La fabrique de la catégorie sexe – lecture critique et historique

Fiche basée sur « Sexe, genre et intersexualité : la crise comme régime théorique » par Elsa Dorlin et sur « Corps en tous genre – La dualité des sexes à l’épreuve de la science » par Anne Fausto-Sterling) 1

Pour les médecins de l’Antiquité, l’hermaphrodisme n’est pas un cas d’ambiguïté sexuelle comme il sera défini pendant la période moderne, mais un phénomène de transformation qui relève du processus d’achèvement naturel d’un être ; processus anormal toutefois, puisqu’il s’opère bien après la naissance. En d’autres termes, les hermaphrodites sont des filles qui deviennent des garçons au cours de leur vie, comme si la Nature parachevait le développement normal du corps. Les femmes et les hommes possèdent les mêmes organes génitaux mais, en raison d’un manque de chaleur inhérent à la physiologie des femmes, leurs organes se trouvent inversés à l’intérieur du ventre.
Les ovaires correspondent aux testicules, l’utérus et le vagin, au scrotum. Un excès subit de chaleur, un fossé, un ruisseau à traverser… l’appareil génital descend et la transformation en homme est opérée.
L’idée d’un continuum des sexes est essentiellement développée dans le corpus hippocratique. C’est la représentation caractéristique du sexe de l’Antiquité jusqu’au 18e. Il existe entre le mâle parfait et la femelle imparfaite (imparfaite car pas assez chaude pour devenir un homme…) une myriade d’intermédiaires à l’identité « ambiguë ».

À partir du 18e siècle, selon Thomas Laqueur, il s’opère un changement de modèle dominant, sans pour autant que l’ancien ne disparaisse. Hommes et femmes deviennent radicalement différents, et non plus inégaux, car on prête désormais à chacun un sexe spécifique qui est la cause de toute une série de différences corporelles propres et distinctes. Ce nouveau modèle marque l’émergence du dimorphisme sexuel.
Au cours du 18e siècle, l’hermaphrodisme est progressivement considéré comme une imposture et les hermaphrodites sont jugées à l’aune d’une transgression de genre.
Ils/elles ne respectent pas le lien, dit naturel, entre le sexe biologique, le sexe social et l’hétérosexualité. L’hermaphrodisme est alors essentiellement évalué au niveau d’une ambiguïté des appareils génitaux externes, principalement d’une confusion possible entre le clitoris et le pénis. Pour la majorité des médecins, appelés comme experts aux procès, les hermaphrodites sont des femmes qui, à l’occasion d’une « malformation génitale » (en général une hypertrophie clitoridienne), se prennent pour des hommes. L’hermaphrodite est traité comme un imposteur, un criminel. Dans ces conditions, supprimer l’anatomie de la perversion (par l’ablation du clitoris notamment) équivaut à supprimer la perversion elle-même. À l’aube du 19e siècle, l’institution judiciaire charge la médecine de résoudre le « problème » de l’hermaphrodisme par la normalisation des corps.

À la fin du 19e siècle, avec l’évolution des techniques on découvre l’existence de gonades mixtes (appelées ovotestis). Exit le sexe gonadique : ovaires et testicules ne peuvent constituer un critère infaillible pour fixer le sexe d’une personne. S’ouvre alors une véritable « quête de la Nature ». À la fin du 19e et au début du 20e siècle, les hormones sont apparues comme ce fondement naturel tant recherché de la bi-catégorisation sexuée. Pourtant, très rapidement, la recherche biomédicale s’aperçoit que les hormones dites « sexuelles » ont des fonctions bien plus complexes que la simple sexuation des corps ; que les hormones dites « masculines » et « féminines » sont présentes chez les femmes comme chez les hommes ; enfin, que les hormones « masculines » peuvent avoir des effets féminisants dans certaines circonstances et inversement.

À partir du milieu du 20e siècle les recherches génétique tentent alors d’apporter une résolution à la crise du sexe : bientôt les chromosomes XX et XY sont considérés comme les déterminants ultimes du sexe des individus. Or, de nouveau les contradictions et les exceptions abondent et remettent en question la validité du critère. On découvre par ailleurs que près de 10 % des individus sont des « hommes » qui possèdent une formule chromosomique XX ou des « femmes » qui possèdent une formule XY. Le critère génétique ne résout rien pour bicatégoriser les sexes !

Cette longue histoire du sexe est l’illustration parfaite de l’histoire sociale et politique d’une crise scientifique, entendue comme le point critique auquel parvient une théorie lorsqu’elle devient incapable de rendre compte d’un phénomène. Les principes « biologiques » approximatifs de la bi-catégorisation sexuée, le sexe gonadique, le sexe hormonal ou le sexe chromosomique, ne peuvent rendre parfaitement compte des conformations sexuées des corps.

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Comme Harding et Haraway l’ont montré avec force, l’objectivité est toujours partielle ; elle part d’un point de vue social et culturel. On peut donc considérer la science comme un savoir certes fiable et utilisable, mais qui n’en est pas moins contextuel et ancré dans une culture locale.

Fausto-Sterling affirme qu’apposer sur quelqu’un l’étiquette « homme » ou « femme » est une décision sociale. Le savoir scientifique peut aider à prendre cette décision, mais seules nos croyances sur le genre – et non la science – définissent le sexe. En outre, les connaissances que les scientifiques produisent sur le sexe sont influencées dès le départ par nos croyances sur le genre.
Nos corps sont trop complexes pour offrir des réponses claires et nettes sur la différence sexuelle. Plus nous cherchons une base physiologique simple au « sexe », plus il devient évident que le « sexe » n’est pas une pure catégorie physique. Les signaux et les fonctions corporelles que nous définissions comme masculins ou féminins sont déjà pris dans nos idées sur le genre.

Le savoir gagné aux XIXème et XXème siècles sur l’embryologique et l’endocrinologie du développement sexuel nous permet de comprendre que les humains hommes et femmes commencent tous leur vie avec les mêmes structures; la totale masculinité et a totale féminité représentent les extrêmes d’une gamme de types corporels possibles. Que ces extrêmes soient les plus fréquents a donné créance à l’idée qu’ils ne sont pas seulement naturels (produits par la nature), mais normaux (représentant un idéal statistique et social).

Nos théories du sexe et du genre tissent une trame commune avec la gestion médicale de l’intersexuation. Qu’un enfant soit élevé en tant que garçon ou que fille, et soumis à des modifications chirurgicales et à divers régimes hormonaux, dépend de nos réponses à toute une gamme de questions. Quelle importance revêt la taille du pénis ? Quelles formes de relations sexuelles sont « normales » ? Est-il plus intéressant d’avoir un clitoris sexuellement sensible – même s’il est plus grand et plus pénien que la norme statistique – que d’avoir un clitoris qui ressemble visuellement au type commun ?

Est-il si déraisonnable de demander que nous pretions plus d’attention à la variabilité, et moins à la conformité ? Le problème avec le genre, tel que nous le connaissons aujourd’hui, c’est la violence – tant réelle que métaphorique – que nous exerçons en le généralisant.

Nous ne devons jamais perdre de vue que nos débats sur le corps sont toujours aussi des débats moraux, éthiques et politiques sur l’égalité sociale et politique, et sur les possibilités de changement. Rien de moins n’est en jeu.

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1. Petite précision, ces articles/livres sont anciens et utilisent du vocabulaire daté. Par exemple, les intersexes n’utilisent plus depuis longtemps le terme « intersexualité » mais lui préfèrent clairement le terme « intersexuation ». De la même façon, certaines mots ou formulation comme « hermaphrodisme » ou « ambiguïté sexuelle » utilisées par les autrices citées ont fait l’objet de critiques par les associations et chercheureuses intersexes. N’hésitez pas à lire leurs productions. Certaines d’entre elles seront évoquées ici prochainement.

Eléments de biologie : la complexité du sexe

Fiche basée sur la lecture du livre de Thierry Hoquet, Des sexes innombrables – Le genre à l’épreuve de la biologie

Toutes nos connaissances sont toujours des dispositifs situés, qui sont déployés à une époque donnée, avec des outils, des concepts et des instruments historiquement relatifs, mis en œuvre par des individus qui sont engagés dans l’existence, qui ont des pratiques sexuelles et des positions politiques. Si bien qu’il nous faut des théories scientifiques pour décrire le réel, que nous pouvons nous efforcer d’en produire de meilleures, mais qu’en définitive une théorie scientifique n’a qu’une chance bien faible de durer toujours : toutes nos constructions sont faillibles et il faut s’en méfier.

Donna Haraway mit en garde les théoriciennes féministes contre un concept de genre qui serait en quelque sorte tenu en quarantaine, à l’abri des infections du sexe biologique, avec en symétrique une biologie renvoyée à la nature et soustraite à toute intervention critique.

