La culpabilité de ne pas en faire assez dans mon militantisme

Comment je prends en compte mes limites ? Mon énergie restreinte ? Mon temps compté ?

Comment je me cache derrière mes besoins et mes blessures pour ne pas faire plus pour les autres ?

Est-ce que parfois je sacrifie les autres pour mon confort ? Quel confort est légitime ? A quel moment c’est basique et juste de partager une pomme pour manger à deux dessus ? A quel moment c’est simplement stupide de sauter dans le précipice où un·e autre est en train de tomber ? Voilà mon dilemme, en deux images.

Je pense parfois ne pas agir assez pour les autres. Je pourrais les protéger plus, les aider davantage. Et particulièrement les autres intersexes.

C’est parfois un écartèlement. Je me sens responsable des mutilations qui continuent. Je me sens responsable des suicides qu’on n’a pas pu éviter. Je me sens coupable de ne pas fournir de quoi faire avancer des projets qui sont nécessaires mais qu’on n’est pas en état collectivement de mener ici et maintenant.

article 34 - Natalie FossIllustration faite par l’artiste norvégienne Natalie Foss


Et si j’étais davantage visible, est-ce que ça aiderait d’autres personnes ? Est-ce que ça permettrait à d’autres intersexes de se reconnaître comme intersexes ? De s’engager dans le militantisme ? D’avoir plus de force toustes ensemble ?
Et si je travaillais moins et que je militais plus, est-ce que ça changerait la donne ?

Je n’arrive pas à penser. Les mots s’éparpillent.
Impression de nausée.

Honte de dire ça.
Culpabilité d’être moins abimé que d’autres.
Colère de ressentir cette honte et cette culpabilité. Une part de moi pensant qu’elle ne m’appartient pas. Que bien d’autres que moi portent les vraies responsabilités des violences que nous subissons. Mais une autre part de moi ne peut s’en dégager.

Alors j’écris parce que j’imagine que je ne suis pas seul·e à ressentir ça.
J’écris parce que je me dis que ça peut aider d’autres.
J’écris pour les personnes qui se sentent responsables des violences qu’elles ont subies. Et pour celles qui se sentent responsables des violences dont elles n’ont pu préserver les autres.

* * *

Aujourd’hui je ne sais pas me pardonner, être apaisé par rapport à ces émotions mais j’aimerais pouvoir être l’une des choses qui t’aidera, toi qui me lis, à conquérir cet apaisement. Et peut-être qu’en faisant ça, j’arriverai aussi à conquérir une part du mien.

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Les psys soi-disant LGBTQI-friendly

Bon, je pense que le titre de l’article donne une petite idée de mon point de vue sur le sujet. Je suis super méfiant et critique sur ce genre de psys. Alors, que tu sois une personne qui cherche un·e psy ou que tu sois un·e psy qui veut te comporter correctement vis à vis des différentes minorités LGBTQI, cet article est pour toi.

Avant de commencer, je vais préciser un peu les choses. Ici, je vais évoquer spécifiquement le positionnement des psys qui se veulent réformistes et sympas. Autrement dit, les psys qui peuvent être (un peu) critiques par rapport à ce que leurs collègues peuvent écrire de particulièrement ignobles (propos sexistes, transphobes, homophobes…) Sur les psys qui sont sur des positionnements ultra-conservateurs et tradi, j’ai déjà développé pas mal de choses depuis l’ouverture du blog. Je me dis qu’il est donc plus intéressant de s’occuper de cet autre groupe : ces psys qui se pensent comme plus ouvert·e·s que les précédent·e·s.

Ultime précision, je vais d’abord dire deux mots sur ce qui me pose problème dans les positions et les discours de ces psys vis à vis de l’ensemble des LGBTQI. Ensuite, je développerai plus spécifiquement la situation par rapport aux intersexes.

