraisonnées.
Après cela, plus aucun·e n’a continué à sermoner que les mutilations génitales étaient bonnes pour les intersexes et qu’elles leur permettaient de se développer hormonieusement sur le plan psychique. Plus aucun·e n’a expliqué que c’était le moyen pour faire entrer les intersexes dans la communauté humaine. Plus aucun·e n’a déclaré que c’était la seule condition pour que les parents soient en mesure d’aimer leur enfant et puissent s’en occuper convenablement6.
C’est donc la première fois qu’un exorcsime a prouvé un bénéfice pour la personne exorcisée et pour l’ensemble des personnes la fréquentant. Avec quelques jours de recul, une psychologue a même précisé qu’elle avait du mal à comprendre comment elle avait pu être tellement obtue et enfermée dans ses croyances alors que tous les éléments de la réalité, toutes les paroles des personnes intersexes, allaient à l’encontre de son idéologie. Elle a conclu les choses en disant « Mais j’étais vraiment conne de penser qu’on pouvait faire du bien à une personne en lui faisant du mal ».
Percevant les conséquences désartreuses de leurs actes et leur co-responsabilité dans le fait d’avoir brisé bien des vies, beaucoup de ces psys ont sombré depuis dans un lourd syndrôme dépressif. On ne peut que leur souhaiter de rencontrer des professionnel·le·s du psychisme plus compétent·e·s qu’eux-même pour être correctement accompagnés.

sister

Septembre 2031. Epilogue.
Beaucoup de monde a pris la parole pour dénoncer les violences que les intersexes menaient. L’expression de la colère des intersexes, leurs paroles menaçantes, leurs actions concrètes apparaissaient comme extrêmement choquantes auprès d’une part importante de la population. Pourtant, ces mêmes personnes avaient été assez peu émues quant elles avaient eu connaissance, bien des années auparavant, des violences, notamment médicales, que les intersexes subissaient. Etonnement, la violence selon d’où elle venait semblait plus ou moins acceptable, plus ou moins dérangeante. Etonnement, une riposte violente à la violence semblait inexcusable alors que la violence d’orgine laissait indifférent.
Au fil des émissions d’analyses sur les plateaux télé, dans les éditos des quotidiens, les journalistes et autres intellectuel·le·s disaient que rien ne pouvait légitimer la violence, que d’autres voies étaient possibles. Pourtant, pendant des décennies , les intersexes avaient témoigné, interpellé, cherché à attirer l’attention, des médecins, des politiques, de la population. Cela avait été source de quelques changements, relativement marginaux.
Lorsque les intersexes ont décidé qu’il ne s’agissait plus de demander, d’attendre des droits, d’attendre du respect, qu’il s’agissait de les prendre quels qu’en soient les moyens, tout changea rapidement. Deux gouvernements tombèrent suite à l’ampleur des débordements produits par toutes ces actions. Finalement, après 15 jours au pouvoir, le nouveau premier ministre proposa une réforme législative interdisant toutes les modifications non-consenties pour des personnes présentant des variations du développement sexuel. Parallèlement, la nécessité de faire apparaître le sexe/genre sur les papiers officiels fut définitivement supprimée. D’une manière générale, la totalité des revendications des intersexes furent prisent en compte7.

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Ce texte a été inspiré par des échanges avec plusieurs ami·e·s et/ou activistes mais aussi par des lectures dont : « Violence imaginée/violence queer. Représentation, rage et résistance » par Judith Halberstam publié dans le n° 27 de Tumultes et par « Homo Inc.orporated – Le triangle et la licorne (qui pète) » par Sam Bourcier publié aux édititions Cambourakis.

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1. Les jeunes intersexes apprennent très tôt à se cacher, à ne pas risquer d’être perçu·e·s comme intersexes. Les médecins puis leurs parents leur apprennent à avoir honte de leur corps défini comme « anormaux ». Par ailleurs, aucun moyen n’étant mis en place dans la société pour sensibiliser à la diversité corporelle, les personnes intersexes développent des conduites d’hypervigilances pour éviter d’être visibles et d’être confronté·e·s aux regards négatifs ou pire encore à la stigmatisation, au harcèlement scolaire, etc.

2. Cela fait référence aux propos réellement tenus par plusieurs psys à propos de certains aspects des maltraitances médicales subies par les intersexes. Régulièrement, des personnes intersexes subissent des échographie par sonde endovaginale ou d’autres examens invasifs non-nécessaires pour leur santé et non-souhaitées par elles-mêmes. Quand les personnes, bien des années plus tard dénoncent ces viols médicaux, les psys annulent leur parole en disant qu’il ne s’agit que de « fantasmes de viol ».

3. L’utilisation des « bougies de dilatation » est prescrite par nombre de médecins dans le cas de certaines variations du développement sexuel. Il s’agit, pour des personnes intersexes assignées filles/femmes, d’obtenir un vagin suffisamment profond et large pour pouvoir être pénétrée par un pénis. L’introduction de ces « bougies de dilatation » est souvent préconisée dans l’enfance et les médecins demandent généralement aux mères de ces enfants de les pénétrer régulièrement avec ce matériel. Il est raisonnable d’imaginer qu’à cet âge, avoir un vagin profond n’est pas la demande des personnes concernées mais bien la concrétisation des normes socio-médicales.