Le couple femme/homme n’est jamais équivalent ni au couple femelle/mâle ni à féminité/masculinité, et ce en dépit de l’apparente homologie qui existe entre ces trois dichotomies. Dans le cadre de la distinction sexe/genre, on peut dire que la paire femelle/mâle incarne le sexe, et que féminin/masculin représente le genre; quant au couple femme/homme, son statut est incertain; comme un nouage ou un point de rencontre, où le genre doit se conformer au sexe.

La bicatégorisation désigne le vice de couper la nature en deux. Pourquoi ranger les individus au sein de chaque espèce, à commencer par la notre, dans deux boites hétérogènes l’une à l’autre : les Femelles d’un côté et les Mâles de l’autre ? Dès lors, tout ce qui n’entre pas dans l’une ou l’autre de ces boites se trouve assigné à la monstruosité et à l’anomalie, et se voit éliminé ou du moins condamné à une vie bancale et intermédiaire.

On pense à tort, selon « le bon sens » qu’il y a deux sexes évidents. Mais si on s’appuie sur la biologie, les choses sont tout de suite plus complexe. En effet, le sexe a des coordonnées nombreuses : sexe chromosomique, sexe génital, sexe gonadique, sexe hormonal, sexe gamétique. Chaque individu peut se situer différemment sur chacun de ces axes. Dès lors, quelle coordonnées viendrait dire un supposé « vrai sexe » de la personne ? Selon les époques, les réponses ont été différentes. Nous en parlerons plus précisément plus tard. On voit déjà que la question de qu’est-ce que le sexe biologique d’une personne est complexe.

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Il est important de questionner la question de la « norme ». En effet, quand on parle de la norme on peut parler de plusieurs choses :
– la norme statistique (fréquent/atypique)
– la norme médicale (sain/pathologique)
– la norme politique (normé/déviant)

On peut dire que du point de vue de la norme statistique les intersexes sont atypiques ou peu fréquents. La société les estimes alors comme des déviant·e·s sur un plan politique. Et cela se traduit par une pathologisation sur le plan médical. Il faut avoir en tête que la pathologisation sur le plan médical vient renforcer et légitimer la stigmatisation sociale qui a son tour permet à la médecine de pathologiser davantage.

Un exemple sur la question de la norme et de comment celle-ci est utilisée contre les intersexes. Statistiquement, un clitoris « normal » ne dépasse pas 1 cm, un pénis « normal » a une taille comprise entre 2,5 et 4,5 cm. En dehors de ces normes statistiques, on est dans l’anomalie, c’est à dire la rareté. Or, cette « rareté » a été traitée comme pathologique, si bien qu’on a pu dire que, du point de vue médical, il est absolument proscrit d’avoir des organes génitaux qui mesurent entre 1 cm et 2,5 cm. Si un enfant nait avec un clitoris trop gros ou un pénis trop petit, par rapport à ces données statistiques, les chirurgiens l’opèrent.

Revenons maintenant aux différentes coordonnées du sexe.
1) sexe chromosomique: XX, XY, XXY, XO, XXX, XYY, formule chromosomique mosaïque, etc.
2) sexe génital: toutes les configurations et diversités possibles (cf. échelle de Prater par ex)
3) sexe gonadique: ovaires, ovotestis, testicules
4) sexe hormonal: toutes les subtilités sont possibles; bien des femmes ont des dosages hormonaux plus proches de la moyenne de ce qui est attendu pour les hommes et inversement
5) sexe gamétique: il n’y a que sur cette coordonnée du sexe qu’on trouve un binarisme (soit ovules, soit spermatozoïdes).

Si sur un seul des registres du sexe il y a du binarisme alors qu’il y a de la complexité et de la diversité sur les autres, pourquoi donner une place prépondérante à ce niveau là et qu’est-ce que ça veut dire de ratiboiser une part de la réalité biologique complexe pour tout unifier, donner une dimension univoque au sexe ?

Fiches de lecture

Suite à des discussions avec quelques potes intersexes, j’ai décidé de publier mes vieilles fiches de lecture de l’époque où j’avais besoin de bouquiner beaucoup pour comprendre et pour me sentir légitime à militer.
Ayant ces ressources à disposition, je vais les partager ici. Vraisemblablement à un rythme hebdo parce que j’en ai un certain stock ! ^_^

Dans les prochaines semaines voilà quelques bases :
1) Eléments de biologie : la complexité du sexe
2) La fabrique de la catégorie « sexe » – lecture critique et historique
3) Le pouvoir de catégorisation et de nomination
4) Description de la médicalisation des intersexes en France
5) Les interventions médicales : quels types, quelles fréquences, quelles conséquences ?

Par la suite ce sera moins sous la forme d’un plan mais vraiment des fiches sur différentes productions militantes, universitaires, médicales. Ce ne sera pas forcément au sens strict des fiches mais ce sera parfois l’occasion de critiques sur les écrits en question (quand je lis des articles médicaux, j’ai souvent besoin de mettre des annotations rageuses pour rester capable de maintenir ma lecture de certains propos d’une grande violence).

Bref, pour cet automne et cet hiver, vous allez avoir de la lecture !

La culture du consentement, c’est pas pour demain

Il y a une semaine j’ai passé quelques jours dans un rassemblement prévu pour des personnes trans, intersexes, non-binaires et pour des meufs queer. Ce temps était annoncé comme un  »refuge », un  »repos », un lieu où  »baisser son bouclier » et  »se régénérer ». Si j’y ai trouvé de bonnes choses, rencontré de belles personnes et renforcé des liens avec d’autres, ce séjour a quand même été douloureux.

Une fois de plus j’ai été désillusionné·e sur notre capacité collective à prendre soin de nous, sur notre capacité à poser des règles pour limiter les violences et pour pouvoir les traiter quand elles se produisent. Cette nouvelle expérience m’a aussi rappelé que le consentement est un mot relativement vide de sens pour encore beaucoup de personnes et qu’il n’est pas pleinement déplié avec ce qu’il implique comme vigilance, comme travail et comme souci de l’autre, de son intégrité, de sa parole.

Si j’ai décidé d’en parler ici c’est parce que la question du consentement est centrale pour nous, personnes intersexes, et plus particulièrement dans notre revendication visant la fin des mutilations (voir la campagne du Collectif Intersexes et Allié·e·s -> Ce sera son choix). Et cette mauvaise expérience que je vais évoquer me laisse à penser que nous ne sommes pas aujourd’hui dans une vraie culture du consentement ni dans les milieux LGBTQI féministes ni dans la société dans son ensemble. Une part de moi s’inquiète donc du nombre d’années qu’il faudra encore voir passer avant que cette notion et toutes ses implications porte réellement ses fruits.

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Alors, que s’est-il passé pendant ce rassemblement ? Deux personnes on pratiqué du sexe (en l’occurrence une pratique BDSM) dans un espace commun qui est le centre du passage de la maison où nous étions. Une personne qui est arrivée à cet endroit à ce moment là a demandé à l’équipe de médiation de se soucier de cette question et de voir comment organiser l’espace et nos règles de vie pour avoir l’assurance qu’elle ne serait plus confrontée à de la sexualité quand/si elle ne le souhaite pas.

Il me semble important de poser plusieurs choses. Premièrement, voir une scène de sexe, c’est y participer à un certain niveau. Personne n’a à participer à du sexe contre sa volonté que ce soit activement ou passivement. Deuxièmement, une scène de sexe n’a pas à être du sexe génital pour être du sexe. Troisièmement, faire une demande qui fixe quels sont les lieux et les moments de la journée où on peut être confronté·e à de la sexualité n’est pas de la stigmatisation de la sexualité ou du puritanisme. C’est poser le fait qu’on n’a pas envie de voir du sexe n’importe quand et que selon les conditions où ça se passe et l’impréparation dans laquelle on est ça peut être sidérant, violent et même réactiver des expériences traumatiques.

Finalement, pour faire court, la parole de cette personne a été peu ou pas entendue. Alors qu’il aurait été simple de mettre en place des règles de fonctionnement claires et protectrices, rien n’a été fait car aucun consensus n’a été trouvé. Le désir d’expérimenter de nouvelles choses sur le plan sexuel étant mis au même niveau que le besoin de sécurité. En l’absence de consensus les organisateurices ont dit qu’il n’y aurait pas de prise de décision et qu’on en reparlerait plus tard si de nouvelles situations problématiques se produisaient1.

Si je regarde ce qui s’est passé pendant ces quelques jours, je vois plusieurs dimensions qui sont communes aux personnes qui subissent une violence d’une manière générale et aux personnes intersexes qui subissent des violations de leur droit à l’intégrité corporelle2.