En tant que psy, ne pas être hostile, méprisant, condescendant, vis à vis des LGBTQI c’est un bon début si on veut les accompagner dans un parcours thérapeutique mais ce n’est pas suffisant, loin de là. Il faut ne pas les voir comme des erreurs d’aiguillage. Autrement dit, il ne faut pas vouloir que la thérapie cherche à « comprendre l’origine » de l’orientation sexuelle d’une personne non-hétérosexuelle. Une telle démarche, c’est déjà homophobe et/ou biphobe. Eventuellement, si le/la psy pousse aussi les hétéros à comprendre pourquoi iels sont hétéros, ça devient moins problématique. Pareil sur les hypothèses développées sur les personnes trans, leur rapport à leur enfance, la façon dont iels ont été investi par leur famille, etc. C’est transphobe de vouloir expliquer les transidentités par un arrêt du développement de l’image du corps ou je ne sais quelle théorie pourrie.

Etre un·e psy LGBTQI-friendly et accueillir correctement ses client·e·s/patient·e·s, ça repose sur plein de bases différentes dont le fait de :
– ne pas dire de choses réac et pourries
– ne pas faire de l’homosexualité ou de la transidentité de la personne un problème à comprendre et à résoudre,
– ne pas être fasciné·e par la personne qui serait vue comme un papillon rare et exotique
– connaître suffisamment les spécificités des personnes reçues (notamment sur la réalité sociale et ce que cela induit comme hypervigilance et comme confrontations à des situations de violences subies par les personnes LGBTQI dans l’espace social, au travail, dans la famille d’origine, etc.).

33- therapie conversion

Je vais maintenant parler plus spécifiquement de psys qui se revendiquent comme ouvert·e·s et progressistes, qui peuvent être reconnu·e·s comme allié·e·s par certaines personnes LGBTQ mais qui sont dans des positionnements tout aussi ignobles vis à vis des intersexes que les psys qu’ils critiquent (avec assez peu de virulence et beaucoup de discrétion la plupart du temps).

Le texte sur lequel je vais m’appuyer pour expliciter ma critique s’intitule : « Accompagnement des enfants porteurs de désordre du développement sexuel et de leurs familles, un exercice multidisciplinaire ». Cet article est un exercice de style surréaliste entre des propos pathologisant et stigmatisant les intersexes (les personnes intersexes étant qualifiées de « porteuses de désordre du développement sexuel ») tout en cherchant à se donner un air sympa et éthique. Les auteur·e·s écrivent par exemple :

« l’accueil et la prise en compte de l’avis de l’enfant nous apparaît particulièrement crucial. En appui des motions éthiques et déontologiques, nous sommes en effet particulièrement attentifs à l’avis de l’enfant dans la réalisation des différents temps de prise en charge, que ce soit sur le versant du traitement endocrinien que sur le versant des indications chirurgicales. »

Mais ce genre de propos occupe 4 lignes sur la totalité de l’article et ils précisaient plus tôt dans le texte que c’était fait en fonction des capacités cognitives de l’enfant. Autrement dit, pour les bébés il n’y a pas d’avis. Et pour les enfants, le consentement peut être régulièrement extorqué via des informations partielles et des arguments relevants plus de la manipulation que d’une information réelle (là, je ne parle pas spécifiquement de retours concernant la pratique de cette équipe mais de nombreux témoignages d’intersexes disent que c’est ce qui s’est passé pour elleux un peu partout en France).

De mon point de vue, ces psys sont d’une grande malhonnêteté intellectuelle. D’un côté ils laissent croire qu’ils sont très attentifs à ce que disent les personnes concernées, à leur autodétermination, à leurs critiques par rapport à leur médicalisation forcée :

« les revendications portées par les milieux associatifs intersexes et les modifications que nous observons en termes de droit européen et français tout comme les modifications socioculturelles qui vont dans le sens d’une meilleure acceptation sociale de positions genrées neutres, nous conduisent à poursuivre notre réflexion quant aux différentes possibilités offertes concernant l’assignation des enfants DDS à la naissance. »

mais en parallèle ils n’opèrent aucun changement dans leur pratique et dans leurs théories. Le seul « accompagnement » qu’ils mettent en place est médical (c’est à dire chirurgical et hormonal) et pas du tout psychosocial (accompagner la personne concernée dans son cheminement propre, rassurer les parents si besoin, accompagner les professionnel·le·s éducatifs pour que l’enfant soit intégré correctement dans sa scolarité…)