4. Le body-shaming va généralement consister en des moqueries adressées directement à une personne ou lancées pour amuser la galerie sans viser une personne présente. Le procédé repose sur la disqualification des caractéristiques sexuelles (primaires ou secondaires) de certaines personnes : des personnes assignées femmes qui ont une pilosité bien plus importante que la moyenne, des personnes assignées hommes avec un pénis bien moins long que la moyenne, etc. Ces propos stigmatisants affectent durablement l’image que les personnes intersexes peuvent avoir d’elles-mêmes. Par ailleurs, les séries, talk-shows, etc. diffusent régulièrement de tels contenus ce qui les banalise et les autorise encore davantage.

5. Ces centres mettent en place les mutilations sur les mineur·e·s intersexes sans nécessité vitale et sans leur consentement éclairé. Dans ces équipes, les psys ont comme fonction principale de cautionner les décisions de leurs collègues chirurgiens et endocrinologues. Les entretiens psychologiques ont pour but de convaincre les parents d’une pseudo-nécessité concernant les modifications corporelles sur leurs enfants. De nombreux articles de ces psys sont accessibles en ligne et permettent d’avoir une idée précise de leur positionnement. Voir notamment
https://temoignagesetsavoirsintersexes.wordpress.com/2017/03/25/bibliographie-psy/

6. Ce type d’arguments soutenu par les psys travaillant dans ces équipes sont détaillés et critiqués précisément dans les articles ci-dessous :
https://temoignagesetsavoirsintersexes.wordpress.com/2017/05/11/ou-est-le-dogmatisme-chez-les-intersexes-ou-chez-les-psys/ et
https://temoignagesetsavoirsintersexes.wordpress.com/2017/03/23/la-pathologisation-des-intersexes-par-les-psys/

7. Voir les revendications énoncées par le Collectif Intersexes et Allié·e·s à l’Existrans 2017 : https://ciaintersexes.wordpress.com/2017/10/21/discours-du-collectif-intersexes-et-allie-e-s-a-lexistrans-2017/

 

Les intersexes, le VIH-SIDA et les IST

Les intersexes n’existent pas. Les médecins les font disparaître en modifiant leurs corps (chirurgies mutilantes, traitements hormonaux non-consentis) et en les nommant à partir de syndromes éparpillés. La société s’en accomode fort bien. En plus de la violence que cela représente d’emblée, cette non-existence dans l’espace social a de nombreux effets. L’un d’eux est la conséquence sur la santé des personnes intersexes et notamment sur leur santé sexuelle.

Que sait-on de la prévalance des IST et du VIH chez les intersexes ? Est-ce que la prévention telle qu’elle est faite actuellement est efficace auprès des intersexes ? Est-ce qu’on connait les effets des traitements (Prep ou antirétroviraux) sur les intersexes étant donné leurs spécificités biologiques et/ou les traitements hormonaux pris ? Quelle incidence le lourd passé que les intersexes ont avec les médecins a sur leur capacité à consulter, à s’informer, à se faire dépister, à accéder à des traitements ?

Toutes ces questions, personne ne se les pose. En tout cas, les pouvoirs publics ne se les posent clairement pas. Nous proposons d’évoquer ces différents points dans cet article.

1erdecembre

Quelques données de base pour commencer

– moins de la moitié des intersexes utilise le terme « hétérosexuel·le » pour se définir

– entre 30 et 40% des personnes intersexes seraient trans (ne s’identifiant pas au sexe auquel elles ont été assignées à la naissance)

– il y a 2 fois plus de comportements d’automutilation et de tendances suicidaires chez les intersexes mutilé·e·s que dans le reste de la population. Les taux sont comparables à ceux du groupe des femmes traumatisées ayant subi des abus physiques ou sexuels.

– les intersexes semblent avoir subi plus fréquemment des violences sexuelles dans leur enfance et dans leur adolescence que le reste de la population.

– les personnes ayant subi des violences sexuelles présentent plus souvent les comportements suivants : consommation de substances psycho-actives, plus grand nombre de partenaires sexuel·le·s, tentatives de suicides, conduites à risque d’une manière générale

– les intersexes qui ont subi des mutilations ont vraissemblablement plus de risques de contamination; en effet, des études ont montré que les personnes ayant subi des violences physiques dans l’enfance ont un taux de contamination VIH plus élevé que la moyenne

– l’auto-dépréciation et la haine de soi sont très présents chez les intersexes en raison du regard négatif sur eux de la part des médecins, de leur parent et de la société mais aussi en raison de l’absence quasi totale de représentations positives d’intersexes dans les médias

– le stress des minorités (ou stress minoritaire) touche particulièrement les intersexes ; ses effets sur la santé psychique est reconnu depuis des années

– les intersexes consultent beaucoup moins les professionnnel·le·s de santé et expriment souvent une appréhension quand iels doivent en rencontrer ; cela se comprend facilement étant donné leur expérience de différents niveaux de maltraitance médicale (disqualification et pathologisation de leur corps, mutilations, viols médicaux, examens non-consentis…)