1) Tout ce qu’on doit surmonter pour prendre la parole
Prendre la parole ce n’est pas rien. C’est avoir été en capacité de percevoir qu’il se passait quelque chose qui n’était pas normal et que ça avait un impact sur soi. C’est avoir suffisamment confiance en ses perceptions, en ses émotions, en ses analyses pour décider de parler. C’est se dire qu’on a le droit de revendiquer à être protégé·e, à ne pas être exposé·e à différents types de violence. C’est reconnaître qu’on a assez de valeur pour mériter de la considération et la prise en compte de notre besoin d’intégrité.

Parler c’est aussi être prêt·e à faire face aux réactions sociales trop bien connues : la minimisation, l’intimidation, voire même les mesures de rétorsion. C’est aussi se dire qu’on sera peut-être assigné·e à une place caricaturale ; n’être vu·e que comme une victime, être vu·e comme une personne hystérique qui en fait trop, etc.

2) Comment la parole est entendue (ou pas)
Oser parler ça n’implique pas nécessairement qu’on sera entendu·e. Trop souvent, cette parole n’est pas accueillie. Il n’y a ni reconnaissance des émotions provoquées par l’acte violent, ni reconnaissance de l’action en tant que telle, ni reconnaissance de ces conséquences.

On entend alors des paroles de la part des autres du côté de la minimisation, de la justification. L’auteur·e de la violence doit être compris·e, a de bonnes raisons, n’avait pas l’intention de faire du mal, ne s’est pas rendu·e compte de l’impact de ses actions, il faut lui laisser du temps pour s’améliorer car il y a des signaux encourageants, etc.

Finalement on peut commencer à avoir l’impression que le problème de base n’est pas vraiment le problème. Le problème serait alors davantage que quelqu’un·e dise qu’il y a un problème. Alors ce serait peut-être plus simple de le résoudre en faisant taire la personne (par la douceur, la manipulation, la pression) plutôt qu’en regardant précisément et honnêtement la racine du problème. Regarder ce problème droit dans les yeux c’est aussi être confronté·e au fait qu’on y participe sans doute d’une manière ou d’une autre (par nos actions ou par nos inactions).

3) Ce qui est fait trop souvent par les personnes en responsabilité (et qu’il ne faut pas faire)
– Se passer la patate chaude. Dire qu’on n’a pas vraiment de pouvoir ou de responsabilité ou de légitimité à agir dans cette situation et renvoyer vers une autre personne qui en fera autant.
– Ne pas assurer un suivi sur ce que devient la demande de la personne à partir du moment où on a été sollicité·e par celle-ci et/ou par son entourage.
– Rester « neutre ». Ce n’est pas possible de rester neutre. Ne rien faire, ne pas réagir, c’est agir en faveur du statut quo. Ne pas produire de changement dans une situation violente ce n’est pas être neutre, c’est être complice du fait qu’elle se poursuive. Ce n’est pas agréable à voir, mais c’est le cas. Le statut quo bénéficie toujours au côté qui a le plus de pouvoir. Il bénéficie à la continuation de la situation de violence.
– Mettre en place des procédures longues. Celles-ci sont généralement couteuses en terme de temps et d’émotion pour la personne qui cherche à faire reconnaître ce qui s’est passé. C’est d’autant plus dur et frustrant si les procédures se multiplient et ne mènent à rien (c’est à dire à un statu quo ou à un compromis au rabais)
– Mal écouter la personne et ses demandes. Devancer des demandes non-formulées. Projeter ses propres solutions et attentes. Penser savoir ce qui serait bon pour l’autre. Dans ces situations on agit souvent pour avoir l’impression de faire quelque chose. Mais il ne s’agit pas d’agir pour agir. On doit s’efforcer d’agir par rapport à la demande de la personne et par rapport à ses besoins. Les besoins du côté de la sécurité étant une priorité. Il faut avoir suffisamment de recul pour ne pas agir en premier lieu pour son propre confort, pour ne plus se sentir mal, pour se donner à soi et aux autres une bonne image.
– Exposer davantage la personne à des facteurs de stress. Ça peut être forcer la personne ayant subi la violence à prendre la parole en public, à devoir réexpliquer ce qu’elle a dit à différentes personnes au fil du temps, etc.

4) Ce que les personnes en responsabilité devraient faire (et qui est trop peu mis en place)
– Ecouter, montrer de l’empathie de façon authentique. Ce premier temps me paraît important car il vient contre-balancer assez souvent l’absence d’empathie du côté des personnes qui commettent les violences.
– Reconnaître les émotions, les faits et les conséquences de la violence. Nommer clairement les choses. Ne pas faire des phrases alambiquées et vides de sens. Appeler un chat un chat. Nommer que la situation n’est pas normale, pas acceptable.
– Mettre en place des actions concrètes qui permettent à la personne de récupérer de la sécurité. Le besoin de sécurité et d’intégrité est un besoin fondamental.
– Permettre à la personne d’être actrice, de décider, d’être en position de recontrôler ce qui lui arrive. Lui proposer différents types de ressources pour qu’elle puisse se saisir de celles dont elle a besoin. Trouver un équilibre entre laisser la personne seule face à cette situation et l’infantiliser en se substituant à elle. Agir de manière pertinente et ajustée à la situation, aux besoins de la personne et à l’analyse qu’elle fait de sa situation.
– Dire clairement que rien ne peut justifier des violences (ni ce que l’auteur·e a vécu par le passé, ni le fait que l’auteur·e ne pensait pas faire du mal)
– Prendre clairement position, nommer des règles et/ou la loi.
– Participer à la mise en place de cadres permettant la réparation et/ou empêchant la répétition de ce type de violences sur la personne elle-même et sur d’autres.

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5) L’effet rebond de la violence
On parle parfois du processus de victimisation primaire qui est « le fait de subir un événement qui rend la personne victime ». Dès lors, pour surmonter cela, la personne va notamment chercher à accéder à la reconnaissance des faits. Si cette reconnaissance n’a pas lieu, la personne est confrontée à un autre type de violence : la victimisation secondaire. Cela fait référence aux conséquences indirectes des violences induites par le manque de soutien et de reconnaissance de la part de l’entourage, des institutions ou de la société (plainte contestée, instruction longue, surprotection, infantilisation, état de malaise psychologique sous-évalué ou non reconnu, etc.). Dans la situation présente, tout comme pour les mutilations intersexes, cet effet rebond de la violence est particulièrement insupportable à mes yeux.

Pour moi, vivre un préjudice, vivre de la violence c’est déjà terrible mais si les autres, quand iels en sont informé·e·s, ne réagissent pas, c’est pire d’une certaine façon (je précise que je parle vraiment en mon nom et que je me réfère à comment j’ai vécu les différentes situations de cet ordre). La non-reconnaissance par le groupe, par la communauté, par la société vient nourrir l’impression d’injustice. En complément de la blessure première liée à l’acte il y a en plus ici quelque chose du côté de la négation de soi, de ce qu’on a vécu, de ce qu’on ressent et que notre intégrité soit respectée absolument et sans conditions. Ça vient aussi percuter nos valeurs. On peut en venir à douter du fait qu’elles soient partagées et qu’on puisse faire confiance aux autres.

A force de non-reconnaissance ou de minimisation on finit par se demander si on ne voit pas un problème là où il n’y en a pas, qu’on se plaint sans fondement, on finit par ne plus savoir quoi penser et par douter du fait que ce à quoi on a été confronté·e est de la violence. On peut avoir l’impression de flirter avec la folie. Le sol des certitudes se dérobe d’autant plus qu’en face, les autres se dédouanent, cherchent à échapper à leur responsabilité et produisent des discours flous, changeants, inappropriés et/ou illogiques.

Et pour finir, au-delà de tout cela, un autre effet rebond de la violence c’est de se dire que ce qu’on a vécu ne permettra même pas de protéger les autres. C’est aussi affreusement délétère. Souvent, quand on subit une violence, une façon de s’en remettre c’est de se dire qu’on a pu reprendre le contrôle pour s’en protéger et pour en protéger d’autres aujourd’hui et à l’avenir. Si aucun changement n’est fait, si aucune règle protectrice n’est mise en place, alors on risque de se sentir coupable de ne pas réussir à épargner à d’autres ce qu’on a été amené·e à traverser.

6) Les effets d’impunité et leurs conséquences
Ne pas collectivement reconnaître les violences et leurs conséquences c’est participer au fait qu’il y aura ensuite une impression d’impunité.
Ça vient aussi renforcer la position de l’auteur·e des violences qui pourra d’autant plus rejeter sa responsabilité et qui pourrait s’exprimer de la façon suivante : « Si c’était vraiment grave, il y aurait eu des décisions. S’il n’y en a pas eu c’est qu’il ne s’est pas passé grand chose ». L’absence d’une position collective vient limiter la probabilité que l’auteur·e puisse prendre conscience de son acte et développe un peu d’empathie pour la personne qui en a été victime.