Par ailleurs, ils justifient les mutilations avec les mêmes arguments que les psys les plus réactionnaires qui les ont précédés et qui sont toujours en poste pour beaucoup. Ils partent du principe que les parents ne pourront pas investir leur enfant intersexe, l’aimer et s’en occuper s’il n’est pas normé via une chirurgie (chirurgie mutilante ne respectant pas le principe de consentement libre et éclairé et la libre disposition de son corps diraient des activistes intersexes). On retrouve les classiques de ce type de littérature : les corps intersexes sont « sidérants », « effractants », « impensables » pour les parents et les médecins (ce sont les mots utilisés par les auteur·e·s de l’article).

Ce texte explique comment, aujourd’hui, le Centre hospitalier régional et universitaire de Lille organise le diagnostic et la mutilation des jeunes intersexes « pour leur bien » (c’est à dire soit-disant pour qu’ils soient aimés par leurs parents et non-discriminés à l’école…) sous couvert de jargon psy et de théories non-questionnées depuis plusieurs dizaines d’années :

« La chirurgie peut être vécue comme une réparation physique mais aussi psychique. Elle peut permettre parfois de réparer «symboliquement» les failles narcissiques des parents. « 

« Le temps chirurgical peut donc fréquemment s’entendre comme pouvant permettre une remise en continuité de l’investissement de l’enfant par ses parents au-delà de l’effraction traumatique possible autour de la naissance. En ce que la chirurgie « corrige » l’impossible à penser, elle permet souvent de soutenir l’investissement porté par les parents vis-à-vis de leur enfant. »

« La réparation chirurgicale avait fait de ce cauchemar un mauvais rêve. . . »

« L’assise psychique, reposée sur la différence des sexes, sur les théories sexuelles infantiles, s’effondre. La bisexualité ne peut donc s’inscrire dans la réorganisation psychique puisque trop apparente, trop visible sur ce corps,destituant ce fantasme à une réalité. »

« L’enjeu principal de l’assignation nous semble donc d’offrir aux parents, à la famille, aux soignants un support sur lequel le jeu des identifications devient possible »

On voit bien avec ces citations que les chirurgies non-nécessaires à la santé des intersexes et non-consenties sont vues très positivement par les auteur·e·s de l’article. Il n’y a aucun questionnement critique malgré tout ce que les personnes intersexes ont pu dire et écrire depuis 20 ans. Pourtant, les auteur·e·s disent bien connaître les revendications des intersexes et les évolutions du droit européen et français (comme évoqué plus haut dans le présent article).

Bref, si on regarde rapidement, ces psys tentent de donner l’image de personnes dans le dialogue, dans le questionnement de leur pratique, dans le respect des droits humains des personnes LGBTQI mais ce n’est pas le cas. Quand on regarde leurs positions concrètes, elles sont les mêmes que leurs collègues gardiens du dogme et produisent les mêmes effets (violence physique, psychique, symbolique).

33- Existrans2015.jpg

De mon point de vue, bon nombre de ces psys tiennent des positions pseudo-friendly pour mieux endormir les critiques et pour mieux faire avancer leurs carrières. Ils ont également perçu qu’en étant dans cette position, cela pouvait faire vaciller l’unité des associations militantes. En effet, ces psys disent parfois qu’il faut être en mesure de faire des compromis, de laisser un peu de temps passer, qu’on ne peut pas gagner tous les combats, avancer sur toutes les revendications. Ils présentent les choses comme si on ne pouvait choisir qu’entre la peste (les psys ouvertement réacs, transphobes, homophobes…) et le choléra (eux, en partie aussi conservateurs sur certains sujets mais étant moins trash sur d’autres). Nous pouvons refuser ces choix qu’ils nous proposent et continuer à défendre nos revendications sans les diluer car, contrairement à eux, ce n’est pas une théorie, une carrière, une reconnaissance professionnelle qui est en jeu, ce sont nos vies, ce sont les vies des LGBTQI qui naissent aujourd’hui et qui vont grandir dans les années à venir.