– jusqu’à aujourd’hui, la communauté intersexe n’était pas assez visible et organisée pour permettre un soutien entre pairs aussi bien sur le plan psycho-social que sur un accès à des soins auprès de professionnel·le·s formé·e·s et accueillant·e·s

1) Epidémiologie et santé communautaire
La communauté intersexe est plurielle, à la fois consitutuée de personnes cisgenre se définissant comme hétérosexuelles mais aussi de personnes LGBTQ. En effet, on peut être intersexe et une femme trans’, on peut être intersexe et un homme cisgenre gay, on peut être intersexe et un homme trans’ gay, etc. Si ces trois situations sont spécifiquement évoquées ici c’est parce qu’elle correspondent, dans un langage de prévention, à des populations à risque concernant le VIH et les IST.

Compte tenu de la non-prise en compte des intersexes dans les politiques de santé publique, on ne peut estimer leur vulnérabilité qu’à partir de données quantitatives d’autres minorités avec lesquelles elles ont des proximités voire une appartenance partielle.

En 2013-2014 la prévalence VIH déclarée était de 15% chez les HSH (hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes) d’après le Net Gay Baromètre 2013. Le taux d’incidence chez les HSH a été mesuré 200 fois plus élevée que chez les hétérosexuels français.
En 2013, chez les femmes trans, Act Up évoquait une prévalence de 7% à 36% pour celles qui sont nées à l’étranger et ont exercé le travail du sexe. Là encore le taux d’incidence est bien plus élevée que dans le reste de la population.

Sur le plan des pratiques préventives, une partie des intersexes est confrontrée à des spécificités qui exposent à des risques élevés. En effet, certain·e·s intersexes ont pu commencer leur vie sexuelle dans la communauté lesbienne. Plus tard iels ont pu faire du sexe avec des hommes gays (trans ou cis). Hors, la prévalence des IST et du VIH dans les communautés lesbiennes et gays ne sont pas du tout comparables et cela à des effets sur une culture de la prévention. Par exemple, on sait que les pratiques préventives entre femmes étaient rares en 2011 (cf. l’Enquête Pesse Gays et Lesbiennes). 13% des femmes avaient utilisé au moins une fois un préservatif masculin, féminin, une digue dentaire ou un gant dans les 12 derniers mois au cours de leurs relations sexuelles avec des femmes. Une personne qui garde le même niveau de pratiques préventives en ayant des partenaires davantages exposés aux IST et au VIH augmente significativement les risques qu’elle prend sans forcément en avoir conscience.

Ces différents chiffres montrent l’importance de la prise en compte de la réalité propre à chaque groupe. Il y a des spécificités de santé chez les LGBTQI. Il faut les prendre en compte que ce soit en terme de préconisation de fréquence du dépistage, en terme de campagne spécifique, en terme de formation des professionnnel·le·s. Même si c’est souvent un gros mot en France, oui, développer une santé communautaire semble avoir du sens étant donné la situation.

Par ailleurs, nous pouvons ajouter que dans la plupart des pays occidentaux, parmis les LGBTQI, les campagnes de prévention sont avant tout faites pour les gays cisgenres. Il ne s’agit pas de critiquer la prévention à leur destination mais de revaloriser celle qui est très faible ou inexistante pour d’autres minorités dont les intersexes. Il faut davantage de moyens alloués à la prévention, à la réduction des risques et au dépistage et que ces dispositifs s’adressent aussi aux intersexes et prennent en compte leur spécificités. Il faut notamment assurer une éducation sexuelle précoce et inclusive.

2) Les violences médicales comme facteurs de risque
Une part importante des intersexes a subi une médicalisation pendant son enfance et son adolescence. Celle-ci se caractérise par des chirurgies mutilantes (ablation des gonades, modifications des organes génitaux visant à en normaliser l’apparence) par des injections d’hormones non-consenties, par des examens médicaux gênants voire intrusifs, par des viols médicaux (échographie endovaginales non-consenties, pénétrations répétées avec du « matériel médical » visant à dilater des néo-vagins crés par des chirugiens sur de jeunes intersexes, etc.)
Ce passé médical est en lui-même traumatique. Or, avoir vécu des traumas physiques et sexuels augmente le risque de se faire du mal ultérieurement (quels que soient les moyens utilisés).

Par ailleurs, pour les intersexes ayant subi les interventions citées précédemment, iels ont fait l’expérience que leur corps ne leur appartenait pas, que les autres pouvaient se donner le droit de le regarder, de le toucher et de le pénétrer sans leur accord. Les témoignages écrits ou formulés oralement par bien des intersexes évoquent une très grande fréquence des viols et violences sexuelles. On imagine que ce n’est pas une coïncidence.

Ces différentes expériences allant du viol aux violences médicales à caractère sexuel ont pour conséquences un sentiment de dépossession de soi, une faible estime de soi, un moindre souci de son corps, une souffrance psychique plus importante que pour le reste de la population. Cela produit des effets en cascade :
– plus de conduites à risque d’une manière générale
– plus de tentatives de suicides
– plus grand nombre de partenaires sexuel·le·s
– plus importante consommation de substances psycho-actives

Faire du sexe avec beaucoup de partenaires, en ayant une indifférence à soi et à son corps tout en consommant des substances psycho-actives augmente clairement le risque de contamination au VIH.