Un autre type de conséquence c’est le fait que le silence sera privilégié quand d’autres violences se produiront. Ne pas parler permettra au moins d’éviter le processus de victimisation secondaire. De plus, au delà du fait de prendre la parole cela peut même aller plus loin. Les nouvelles violences seront moins susceptibles d’être perçues comme anormales. La non-résolution d’une situation de violence n’est donc pas neutre, elle nourrit un cercle vicieux de violence laissant le champ libre aux auteur·e·s et laissant les personnes les subissant seules et sans appui sur le collectif.

On aura également le risque que se mette en place la règle du  »chacun·e pour soi ». « Par le passé j’ai subi de la violence, les autres ont pu faire ce qu’iels voulaient sans se soucier de moi, eh bien je vais faire la même chose maintenant ». L’empathie et la responsabilité vis à vis des autres est alors de moins en moins une question. Ce qui prime c’est son intérêt, sa liberté, son plaisir, en un mot, les bénéfices qu’on peut obtenir, peu importe ce que ça aura comme impact sur les autres.

Pour conclure
Le fait que les organisateurices de ce rassemblement n’ont pas su entendre et agir en conséquence m’a clairement remis en plein dans un temps traumatique. Un temps où personne ne m’a protégé·e. Un temps où j’ai douté de mes perceptions, de mes émotions, de mes pensées. Un temps où j’ai eu honte de prendre la parole ayant l’impression que je me plaignais sans raison. Ça a réveillé aussi cette impression d’impuissance à pouvoir protéger d’autres personnes qui à leur tour subiront cette violence car les personnes en responsabilité n’agissent pas par crainte ou par indifférence.

Mais au-delà de ce que ça a provoqué sur moi au niveau émotionnel, ça m’a amené·e à avoir une pensée assez amère. J’ai aujourd’hui l’impression que la culture du consentement et de la reconnaissance des violences est loin d’être une chose partagée et intégrée. C’est d’autant plus déstabilisant pour moi que ça c’est produit dans un lieu où je pensais que les personnes présentes avaient des outils féministes et donc une vigilance particulière sur ces questions3.

A partir de là, j’ai du mal à imaginer qu’une part importante de la population comprenne réellement les revendications intersexes. J’ai déjà pu constater que bien des personnes pensaient que le problème des intersexes c’était « une erreur d’assignation » et d’avoir eu un type de chirurgie qui ne convenait pas ou qui avait été techniquement un échec. Mais le problème premier et central c’est le fait que les médecins et la société ne se soucient pas du consentement des personnes et qu’on ne mette pas en place des actions concrètes pour mettre fin aux violences et pour empêcher qu’elles se renouvellent sur d’autres. Du coup, ça me rend pessimiste sur le temps qu’il faudra encore pour voir des avancées législatives protectrices pour toutes les personnes présentant des variations du développement sexuel.

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1. Pour rappel, les statistiques avancent généralement le fait qu’au cours de sa vie une femme sur 7 a subi des violences sexuelles. Certaines études évoquent que les personnes LGBTQI ont encore davantage de risques (multiplié par 2 voire par 3). Ne pas prendre en compte en amont ces éléments pour mettre en place des règles protectrices de base constitue à mes yeux une faute grave.

2. On pourrait aussi mettre en perspective la façon dont les personnes subissant des violences conjugales sont encore trop souvent (mal)traitées par les individu·e·s et les structures qu’elles ont sollicitées pour obtenir de l’écoute et/ou de l’aide.

3. On peut noter que lors de ce rassemblement la décision de ne pas imposer à une personne une situation de tabagisme passif a fait consensus. De même, il a été décidé qu’on ne proposerait pas d’alcool ou de drogue à une personne mais que c’était à elle de solliciter activement les autres consommateurices si elle le souhaitait. On peut donc s’étonner d’autant plus que pour l’exposition à de la sexualité la question du consentement de la personne n’est cette fois-ci plus une décision claire et consensuelle.

Des violences médicales ordinaires

J’ai envie de continuer à vous parler de ma vie d’adulte et de mes souvenirs récents.

Comme on va parler de violences médicales, de manipulations, prenez le temps de savoir si vous voulez en lire davantage.

Quand j’avais environ 25 ans, j’ai eu un petit problème au niveau de la sphère uro-génitale (oui, ça fait très pro dit comme ça mais c’est aussi une façon de rester assez flou·e). Mon généraliste m’a donc orienté vers un spécialiste qui travaillait dans le service d’urologie d’un hôpital parisien. Forcément, j’y arrive assez tendu·e, d’une part à cause de mon inquiétude pour mon souci de santé mais aussi parce que j’appréhende la rencontre avec le médecin et comment il va se comporter.
Comme d’habitude, c’est cette fameuse histoire de craindre de faire à nouveau des rencontres violentes avec des médecins. J’entre dans le bureau. Le médecin est là avec « son » interne. Sa présence n’est pas nommée donc pas de marge de négociation sur sa présence. Sans doute qu’il s’agit encore d’un médecin qui pense que la formule « qui ne dit mot consent » est intelligente et adaptée… Bref, à ce moment là de ma vie, il m’est impossible de dire qu’être reçu·e par deux médecins, dont un qui va m’observer me mets très mal à l’aise. J’explique mon problème actuel. Et je dis un mot sur mon parcours médical passé (nom de mon « syndrome » + opération). Le médecin me dit « On va voir ça ».
Finalement il regarde, utilise un instrument qui me fait mal. Je lui dis. Il continue. Il me fait super mal. Je lui dis que je commence à entendre des bourdonnements et que je ne vois plus rien. Il arrête et s’agace : «Vous auriez pu me dire que vous faisiez des malaises vagaux ». Il me donne une prescription pour un traitement et me dit de reprendre un rdv. Je réponds oui mais je sais dans ma tête que je n’y remettrai pas les pieds.

Après un nouveau passage chez le généraliste, j’ai une autre adresse. Cette fois, direction un centre médical pluridisciplinaire.
Une fois là bas je suis reçu·e par un médecin de 60/65 ans. Je lui fais le topo sur ce qui m’amène et sur mon passé médical. Il m’explique « Vous n’auriez pas pu mieux tomber, j’étais un spécialiste de [nom de « mon syndrome »], j’en ai opéré plein ». Ambiance. Je me retrouve une nouvelle fois à me faire ausculter. A ce stade là, mes souvenirs sont flous. Je ne sais plus très bien mais j’accepte son traitement et de le revoir peu de temps après.
Contrairement au premier médecin, il me parle gentiment, ne me remets pas en cause. Je me détends un peu. J’ai besoin d’avoir confiance.
Finalement je le revois quelques semaines plus tard. Le problème qui m’a amené à consulter s’est en partie arrangé mais ce n’est pas fini. Il me dit de continuer mon traitement. Par contre il me dit qu’il a repéré qu’il y a une partie de l’opération que j’avais eu bébé dont le résultat n’est pas bon et que ça pourrait être un vrai souci plus tard si j’avais un problème de santé qui nécessitait la pose d’une sonde urinaire. Face à sa conviction et à son insistance que ce serait « plus raisonnable pour l’avenir », j’accepte une intervention qu’il me décrit comme légère, en ambulatoire et non douloureuse.
L’opération est fixée et faite. A mon réveil il me dit qu’il est content du résultat. Puis précise qu’il a aussi pris l’initiative de faire une « toute petite intervention en plus » pendant qu’il y était. Je me sens mal, j’ai l’impression de m’être fait·e avoir. Je serre les dents et souris. Je me demande même si, en pilote automatique, je ne lui dit pas merci…
Bien entendu, il ne me reverra jamais. Même pas pour vérifier que les fils se sont bien résorbés. Si la cicatrisation de l’intervention prévue n’est pas douloureuse, il n’en est pas du tout de même pour « le petit plus » qu’il avait fait en profitant de l’anesthésie. Je me sens vraiment imbécile. Et je suis en colère contre moi. Pas contre lui.

article 46- violences médicales ordinaires

Quelques années plus tard, j’évoque en version courte toute cette histoire avec une autre personne intersexe. Elle me dit que l’argument de la pose d’une sonde urinaire était mensonger et me donne des explications tout à fait convaincante qui montrent qu’il y avait une alternative technique ne nécessitant pas de chirurgie.
Ce mensonge médical m’en rappelle un autre, bien plus ancien. Celui de mon médecin traitant, que j’aimais beaucoup par ailleurs, qui était chargé de faire mes piqures d’hormones. Un jour où je refusais la piqure et que même maintenu·e par ma mère et mon frère, ils avaient du mal à me garder en place, il m’avait dit « si tu continues à bouger, je risque de casser l’aiguille à l’intérieur ». Cette image m’avait effrayé·e et je n’avais plus moufté·e.
Ce n’est que des années plus tard que j’ai appris par un médecin de mon entourage que ce n’était pas possible et qu’il s’agissait d’un mensonge.

Aujourd’hui, une part de moi reste en colère contre moi et se dit que j’ai été très bête à plusieurs reprises. Bête de ne pas comprendre les mensonges. Bête d’accepter ce qu’on me disait à partir du moment où c’était dit avec un sourire et de la douceur. Mais, maintenant, je suis également en colère contre ces médecins et contre le système qui les a formé et qui leur donne la conviction qu’ils font bien leur boulot et qu’ils sont intouchables. Et je me dis que ces violences là, sont des violences médicales « banales ». Les témoignages sur les violences gynécologiques et obstétricales de ces dernières années m’ont convaincu que tout cela est une norme. Pas au sens ou ce serait acceptable mais au sens ou statistiquement, ce sont des façons de faire qui sont très fréquentes.

Voilà, c’était mon article de rentrée, débordant de joie et de bonne humeur.

Être un·e adulte intersexe dans sa vie quotidienne c’est quoi concrètement ?

Je viens de passer un long week-end chez mes parents. Comme souvent je suis partagé.e sur l’impression que j’en garde. Pendant mon trajet de retour dans le train, j’ai eu envie d’écrire.

Être intersexe ce n’est pas un élément qui appartient à mon passé, à mon enfance et qui se serait arrêté en devenant adulte. Sans doute que pour un certain nombre d’entre nous, il y a un âge où on arrive à mieux se protéger de certaines choses, des violences spécifiques, mais le passé laisse des traces. Et je ne parle pas seulement de souvenirs. Je parle de ce que ça organise concrètement dans ma vie et dans la vie de pas mal de personnes intersexes avec lesquels j’ai pu échanger au fil de ces dernières années. Dans ce texte je parlerai plus spécifiquement à partir de ma place d’intersexe mutilé·e. Ça ne se veut pas exhaustif ou représentatif.

1) L’inquiétude et l’hyper-vigilance
– craindre toutes les situations où je serais dépendant·e des soins médicaux ou para-médicaux (hospitalisation pour un problème de santé, suite à un accident de la circulation, si je deviens dépendant·e un jour). Mon corps d’intersexe serait visible et me rendrait vulnérable aux équipes, aux remarques, aux questions.
– toute situation de séduction pouvant aboutir à de la nudité. C’est déjà pas forcément simple dans l’absolu et bien quand on est intersexe tout ça devient encore plus prise de tête.
– l’inquiétude d’être perçu·e comme intersexe dans un contexte où on ne le souhaite pas, où ça nous mettrait en danger
– le risque de l’outing par des gens avec qui on s’est fâché·e·s (ancien·ne·s partenaires, ancien·ne·s potes ou fréquentations diverses) ou « banalement » l’outing qui n’est même pas conscient de lui venant d’une personne qui révèle notre intersexuation à d’autres sans voir que transmettre cette information ne lui appartient pas sous prétexte qu’on a pu lui en parler

2) Les relations aux autres
– la conviction qu’on n’est pas aimable
– la conviction que les autres finiront par nous laisser seul·e
– l’incapacité partielle ou totale à être en contact physique avec les autres (bise, câlin, contact fortuits en étant assis·e à côté d’une autre personne, etc.)
– les effets que ça a sur nos relations avec nos ami·e·s (prise de distance, excuses bidons pour ne pas se voir, être présent·e mais absent·e psychiquement pendant l’interaction avec les personnes)
– probabilité plus forte d’être maltraité·e et abusé·e, notamment sur le plan sexuel
– parfois trop, parfois pas assez d’empathie pour les autres
– on ne parle pas de certains de nos vécus, de nos pensées et émotions parce qu’on pense, à tort ou à raison que ça ne sera pas compris (et souvent on a fait l’expérience que ce qu’on disait ne faisait pas sens pour l’autre, qu’iel s’en imaginait autre chose à partir de ses projections et représentations)
– la difficulté à évoquer son passé soit parce qu’il provoque des émotions débordantes soit parce qu’on se retrouve confronté·e au dilemme de masquer/modifier certains éléments liés à notre intersexuation qu’on ne souhaite pas partager à ce moment là, avec cette personne là
– tout faire pour tenter d’être aimable (être toujours d’accord avec les autres, se présenter sous un jour séduisant pour surcompenser la stigmatisation de l’intersexuation)
– être beaucoup plus irritable que la moyenne, parfois dire des choses blessantes à ses proches de façon impulsive


article 44 -concretement etre interUne toile de Edward Hopper

3) La relation à soi et à son fonctionnement psychique
– présence des divers symptômes du syndrome de stress post-traumatique
– se couper partiellement ou totalement de ses émotions et/ou de ses ressentis corporels
– un besoin accru de sentir qu’on contrôle les choses pour se sentir rassuré·e et en sécurité
– son corolaire, les imprévus, les rituels impossibles à suivre dans certains moments, les changements d’habitudes sont super anxiogènes
– hyper sensibilité à toute situation source d’anxiété ou de conflit
– ambivalence entre aller vers les autres et rester dans son coin
– davantage de consommation d’alcool, de substances aidant à se déconnecter, à s’absenter de soi
– usage non-contrôlé de la dissociation qui permet de se déconnecter, de s’absenter de soi
– le besoin de se mettre hors des interactions pour se remettre de toute la charge émotionnelle et de toute l’anxiété évoquée dans une bonne part des points évoqués ci-dessus.

Voilà, désolé·e c’était long et j’imagine aussi (un peu) déprimant à lire mais je me dis que ça peut permettre de mieux expliquer à des personnes de notre entourage en quoi être intersexe et mutilé·e, ça participe à certains de nos fonctionnements. Attention, pouvoir donner des éléments d’explication ça ne veut pas dire qu’on a une carte joker pour se comporter mal et ensuite dire « c’est les effets du trauma/du secret/de mes interactions précoces ». ça permet que nos proches aient une grille de lecture qui les aide à comprendre des comportements parfois peu compréhensibles. Et puis, ça peut nous aider parfois à faire attention à certains schémas qui se répètent et qui peuvent faire à la fois du mal à nos proches et à nous et donc de diminuer le risque qu’ils se reproduisent.

La fierté intersexe en question

La semaine dernière c’était la Marche de fiertés à Paris et des personnes intersexes, notamment du CIA, y étaient présentes. En regardant les photos qui ont été prises j’ai commencé à me demander : « Mais au fait, est-ce que j’y crois à la fierté d’être intersexe ? » Et j’ai dû me faire à l’idée que cette fierté n’existait pas de façon simple et évidente, qu’elle n’existait pas sans bémol et en toutes circonstances. Du coup, j’ai eu envie d’écrire autour de cette question. Je pense que ça vient parler de moi mais que ça peut parler aussi de ce que c’est d’être intersexe dans notre espace social tel qu’il est aujourd’hui et dans lequel nous nous construisons et vivons.

Je pense qu’en étant dans le milieu militant intersexe, j’ai oublié pendant tout un temps l’intensité de notre honte et la mienne en particulier. Je me suis construit·e dans cette honte sans rien y pouvoir. Dans les regards qui montraient du dégoût, de l’embarras, de la tristesse. Dans les regards qui tentaient de ne pas dire tout ça mais à qui ça échappait. J’ai grandi en entendant que je n’étais pas normal, que j’étais malade, que j’avais une malformation.

Je vis dans une société qui ne supporte pas les corps qui s’éloignent de certains critères pour qu’ils soient vus comme aimables ou même tout simplement acceptables. Les corps doivent être jeunes, beaux, minces, suffisamment musclés. Ils doivent aussi répondre à certains critères vus comme fonctionnels. Et les caractéristiques sexuelles n’échappent pas à tout ça. Parmi les caractéristiques sexuelles, les organes génitaux ont une place qui centralise encore plus l’attention.

intersex pride

Mon corps d’intersexe est un problème et le sera toujours. Il le sera toujours aux yeux de ma famille même si maintenant plus personne n’ose en dire quelque chose connaissant mon engagement militant. Mais parfois certains mots trahissent les pensées profondes. Mon corps d’intersexe sera toujours un problème quand j’aurai certains rendez-vous médicaux. Les médecins me poseront des questions, utiliseront des mots qui me feront mal. Mon corps d’intersexe sera toujours un problème dans le rapport à mes partenaires de sexe actuel·le·s ou à venir. Et si ce sera toujours un problème c’est à la fois parce qu’il y a certaines choses dans leur tête qui disqualifient mon corps, mais parce que ces choses sont également dans la mienne.