Enfin, les mutilations génitales ont pu faire perdre beaucoup de sensibilité et ont pu créer des douleurs et/ou des blocages psychologiques. Une part des intersexes mutilé·e·s auront donc une sexualité moins génitale que la plupart des personnes dyadiques (c’est à dire des personnes non-intersexes). Les pratiques sexuelles orales et anales seront alors privilégiées. Or, bien des IST (gonocoque, chlamydia) sont asymptomatiques lorsqu’elles sont pharyngées ou ano-rectales alors qu’elles sont repérées plus vite quand elles sont génitales. La présence d’une IST non-traitée fragilise les muqueuses et peut augmenter les risques de contamination en cas d’exposition au VIH.

On voit donc l’impact très net des violences médicales comme facteur de risque par rapport à la santé des intersexes. Nous allons maintenant voir comment cela se combine aux violences/oppressions systémiques.

act up info pouvoirBadge Act Up « Information=Pouvoir »

3) Violences systémiques, stress minoritaire et estime de soi
Etre membre d’un groupe marginalisé prend beaucoup d’énergie, expose à d’avantage de stress et impacte la santé tant psychique que physique. Une partie du stress minoritaire repose sur l’expérience concrète du rejet, des préjugés et des discrimination. Une autre partie est secondaire, il s’agit de l’anticipation de ces manifestations et donc d’une hypervigilance quasi-constante. Cela implique notamment la dissimulation de son identité minoritaire, l’anxiété à l’égard des préjugés et des sentiments négatifs à l’égard de son propre groupe minoritaire. Autrement dit, même quand on n’est pas dysqualifié, stigmatisé, harcelé, violenté, une part de soi s’y prépare, s’y attend. Et c’est usant au fil du temps.
Le stress minoritaire c’est aussi sentir qu’on est exclu de la majorité. Qu’on n’a pas à être visible de la même façon. Les personnes intersexes sont concernées très clairement par ce phénomène. Elles ont été structuré·e·s pendant toute leur jeunesse par l’idée que leur corps était anormal, que cela aurait des conséquence sur leur vie sexuelle et affective. Et sur leur vie sociale si leur intersexuation était révélée d’une manière ou d’une autre. Comment cela pourrait-il ne pas avoir de conséquences sur leur sexualité et sur les risques pris dans leurs pratiques sexuelles ?

L’auto-dépréciation et la haine de soi sont très présentes chez les intersexes en raison du regard négatif sur elleux de la part des médecins, de leur parents et de la société mais aussi en raison de l’absence quasi totale de représentations positives d’intersexes dans les médias. Cela a des effets en terme de secret, de honte, d’isolement. Les intersexes doivent faire un travail psychique énorme pour ne pas intéroriser les points de vue sociaux négatifs sur elleux.

Cette oppression systémique produit de la souffrance psychique, de l’anxiété, des troubles de l’humeur. Cette mauvaise image de soi associé à l’indifférence à soi augmente la probabilité d’avoir des comportements sexuels à risque.

On peut noter que la sexualité peut être aussi une façon de chercher à restaurer une image de soi abimée par le regard des autres. S’assurer de sa désirabilité dans le regard de l’autre est une stratégie (plus ou moins consciente) pour essayer de soigner son image de soi. Mais cette solution auto-thérapeutique peut aussi devenir un problème. Comment faire respecter ses limites (en terme de pratiques qu’on accepte, en terme d’utilisation de préservatifs, de digues dentaires, etc.) quand on a besoin de se sentir revalorisé dans le regard de l’autre ?
Certains hommes trans ont pu analyser ce type d’enjeux. Compte-tenu du body-shaming subi socialement, on peut avoir tendance à penser qu’on est peu désirable et qu’on n’est pas en position de négocier ce qu’on souhaite et ce qu’on ne souhaite pas. On peut penser qu’on risque de ne pas avoir de partenaire du tout si on n’accepte pas leurs conditions même si elles ne conviennent pas. Le besoin de se sentir validé comme désirable malgré son éloignement des normes de corps peut être plus fort que l’écoute de ses limites et la prise en compte de sa santé. Les intersexes sont clairement concerné·e·s par ces enjeux relationnels.

Pour lutter contre cela il faut qu’un discours non-pathologisant se développe et se visibilise sur les variations des caractéristiques sexuelles. Il faut développer tout un travail en commun avec des associations féministes body positive. L’idée est qu’il faut questionner les normes de corps, les injonctions à avoir un corps répondant à tel ou tel critère. Certaines personnes comme James Darling, qui est un acteur et réalisateur trans, travaillent notamment sur la production et la visibilisation d’images positives d’hommes trans et plus particulièrement sur le terrain de la sexualité. Cela nous apparaît être l’une des voies possibles pour rendre visible de manière positive les personnes intersexes en évitant d’un côté leur rejet et dysqualification et de l’autre leur exotisation impliquant qu’iels seraient une proie étrange et fascinante à accrocher dans un talbeau de chasse sexuel…

Pour compléter cette analyse qualitative nous allons évoquer des chiffres concernant le stress minoritaire, l’homophobie et la transphobie intériorisées. Plusieurs enquêtes en France, au Royaume-Uni et au Québec ont pu évoquer leurs effets.