Si intellectuellement je peux me distancier de la honte, si chacun de mes coming out en tant qu’intersexe devient plus fluide c’est parce que je maîtrise mieux ma technique, mes mots et mes émotions mais une part reste inchangée avec le temps.

Je pense qu’en étant presque exclusivement en contact avec des intersexes qui militent, j’ai appris à réciter un discours tacite. Il y a des choses qu’on ne se dit pas dans la communauté intersexe militante. Il y a des mots qu’on ne doit pas dire, des idées qu’on ne doit pas formuler. Et je pense que ça nous éloigne d’une part importante des autres personnes intersexes. Toutes celles qui ont super honte, qui sont isolées, qui n’ont jamais parlé avec d’autres intersexes (ou sans savoir qu’elles l’étaient respectivement).

En France, le militantisme intersexe s’inscrit maintenant dans le temps mais le nombre de personnes qui contacte les permanences et autres événements de visibilité se compte bien vite. Pareil pour le nombre de membres du forum intersexe qui existe depuis plusieurs mois1. Pourtant la pétition lancée par le CIA est maintenant à 60 000 signatures. Parmi toutes ces personnes, combien d’intersexes dans la honte ? Combien d’intersexes qui ne parviennent pas se reconnaître vraiment dans ce mot ? Combien de personnes qui ne peuvent pas contacter des militant·e·s en se disant qu’elles ne seront pas à la hauteur de ces activistes visibles, avec tellement de force, de courage, de style, etc.

Attention, je ne suis pas en train de dire que notre capacité à agir et à être visible est une mauvaise chose. Je dis seulement qu’en faisant tout ça, on risque parfois d’oublier toute la souffrance qu’on a eu et qu’on peut garder encore aujourd’hui à être intersexe. Ce truc qui nous prend parfois à revers, qu’on ne voit pas venir et qui nous laisse sur le carreau un bon moment. Parce que oui, j’en suis convaincu·e, on est plein à s’agiter, à agir, à parler fort pour masquer cette (petite ?) voix qui nous rappelle que notre corps n’est pas OK.

Bien sûr, chacun·e a son propre parcours et sans doute que certain·e·s d’entre nous arrivent à vivre plus sereinement avec leur identité d’intersexe mais je suis assez convaincu·e qu’au mieux, on arrive seulement à s’en accommoder. On arrive à faire avec, plus ou moins et parfois pas du tout. Mais si on pouvait changer de corps, dans un claquement de doigt, magiquement, sans conditions et sans mauvaises conséquences, je pense qu’on serait un certain nombre à le faire. Moi je ne doute pas que je le ferai. Et c’est ce qui me fait penser très fort que je ne pourrai jamais réellement être fier·e d’être intersexe. Ça me fait mal de faire ce constat mais je sais maintenant que ça me fait aussi du mal d’essayer d’être le parfait intersexe parce que je n’y arriverai jamais. Du coup, de la même façon que je survis avec un certain nombre d’autres blessures, je survivrai avec celle-ci mais je ne pourrai jamais penser qu’être intersexe est un cadeau que la vie m’a fait.

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1. http://intersexes.forumactif.com/

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Ajout le 23-07-19
Quelques jours après la publication de ce texte une amie m’a dit qu’une partie de ce qu’elle y avait lu lui avait fait pensé à un article publié dans le Guardian intitulé « The rise of the body neutrality movement« 
J’ai lu à partir de mon mauvais anglais et d’un traducteur automatique cet article et j’ai compris de quoi elle parlait. Ce que j’en garde c’est le fait que certaines personnes sont à l’aise avec le terme « body positive » et que d’autres sont plus à l’aise avec le terme « body neutrality ». Pouvoir permettre à chacun·e de naviguer avec ces mots me semble précieux. Certaines personnes, dont je fais partie, trouvent trop dur de devoir aimer leur corps. Avoir un rapport plus apaisé, plus neutre est ou serait déjà un sérieux gain. Pouvoir cohabiter avec soi, sans avoir envie de se faire du mal c’est déjà très bien. Bien entendu que si certaines personnes peuvent aimer leur corps, en être fières, avoir un rapport positif avec lui c’est super pour elles. Ce que je tenais à préciser ici c’était de dire que l’amour et la fierté que certaines personnes peuvent gagner est une super chose pour elles mais qu’il est important de se dire qu’on n’a pas à se sentir obligé·e de devoir avoir le même vécu. Et si ce débat se fait auprès d’autres groupes sur les questions de comment elles se débrouillent avec leur corps qui s’éloignent des normes, je pense qu’il n’est pas déraisonnable de se dire qu’au niveau de la communauté intersexe on peut aussi avoir des divergences sur ces questions là sans qu’on aient à se déchirer et à se faire du mal.
Et donc un merci spécial à toi chaton, qui te reconnaitra, pour ton soutien 🙂

Comment mon genre s’articule à mon intersexuation ?

Je me sens toujours déguisé·e en quelque chose ou en quelqu’un. Ce n’est pas que je ne sais pas qui je suis. C’est plus que j’ai l’impression que la société attend une sorte de fixité, d’unité des personnes, qu’elles soient raccords, cohérentes, homogènes dans leurs expression et identité de genre. Et ça, ça me paraît éloigné de moi. Une impression d’injonction étouffante.

Si je me sens déguisé·e tout le temps, tous les déguisements ne se valent pas. J’ai mon masque blanc, reposant, le fond sur lequel on va dessiner et mettre en scène. J’aime me sentir informe dans ces moments là. Mon regard sur moi n’est pas vraiment là. C’est reposant. Je suis transparent dans le regard des autres ou m’imagine comme tel.

Dans d’autres moments, très différents, j’aime me sentir beau. Parfois avec mon look d’étudiant faussement sage. Parfois avec ma moustache dessinée au crayon noir. J’aime me sentir dragking. J’aime me sentir butch avec ma veste et mes grosses baskets montantes. C’est le type de masculinité qui me parle, c’est la masculinité avec laquelle j’aime me déguiser. Le reste m’insupporte. Jouer une masculinité qui croit qu’elle est vraie et naturelle. Faire « vraiment homme », laisser penser que j’y crois, voir le regard des autres qui m’y confirme me provoque à chaque fois une impression poisseuse. Dans cette configuration, le pire c’est la volonté de connivence masculine des hommes cis et hétéros. Mais, même avec des pédés cisgenres ça me gêne la plupart du temps. Je me sens décalé. Il y a erreur sur la personne. Vous vous êtes trompés de numéro. Je ne veux pas être ce garçon que le société via les médecins, leurs mutilations, leurs hormones ont voulu faire de moi. Un garçon crédible et normé. Me sentir regardé comme « un homme, un vrai » me renvoie à la volonté politique de me faire disparaître en tant qu’intersexe et c’est insupportable.

Mais je m’égare (un peu). Reparlons fripes. Je pense que c’est au travers de vêtements connotés comme féminins que j’ai véritablement appris à me regarder, que j’ai appris à aimer mon corps. A explorer vraiment comment je me sens en dehors d’un chemin tout tracé et imposé. C’est là que j’ai par exemple appris à trouver mes jambes sublimes et à accepter les compliments à ce sujet. J’aime ma robe à sequins verts. Ma combinaison noire, sobre mais sublimement coupée, me fait aussi me sentir belle.

Alors voilà, la question des mots pour me définir, pour me catégoriser, me rendent ambivalent·e. Y aurait-il un mot qui dirait exactement ce que je ressens ? Aujourd’hui, rien ne sonne juste, ça grince. Aujourd’hui rien ne tombe juste sur mon corps, c’est mal coupé, ça fait des plis, ça baille à certains endroits, c’est trop étriqué à d’autres.

Les gens, y compris vous, lecteurices de ce texte, allez peut-être vouloir attribuer un mot précis à qui je suis. Non binaire ? Gender fluide ? Un mec cis en mal de queeritude ? A t-on le droit de performer en drag king un jour et en queen le lendemain ? Et si oui, on est qui/quoi ?

J’ai entendu plein d’histoires de personnes trans. Je ne me reconnais pas dans la plupart. Est ce parce que dès mon enfance, en tant qu’intersexe, j’ai eu un écart spécifique avec ce qui était attendu de moi et que c’était dans l’esprit de mon entourage ? Ma famille m’a demandé d’être un garçon mais sans y croire vraiment. Sans croire que j’en était un vraiment. Ou sans croire que je pourrais tenir le rôle. Finalement, je l’ai plutôt tenu. Certes en étant un garçon qui jouait davantage avec les filles. Certes en étant un ado qui était « trop féminin » dans ses gestes et ses intonations pour ne pas se faire traiter de pédé. Certes en faisant du sexe avec des hommes. Mais pour autant, je restais dans la case des garçons/hommes/mecs. Même si j’étais à la marge. Je pourrais me contenter de cette marge. Et d’ailleurs, je m’y plais souvent. Mais je pense que j’ai parfois besoin de m’éloigner de cette marge. D’aller au-delà de ces lignes, de sortir de la page du cahier qu’on m’a donné et d’explorer un ailleurs. Je verrai comment je m’y sens, quels allers-retours je ferai, qu’est-ce que je vivrai de plaisant ou de déplaisant en route. J’ai envie/besoin de faire un road-trip dans mon identité de genre. Je crois que c’est aussi « simple » que ça.

Certain·e·s me diront que ce que je dis ou fais n’est pas politique, que ce n’est que du ressenti, que je peux passer pour un homme cisgenre et bénéficier de ce privilège. Alors oui, je vois les effets de la violence transphobe sur plein de personnes pour qui j’ai beaucoup d’affection et je n’aurais pas l’indécence de dire que nous vivons la même chose. Pour autant, être vu par les autres comme un homme, comme un homme dyadique qui plus est en très pesant. Et j’ai déjà suffisamment de certaines casseroles sur lesquelles je n’ai que peu de contrôle pour me sentir lesté. Trop d’énergie perdue. Je commence à m’autoriser à me dire que je n’ai pas à supporter d’être lesté par certaines choses que je peux alléger. M’éloigner du militantisme et diminuer l’intensité de mes semaines a permis de lâcher du lest mais je veux plus. Je veux enfin dire aux autres que je ne suis pas (seulement ?) un garçon, fût-il un garçon pédé, fût-il un garçon intersexe. Et je commence ici et maintenant.

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Merci à Adel Tincelin dont le livre « On n’a que deux vies » m’a aidé à retrouver le désir d’écrire. Une écriture qui cherche autant de liberté que possible. J’ai envie de cultiver cette capacité à être en contact avec toutes les parts de moi que j’avais appris à faire taire et que j’oublie encore trop souvent.

Il est temps de faire une pause

Je l’avais vu venir mais je n’ai pas su l’éviter : le craquage. J’ai trop fait ces dernières années. Si elles ont été stimulantes, si elles ont été faites de jolies rencontres et qu’elles avaient du sens, ces deux dernières années m’ont mis à plat. J’ai puisé plus d’une fois dans mes réserves de secours et là, je dois me rendre à l’évidence, je ne suis plus en état de militer quotidiennement que ce soit dans des associations ou via les réseaux sociaux et le blog.

Je suis dans un rapport à mon militantisme qui devient malsain. Ça devient un devoir, je m’en demande toujours plus, je dépasse chaque fois un peu plus mes limites précédentes. La quasi totalité de mon temps est actuellement utilisée pour faire des choses utiles, j’en ai oublié les choses plaisantes et ressourçantes.

Finalement, ce risque du burn out dont j’ai mis en garde des camarades à plusieurs reprises, je me le prend en pleine face.

Je ne pense pas arrêter totalement mais mon engagement ne sera que très ponctuel, sur des points bien précis. Par défaut je vais me préserver.

article 42

Il n’y a pas longtemps, un ami m’a fait remarquer avec subtilité que je disais beaucoup de choses dures sur moi et il m’a demandé si j’arrivais à m’accorder un peu de bienveillance. Ça a été quelque chose d’assez fort après-coup car j’ai perçu qu’en ce moment j’avais encore moins de bienveillance à mon égard que d’habitude. Sans doute que ça me rend encore plus écorché quand les gens disent ou font des choses blessantes, involontairement ou non. L’important est que ça me fait du mal, que je les ressasse et que ça m’épuise. Même une cause noble et importante n’a pas à me mettre dans ces états.

Il faut que je prenne soin de moi en m’éloignant de ces interactions et en cultivant autant que possible un peu de douceur à mon égard.

Actuellement je n’ai plus de carapace pour me protéger de plein de petites choses pourtant pas forcément terribles. Du coup il faut que j’évite d’être confronté à tout ça car c’est douloureux et destructeur d’y être exposé.

Quand je récupèrerai en protection par rapport aux micro-agressions il faudra que je me pose la question de savoir si au delà du fait d’être en état d’affronter certains trucs liés au militantisme, si j’en ai l’envie. Cette question me semble d’autant plus importante que la situation s’est produite il y a déjà quelques années…

Si je dis tout ça ici c’est bien parce que je pense que c’est en lien avec les violences médicales que j’ai subi, avec mon PTSD et avec le stress minoritaire. Tout ça draine une partie de mon énergie, de manière chronique et je pense que j’ai toujours tendance à le minimiser même si ça commence à faire un bout de temps que j’en suis conscient.

En tout cas, je suis content d’avoir participé à des moments importants où deux belles associations se sont structurées et développées.

Pour ma part, je vais utiliser ce nouveau temps libre pour faire tout ce que j’ai mis en attente depuis trop longtemps, être dans l’instant présent et vivre davantage de choses en fonction de ce qui me fait du bien. De votre côté, prenez soin de vous. Allez, à la prochaine les chouchou·e·s.

Des soins centrés sur les besoins des intersexes, une révolution à venir ?

Aujourd’hui, la préoccupation majeure des médecins s’intéressant aux intersexes est de justifier les prises en charges actuelles (mutilations et traitements hormonaux non-consentis) et de dire qu’ils « améliorent » leurs techniques. Mais en dehors de ça, rien n’est fait pour améliorer les besoins de santé des intersexes. Autrement dit, la situation actuelle est kafkaïenne : les médecins ne s’occupent pas de ce que les intersexes expriment comme besoins de santé réels mais ils dépensent beaucoup d’énergie pour maintenir les prises en charge précoces et non-nécessaires à la santé que les intersexes dénoncent… Autrement dit, si l’on veut une amélioration de notre santé physique et psychique, il ne faut pas attendre que les professionnel·le·s de santé impulsent un changement.

L’urgence d’une autre politique de santé concernant les intersexes
Puisque les médecins ne se préoccupent pas de notre santé et qu’ils ne font pas d’études pour savoir quels sont les besoins que nous avons réellement, nous devons nous en charger. En plus de nous demander un travail lourd (en charge émotionnelle et en terme de temps pris sur nos vies professionnelles et/ou familiales) cela pose le problème du fait que l’état paye les médecins hospitaliers pour modifier sans leur consentement les corps des intersexes mineur·e·s mais ne rémunère pas les associations intersexes qui effectuent ce travail de santé publique !
Si l’urgence de militer pour que cessent les mutilations est clairement inscrite dans l’agenda des associations intersexes il est important que nous n’oublions pas en parallèle l’urgence de nous occuper de notre santé ici et maintenant. Combien d’entre-nous subissons les conséquences néfastes des modifications chirurgicales et hormonales que nous avons subies par le passé ? Combien d’entre-nous n’avons pas accès à des traitements hormonaux adaptés à nos besoins car ni les médecins, ni les laboratoires ne se soucient de nous1 ? Combien d’entre-nous différons nos rendez-vous médicaux en raisons de remarques blessantes voir de maltraitances de la part de médecins ? Enfin, combien d’entre-nous ont renoncé à tout suivi médical ?
Toutes ces questions pourraient avoir des réponses. Et sur ces réponses des politiques de santé pourraient être construites. Vous me direz que ça coûte de l’argent. Mais l’argent est là. On ne peut qu’estimer ce que chaque année les mutilations des enfants et ados intersexes coûtent à la sécurité sociale. Ces opérations souvent multiples, nécessitant des hospitalisations longues coûtent des sommes qui ne sont en rien comparables à ce que coûteraient les politiques de santé dont nous avons besoin.