L’enquête Contexte de la Sexualité en France réalisée en 2006 montrait que, parmi les 18-24 ans, 89,2% des lesbiennes et bies et 57,1% des gays ou bis déclaraient avoir été déprimé·e·s au cours des douze derniers mois, contre 25,5% et 33,1% chez les jeunes hétérosexuel·le·s.
Par ailleurs, une enquête du « Gay and Bisexual Men’s Health Survey » pointait qu’entre 27% et 38% des répondants avaient pensé au suicide dans l’année précédente. Comparativement, dans la population générale anglaise, le chiffre était de 4%.
Une étude faite à l’Université McGill a mis en évidence les sentiments de haine, de honte ou d’infériorité (homophobie et transphobie intériorisée) chez les LGBT. Cela a des effets en terme de dépression, d’anxiété, d’idées suicidaires, d’isolement et de conduites à risques diverses.

On peut imaginer que si des études avaient été faites sur les intersexes, des chiffres préoccupants de cet ordre auraient été trouvés. Tout cela augmente donc le risque de développer des comportements amenant à se faire du mal et donc notamment à prendre des risques avec ses partenaires sexuel·le·s. Cela est d’autant plus inquiétant que la communauté intersexe est encore très invisible, très dispersée et n’a pas encore eu les moyens de développer des dispostifs de soutien par les pairs.

4) La méfiance vis à vis des professionnel·le·s de santé
Comme nous l’avons dit précédemment, une part importante des intersexes a subi des actes médicaux pendant son enfance et son adolescence. Ceux-ci sont caractérisés par une absence de consentement des personnes concernées (nourrisons, enfants, jeunes ados) et par des informations partielles données aux adolescent·e·s plus âgé·e·s menant à ce que beaucoup de personnes nomment aujourd’hui des « consentements extirpés ». En toute logique, ces personnes ont maintenant une appréhension quand elles sont amenées à être en contact avec les professions médicales.
Une autre part des personnes intersexes n’a pas eu cette expérience avec les médecins. Pour autant, iels ont pu entendre des propos dysqualifiants et pathologisants sur leur corps que ce soit de profesonnel·le·s de santé, de leur entourage familial, de leur partenaires de sexe, etc. Si la charge émotionnelle et traumatique n’est pas la même, une appréhension importante à consulter est malgré tout présente.

Tout cela limite la capacité des intersexes à consulter, à s’informer, à se faire dépister, à accéder à des traitements. Une moindre information peut mener à sous-évaluer les risques pris dans ses pratiques sexuelles. Une hésitation à se faire dépiser peut amener à consulter tardivement après avoir contracté une IST. Cela peut amener également à apprendre sa séropositivité en étant au stade SIDA.

On peut noter que parmi les gays et les lesbiennes de 44 à 58% ont peur d’être discriminé·e·s ou jugé·e·s par leur généraliste s’iels leur annoncent leur orientation sexuelle. Dans la même enquête faite en 2015/2016, lorsque les répondant·e·s ont vécu au moins un propos ou geste déplacé de la part d’un médecin généraliste, iels appréhendent d’autant plus d’être jugé·e·s ou discriminé·e·s. Iels sont 68% à l’appréhender en ayant cette expérience contre 40% pour les autres.
D’autres études montrent également que beaucoup de personnes trans ont pu renoncer à des soins compte-tenu de leurs expériences avec des médecins au mieux « maladroits » au pire transphobes.
La normativité de bien des profesonnel·le·s de santé (jugement de certaines pratiques sexuelles, de ce qu’on doit faire ou pas de son corps sans parler des remarques clairement stigmatisantes envers les personnes LGBTQI) permet de comprendre l’éloignement des intersexes des cabinets médicaux. De plus, il y a une grande méconnaissance des médecins à l’existence des intersexes, à leur prise en compte de façon non-pathologisante et à leurs spécificités de santé. Quand on voit ce qu’il en est pour les bi·e·s, les lesbiennes et les gays et qu’on sait la situation des trans on imagine la situation des intersexes.

Un exemple de méconnaissance de la majorité de médecins concerne les effets des traitements (Prep ou antirétroviraux) sur les intersexes étant donné leurs spéficités biologiques et/ou les traitements hormonaux pris. De nombreuses personnes intersexes, y compris dans des grands villes bien dotées en médecins, peinent à trouver des endocrinologues pouvant les accompagner correctement.
Par ailleurs, ce n’est qu’après des années de pression d’associations comme Act Up-Paris que des études ont été faites sur les interactions entre prise d’hormones et antirétroviraux (particulièrement pour les Traitements Hormonaux Substitutifs des femmes trans séropositives). Les effets peuvent être des surdosages, des problèmes de diabète, des modifications des muqueuses exposant davantage aux IST et à des surinfections au VIH. Il y aurait aussi des interactions entre PrEP et prise d’œstrogèn.
Toutes ces questions sont particulièrement sensibles pour les intersexes qui prennent des hormones notamment pour celleux qui doivent le faire car les chirugiens de leur enfance leur ont retiré leur gonades notamment parce qu’il leur semblait impensable que des personnes assignées filles possèdent des testicules internes.