Un même constat un peu partout dans le monde
Ce problème d’accéder à des professionnel·le·s de santé à l’écoute, bienveillant·e·s et compétent·e·s se retrouve partout dans le monde. Il y a un an, un article2 très intéressant a été publié par Kimberly Zieselman, activiste états-unienne pour Interact Advocates. Voilà notamment trois passages particulièrement forts et pertinents issus de sa tribune :

« Même si je vis dans une grande ville réputée pour ses hôpitaux, je n’ai toujours pas réussi à trouver un endocrinologue qualifié pour gérer mon traitement, encore moins un médecin qui comprend ce que signifie être intersexe »

«J’ai lu une tonne de revues médicales et de journaux évalués par des pairs. C’est la seule façon pour la communauté intersexe d’être informée, afin que nous puissions à notre tour informer nos médecins et infirmières »

« Trop souvent, notre meilleur pari est de trouver des fournisseurs de soins de santé qui sont au moins prêts à nous écouter, puis de faire le travail souvent émotionnellement épuisant de les éduquer sur l’intersexuation »

En France, je connais beaucoup de personnes, membres d’une association intersexe ou pas, qui rencontrent exactement les mêmes problèmes dans leur vie. Individuellement, nous naviguons au mieux pour trouver des médecins qui nous accueillerons correctement, qui seront bienveillant·e·s avec nous. C’est le socle pour n’importe quel suivi. Sur cette base là, nous allons devoir faire leur éducation, leur expliquer ce qu’est l’intersexuation, leur donner une perspective non-pathologisante, leur expliquer le problème des termes tels que DSD, trouble du développement sexuel, anomalie, malformation, etc. Ensuite, il faudra qu’ils se documentent sur les implications de notre variation et/ou sur les implications des traitements que nous avons subis. Oui, pour les intersexes ayant subi des chirurgies génitales nous sommes plus exposé·e·s aux infections urinaires. Oui, pour les personnes qui ont eu une ablation de leurs gonades cela a des conséquences sur notre suivi hormonal, etc. Et puis, il faudra aussi qu’ils nous écoutent sur comment on sent notre corps, quels sont nos besoins de santé et comment l’idée d’aller faire un examen complémentaire lorsque cela s’avère nécessaire peut être source d’une inquiétude légitime vu les (très) mauvaises expériences que nous avons eu nous-même ou nos ami·e·s inters.

Malgré tout, nous piétinons
Alors que nous avons beaucoup de besoins nous n’arrivons ni à préciser clairement l’état de santé de notre communauté ni à mettre en place des dispositifs permettant de prendre soin de nous. Pour tout dire, cela me rend très triste et me décourage. Pourquoi arrivons nous à nous mobiliser si efficacement pour lutter pour le bien de la génération à venir et pas pour nous-mêmes ? (nous mettons en place de nombreuses actions pour la fin des mutilations mais nous piétinons quand il s’agit de concrétiser des actions pour améliorer notre vie aujourd’hui). Est-ce que nous avons été tellement abimé·e·s que nous ne pouvons pas agir pour notre bien ? Avons-nous intégré l’idée que nous n’avons pas suffisamment de valeur pour prendre soin de nous ? Est-ce que nous ne pouvons avoir de l’énergie que pour prendre soin des autres ? Est-ce qu’il faut être au bord du gouffre pour mériter qu’on mette en place des actions de care collectives ? Est-ce qu’on n’arrive pas à vraiment investir ce terrain de militance parce que nous craignons trop d’être en contact avec des professionnel·le·s de santé compte tenu du mal qu’ils ont fait à notre communauté ? En tout cas, une chose est sûre, le problème est là, on n’avance pas assez sur ces questions. Nos santés se dégradent, nous vieillissons, et nous ne savons pas vers qui nous tourner dans notre communauté ou en dehors de celle-ci pour prendre soin de nous.
Pourtant il y aurait des pistes à explorer. Ces dix dernières années, souvent dans l’urgence, les militant·e·s intersexes ont été en contact avec des médecins qui ont pu a minima limiter la casse et au mieux vraiment prendre soin de la santé de certain·e·s d’entre-nous. Mais ça ne se fait que dans l’urgence et ces contacts ne sont pas mutualisés. Par ailleurs, d’autres associations (féministes, LGBTQ) effectuent un important travail de formation, de dialogue, de réseau avec des professionnel·le·s de santé mais on ne partage pas suffisamment nos expériences, nos moyens, nos savoirs, nos carnets d’adresses. C’est une vraie perte collective. C’est une fragilisation de notre communauté que de ne pas mutaliser tout cela.
Très concrètement, ne pas organiser les choses collectivement c’est tantôt laisser les personnes en difficulté sans le niveau de soutien ou de soin qu’elles pourraient attendre, tantôt laisser les personnes intersexes qui interviennent auprès d’elles s’épuiser faute d’autres ressources et de renfort pour être elles-même soutenues dans leur travail de soutien3.

recherche communautaire

Des outils existent, nous devons nous les approprier
Regardons ce que des associations féministes, de lutte contre la grossophobie, de lutte pour l’autodétermination des personnes trans ou encore de personnes vivant avec le VIH ont pu mettre en place. Elles ont su impulser des projets avec des professionnel·le·s de santé, leur faire entendre leurs besoins, être dans une complémentarité où les compétences respectives sont reconnues et où les soignant·e·s ne sont pas dans un positionnement paternaliste.
C’est aussi une expérience forte car elle permet de sentir que nous reprenons le pouvoir sur un aspect de notre vie. Sentir que nous avons la capacité à nous organiser, à améliorer nos conditions de vie et notre santé au sens large est une expérience d’empowerment. Tout cela est de plus en plus conceptualisé et défendu notamment dans le cadre de la santé communataire4. Il est notamment évoqué quatre composantes essentielles :

la participation, la compétence, l’estime de soi, la conscience critique. Cette dernière se construit progressivement, à partir d’une conscience d’abord individuelle puis collective (la personne ou la collectivité n’est pas seule à avoir un problème) sociale (les problèmes individuels et collectifs sont influencés par la façon dont la société est organisée) et politique (la solution des problèmes d’ordre structurels passe par le changement social c’est à dire par l’action politique).

Co-construisons ces projets car nous avons besoin de certaines compétences professionnelles. Sachons utiliser les ressources extérieures à la fois parce que techniquement nous ne pouvons pas maitriser nous-mêmes toutes les compétences dont nous avons l’utilité mais aussi parce que nous appuyer sur ce qui existe déjà c’est nous décharger de certaines tâches. Si nous pouvons nous économiser sur certaines actions qui peuvent être portées par des personnes dyadiques compétentes et bienveillantes, faisons le. Gardons à l’esprit que le travail du care est un travail et qu’il nous prend déjà beaucoup de temps et d’énergie. Si une partie de ce travail peut être porté par d’autres et fait correctement, profitons en. Par ailleurs, si l’accès à ces espaces de santé physique et psychique peuvent être gratuits (pris en charge par la sécurité sociale ou par des centres municipaux) c’est encore mieux. Après ce que l’Etat a fait subir à beaucoup d’entre nous (via les services hospitaliers pratiquant les mutilations), après avoir abimé nos corps et nos psychismes, ça paraît être la moindre des choses qu’il soit en mesure de réparer partiellement ce qu’il a fait. C’est à la fois reconnaître le préjudice et soulager les pathologies iatrogènes (c’est à dire les problèmes de santé que les actes médicaux ont produits sur nos corps qui étaient en parfaite santé auparavant).
Enfin, nous pouvons aussi mettre en place par nous mêmes de nombreuses ressources (livrets d’informations sur nos corps et nos besoins, groupes d’auto-support, etc.) Développons collectivement des moyens structurés pour que l’aide intracommunautaire soit une force qui participe à la construction de notre communauté, qui nous lie les un·e·s aux autres, plutôt que faire des actions improvisées au coup par coup qui nous épuisent et dispersent nos forces.

Nous avons un équilibre à trouver entre du soutien intracommunautaire, du partage de savoirs sur la santé physique et psychique entre nous et le recours à des professionnel·le·s de santé quand nous le souhaitons et/ou quand c’est nécessaire.

J’espère que nous saurons faire ce travail car :
– il correspond à une urgence qu’on ne prend pas assez en compte pour le moment
– il est éminemment politique : survivre dans ce monde et prendre soin de soi quand on est intersexe est tout sauf une évidence
– il permettra à celleux d’entre nous qui militons d’être en état physique et psychique de poursuivre cet engagement sans risquer de tomber malade
– il est juste, tout simplement.

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1. On sait hélas que les médicaments sont avant tous pensés pour les hommes cisgenres et dyadiques au détriment des femmes cisgenre et dyadiques et donc encore plus au détriment des personnes trans et/ou intersexes. Voir notamment l’article suivant pour plus d’informations : Kim, A. M., Tingen, C. M., & Woodruff, T. K. (2010). Sex bias in trials and treatment must end. Nature, 465 (7299), 688-689.

2. « In the intersex community, we’re desperate for quality care. Doctors aren’t listening » par Kimberly Zieselman https://www.statnews.com/2017/10/26/intersex-medical-care/

3. A ce sujet, je recommande la lecture de « SAS, please someone help me – Fanzine de santé communataire transpédégouines meufs » par Santé Active et Solidaire Toulouse
https://santeactivesolidaire.files.wordpress.com/2015/03/zinesas.pdf

4. Voir le livre « Introduction à la psychologie communautaire » coordonné par Thomas Saïas