Tout cela montre l’urgence d’avoir des profesonnel·le·s formé·e·s à l’accueil des personnes intersexes par rapport aux spécificités biologiques, aux traitements et à une communication respectueuse. De la même façon qu’il existe aujourd’hui des listes de professionnel·le·s qui s’engagent à bien recevoir des femmes grosses, des lesbiennes, des personnes trans, les intersexes ont également besoin de ce type d’outils étant donné l’inadéquation actuelle entre leurs besoins et l’offre médicale disponible. Ces progrès nécessitent à la fois un engagement de la communauté intersexe mais aussi d’associations alliées, de centres de santé, de professionnel·le·s de bonne volonté et de décisions claires des pouvoirs publics donnant des moyens.

En ce premier décembre, Journée mondiale de lutte contre le VIH-SIDA, n’oublions pas la grande fragilité des intersexes et leurs besoins spécifiques que nous espérons avoir présenté aussi clairement que possible dans cet article.

Sources :
https://ciaintersexes.wordpress.com/des-chiffres/
https://rm.coe.int/16806da66e
https://interactadvocates.org/wp-content/uploads/2016/01/Intersex-Stories-Statistics-Australia.pdf
http://www.bichat-larib.com/publications.documents/5210_JEDRZEJEWSKI_these.pdf
http://www.actupparis.org/IMG/pdf/AnnonceRepi93_DER.pdf
http://ftmvariations.org/tcharge/TMetM-zine06.pdf
https://en.wikipedia.org/wiki/Minority_stress
http://www.colloquehomophobie.org/2016/files/2016/02/B.Ryan_Homophobie_Impact_Sante%CC%81.pdf

Au-delà de l’identité, la communauté d’expérience

Cette semaine, j’ai découvert le témoignage de Zora1.

Ça commence quand elle a 11 ans. Elle est dans sa chambre. Et là, tout débute. Un long parcours, qui résonne avec bien d’autres.

Zora ne se définit pas comme intersexe mais j’ai pensé utile de participer à la visibilisation de son écrit. Je suis convaincu qu’il peut servir à beaucoup de personnes. Qu’elles se reconnaissent comme intersexe ou pas n’est pas la chose la plus importante à mes yeux. Qu’elles s’interrogent sur leur légitimité à utiliser ce mot non plus. Le plus important, là, tout de suite, c’est la question de la communauté d’expérience.

 

article 27 - anna anthropyImage du jeu « Dys4ia » de Anna Anthropy

 

Ce qui m’a marqué à la lecture de ce témoignage c’est l’impression de solitude qui se dégage. Ni les ami·e·s, ni les parents, ni les médecins ne sont des personnes ressources. Il y a un vide. Le vide de ne pas avoir un groupe de pairs avec qui partager. Ce qu’il y a à partager c’est :

– le fait d’avoir un corps qui est perçu comme différent voire qui est disqualifié et rejeté du fait du poids des normes sur le plan des caractéristiques sexuelles primaires et/ou secondaires

– le fait d’avoir des taux hormonaux atypiques

– le fait de subir des examens médicaux dont certains sont invasifs sans avoir d’explications sur leurs finalités ; entendre des bribes de mots, sentir qu’il se passe quelque chose ; plus tard, comprendre que les médecins cherchaient des testicules internes, une hyperplasie des surrénales ou encore autre chose

– le fait d’avoir été traité·e de manière objectifiante, comme un morceau de viande sans vie psychique, sans émotion

– le fait d’être confronté·e à des médecins qui savent, ou plutôt qui pensent savoir, et qui sont maltraitant·e·s dû fait de ce positionnement

– le fait d’avoir un diagnostic qui aide peut-être à mettre en forme quelque chose qui n’avait pas de nom, qui du coup peut soulager un peu, mais qui éloigne souvent la possibilité de voir les convergences avec d’autres personnes ayant subi des parcours similaires mais pas identiques

le soulagement de pouvoir trouver des informations sur internet, de pouvoir lire des éléments alternatifs aux discours de la plupart de ses interlocuteurs médicaux, de pouvoir échanger avec d’autres personnes qui ont une expérience voisine ou similaire.

Pour en savoir plus, pour échanger, pour trouver du soutien, pour militer :
Vous pouvez contacter Zora sur Twitter ou sur Facebook.
Vous pouvez contacter le Collectif Intersexes et Allié·e·s par Twitter, Facebook ou par son site.

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1. https://zora.itch.io/sopk

Etre allié·e dans les luttes intersexes

Attention, cet article ne se veut pas représentatif d’un collectif militant et encore moins des personnes intersexes dans leur diversité. Il est, comme tous les contenus de ce blog, un point de vue. Il est basé sur une écriture à la fois émotionnelle et analytique. Il constitue à la fois un engagement militant mais aussi une façon de digérer les choses qui me blessent et me soucient.

Trop souvent, être allié·e ça donne l’impression que c’est synonyme d’être empathique et d’être gentil·le. Ce n’est pas de ça dont il s’agit. L’enjeu c’est de se situer par rapport à une oppression systémique qu’on ne subit pas.
Quand on est blanc·he, quand on est un homme, quand on est cisgenre, etc. on bénéficie de privilèges. Ça ne veut pas dire qu’on est une mauvaise personne. Ça ne veut pas dire que tout est simple et qu’on nage dans le bonheur. Mais ça veut dire qu’on traverse la vie d’une façon moins difficile, qu’on n’a pas à affronter un certain nombre d’interactions et d’épreuves que rencontrent les personnes racisées, les femmes, les trans, etc.

Dans le cas qui nous intéresse ici, être dyadique (c’est à dire ne pas être intersexe) protège d’un certain nombre d’oppressions, fait que vous n’avez pas vécu certaines expériences ou que vous n’êtes pas susceptible de les (re)vivre. Alors que lorsqu’on est intersexes, il y a un certain nombre d’expériences, de façon d’être traité·e par les autres qu’on se prend de plein fouet.
Etre dyadique c’est être « normal ». Dans le sens statistique. C’est à dire être majoritaire. Mais aussi dans le sens médical, ce qui implique d’avoir un corps vu comme « sain », comme « correctement développé » contrairement aux intersexes situé·e·s du côté de la « pathologie ».
Etre dyadique, c’est ne pas avoir besoin de faire un cours d’épistémologie à chaque fois pour montrer que les savoirs sont toujours situés, que les discours majoritaires sont vus comme neutres mais qu’ils ne le sont pas plus que les discours minoritaires.
Donc être allié·e·s et être intersexe, d’emblée ça situe sur des bases bien différentes.

L’exemple du colloque « De l’hermaphrodisme à l’intersexuation »
Samedi 24 juin dernier, jour de la Marche des Fiertés de Paris, un colloque avait été organisé à l’université. Il se voulait allié et impliquant les personnes concernées. Sauf que c’était loin d’être une réussite. Déjà, avant le colloque, un certain nombre d’intersexes s’étaient alerté·e·s concernant différents indicateurs. Un texte avait d’ailleurs été rédigé puis lu au début du colloque1.

Hélas, le déroulé de la journée n’a cessé de montrer que la bonne volonté affichée des organisateurs et organisatrices, ça ne fait pas tout. Il y a eu tout au long de la journée des moments d’incompréhension majeure entre les universitaires dyadiques voulant être allié·e·s et les militant·e·s intersexes. Après la lecture du texte et pendant tout le reste du temps, plusieurs universitaires, dyadiques et cisgenre a priori, sont venu·e·s nous voir, nous les intersexes, pour qu’on les rassure. Pour qu’on leur dise qu’iels faisaient bien les choses, que leurs paroles étaient intéressantes, que leurs efforts étaient perçus, etc. Iels tenaient à nous montrer que oui, iels avaient entendu nos revendications. Iels attendaient pour certain·e·s qu’on leur dise qu’iels étaient des allié·e·s de qualité, etc. Bref, on devait leur confirmer une bonne image d’elleux-même.
Pourquoi avaient iels besoin de ça ? Pourquoi ne pas supporter cet inconfort lié aux critiques ? Ces moments, certes inconfortables, représentent souvent une possibilité de s’interroger vraiment sur ce qu’on peut modifier concrètement dans son positionnement et pour s’améliorer. Essayer d’être à nouveau à l’aise avec soi-même, trop vite, c’est une façon d’échapper à l’examen minutieux de ce que la personne opprimée vit concrètement et des implications que ça a.

26-1

Il y a quelque chose d’indécent, dans un colloque où il est question de parler des intersexes, de se plaindre quand on est dyadique. Plusieurs intervenant·e·s ont pu dire « Je fais des efforts », « J’ai amélioré mon travail », « Avant c’est vrai que je faisais/disais ceci ou cela, mais maintenant, j’ai compris », « Je pense être un·e allié·e ». Iels avaient l’impression qu’on était particulièrement injustes en formulant nos critiques. Mais être critique sur des choses importantes, qui ont des conséquences sur nos vies, sur nos revendications, c’est ce qui est le plus important. L’inconfort des allié·e·s face à leurs approximations, voire face à leurs erreurs ne se situe pas sur le même plan. Ça n’a pas les mêmes enjeux.

La foire aux privilèges et aux oppressions
Certaines personnes, après avoir cherché à être validées comme allié·e·s ont commencé à dire qu’elles aussi subissaient des oppressions. Mais nos remarques n’avaient pas pour objet de lancer un concours d’oppressions. Quand on parle spécifiquement de ce qu’on vit en tant qu’intersexes, de ce qu’on subit et que vous ne connaissez pas, respectez notre parole et sachez vous taire. Questionnez vous sur ce qui vous oblige à reprendre la parole dans la foulée et à décaler les enjeux. Inutile de ramener le fait que vous êtes une femme et que c’est compliqué pour vous aussi dans la société. Que vous venez d’un milieu très modeste et que vous n’aviez pas les codes en arrivant dans le milieu universitaire, etc.
On ne nie pas que les autres oppressions existent mais c’est très indécent de les brandir comme si c’était un bouclier qui vous protégeait des critiques précises qu’on vous adresse à l’un des rares moments où l’on parle de nos enjeux.

Le risque de la fétichisation/exotisation
Par ailleurs, dans ces échanges/débats qui ont eu lieu, les intervenant·e·s étaient protégé·e·s d’une chose à laquelle nous étions exposé·e·s : n’être vu·e que comme intersexes à partir du moment où l’on est visible. Cela a à voir avec une expérience, hélas régulière, de la fétichisation/exotisation. C’est d’une grande violence y compris quand elle est associée à une connotation pseudo-positive. Vous ne savez pas le confort que c’est de ne pas être confronté·e aux regards des gens qui évaluent s’iels trouvent des éléments dans votre aspect physique qui laisse imaginer que « Oui, on voit bien que c’est une personne intersexe » ou que « On ne dirait vraiment pas à le/la voir comme ça ».
Tout ça, nous l’avons vécu directement ou nous en avons été témoins à de multiples occasions. Etre visible, parler avec des personnes dyadiques, mêmes allié·e·s, c’est s’exposer à ça. Nous ne sommes pas dans les mêmes positions quand nous parlons ensemble, quand nous nous rencontrons dans un colloque. Nous ne sommes pas dans des situations en miroir ou en symétrie.

Etre allié·e et faire de la recherche, est-ce conciliable ?
Certain·e·s intervenant·e·s disaient vouloir être allié·e·s mais vouloir aussi garder leur liberté dans leurs recherches, dans la façon de fixer leurs priorité, dans le fait de creuser les axes qui les intéressent. A mon sens, c’est vouloir le beurre et l’argent du beurre.
Comme l’a très bien dit une personne du public, intersexe et universitaire, rien n’oblige qui que ce soit à être un·e allié·e. Si vous voulez travailler les sujets que vous souhaitez, avec vos outils, selon votre calendrier, c’est votre arbitrage. Mais ça ne fera pas de vous des allié·e·s. Déjà, ce n’est pas à vous de vous décréter allié·e, quelle que soit la situation. C’est les personnes concernées qui peuvent vous reconnaître dans ce rôle. Quand les personnes concernées vous dise qu’elles ont besoin de telle ou telle chose, que la priorité est à tel endroit, vous entendez leur demande et vous suivez cette orientation. Etre allié·e c’est être en seconde ligne. C’est mettre sa place privilégiée au service d’un groupe de personnes qui n’ont pas accès à certains lieux de pouvoir, qui n’ont le même carnet d’adresse, etc.
C’est en fonction de ce que vous faites, des actes ayant des impacts politiques, qu’on va vous dire que vous êtes une personne alliée, ce n’est pas sur des critères interpersonnels, sur votre capacité à montrer de la gentillesse ou une volonté d’empathie. C’est très bien d’avoir des relations interpersonnelles agréables, mais ce n’est pas suffisant.
La violence qui pèse sur les intersexes est là parce qu’un système la produit, la légitime, la maintient. Chacun·e a à se positionner par rapport à ça. Ne pas se positionner c’est de fait laisser ces injustices se produire en fermant les yeux. Trouver que les témoignages des intersexes sont touchants sans vous positionner vis à vis de ce système, c’est laisser ces injustices se produire en fermant les yeux.

Parler des intersexes en méconnaissant leurs luttes et leur vocabulaire
Pour finir, parmi ces personnes se voulant alliées, un certain nombre utilisaient des mots inappropriés. Des mots qui sont disqualifiants. Des mots qui sont transphobes. En clair, des mots qui étaient violents mais qui n’étaient pas vus comme tels par les personnes qui les prononçaient. Par ailleurs, la non-référence aux productions de savoirs intersexes (militants et/ou universitaires) et la non-prise en compte des aspects concrets de nos vies ici étaient un vrai problème. Je pense que j’aurais été moins en colère de faire face à tout cela venant de personnes ne se présentant pas comme alliées. Ça n’enlève pas que dans leurs domaines de compétences, ces universitaires avaient plein de choses à dire, mais le croisement de leur domaine de compétence avec celui des savoirs relatifs aux personnes intersexes était défaillant.

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Pour conclure
Chèr·e·s allié·e·s, universitaires ou pas, ayez l’humilité de reconnaître vos limites. Et si vous souhaitez vous améliorer, formez-vous, utilisez les ressources déjà nombreuses que les intersexes ont pu produire ou d’une manière générale, les ressources que nous recommandons2.
Ne vous méprenez pas, être critiques, être exigeants, ce n’est pas vous malmener sadiquement, ce n’est pas une façon de dire que vous faites tout mal. C’est vous pointer que vous pouvez progresser, que vous avez à progresser, surtout si vous tenez à être allié·e. C’est un travail de longue haleine qui n’est pas simple mais qui est faisable quand on en a la volonté et qu’on en accepte l’inconfort.

 

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1. https://ciaintersexes.wordpress.com/2017/07/13/declaration-lue-au-colloque-de-lhermaphrodisme-a-lintersexuation/
2. https://ciaintersexes.wordpress.com/ressources/