De manière très ferme, je ne peux accepter de dialoguer avec ces psys car je sais trop ce que ça nous coûte à nous, personnes concernées, aussi bien sur notre santé physique et psychique.

Pour moi, les seul·e·s psys de confiance sont des personnes qui :
– critiquent clairement, à voix haute et sans hésitation toute pathologisation des LGBTQI (autrement dit, un psy gay qui serait transphobe et qui justifierait les mutilations des intersexes ce n’est clairement pas une personne ressource)
se désolidarisent de la majorité de leurs collègues même si ça peut les mettre en porte à faux dans leurs lieux d’exercice (hôpital, université, association professionnelle, etc.)
en plus de la simple expression de leur compassion et de leur bonne volonté disent et font des choses qui nous soutiennent et nous aident concrètement (publications critiques, non-participation aux équipes nous maltraitant, courage de reconnaître qu’il n’y a jamais de positionnement neutre sur ces sujets, participation à des projets élaborés par les personnes concernées et s’adaptant aux besoins spécifiques qu’iels ont définit…)
n’attendent pas de contreparties (remerciements, valorisation…) pour leurs actions
savent entendre les critiques qu’on leur fait et se questionner sur leur positionnement

La vie d’un ado intersexe

Il y a quelques jours, on parlait avec un petit groupe de potes de notre adolescence, du rapport à notre corps, à la séduction et aux autres à cette époque. Et j’ai, une fois de plus, perçu comment mon adolescence en tant qu’intersexe avait été très différente de la leur en tant que dyadiques.

Pour commencer, leur puberté a été un truc qui a changé leur vie. Ça les émoustillait et ça prenait de la place dans leur tête. Iels se posaient des questions sur leur sexualité à venir, iels avaient envie de faire du sexe avec d’autres personnes, s’interrogeaient éventuellement sur leur orientation sexuelle, etc.
De mon côté, la puberté ça a été principalement grandir plus que ce que je ne l’avais fait jusque là, commencer à avoir (un peu) de poils et avoir la voix qui mue. Mais ces changements ne me concernaient pas. Mon corps se modifiait mais c’était juste le truc qui me servait à me déplacer qui était en train de changer.

Je regardais les autres de mon âge comme si j’avais été un apprenti ethologue observant les comportements des manchots sur la banquise : c’était mystérieux, je n’y comprenais rien, je m’en sentais très éloigné. Leur agitation par rapport à la sexualité m’apparaissait particulièrement étrange.

article 32 Beverly Hills 90210Désolé, je n’ai pas pu résister à mettre des photos kitsch;  c’était ça être ado dans les 90s !


La discussion avec le groupe de potes que j’évoquais précédemment m’a fait revenir en mémoire des propos que j’ai pu entendre ces 10 dernières années au cours d’autres discussions. Notamment sur la masturbation. J’ai l’impression qu’un nombre important de personnes de mon entourage a découvert très tôt que leurs corps étaient source de plaisir sur un plan sexuel. Souvent cette sensibilité était découverte par hasard et la personne reproduisait les circonstances de tel ou tel frottement ou contact qui lui était agréable puis affinait sa technique.
Je pense que pour beaucoup de personnes intersexes, nous n’avons pas vécu ça. En tout cas, en ce qui me concerne, ça ne s’est clairement pas passé comme ça. Je pense que les mutilations subies dans mon enfance ont fait que des nerfs ont été vraiment lésés et que je n’ai pas pu avoir ces expérimentations fortuites. Par ailleurs, je pense que j’étais très dissocié de mon corps, que je ne le vivais pas vraiment comme étant moi, qu’il ne m’appartenait pas vraiment. C’était notamment un corps, et plus précisément des organes génitaux, qui étaient vérifiés régulièrement pour s’assurer qu’ils étaient « les plus normaux possibles ». Dans ces moments là, j’essayais de m’imaginer ailleurs, de ne pas sentir ces mains sur mon corps, de ne pas ressentir la gêne et la honte de cette situation. Alors, que ce même corps puisse être source de plaisirs et d’envies, c’était juste inimaginable.

Le temps a continué a passer. Pas mal de collégien·ne·s en 4ème ou 3ème parlaient par petits groupes des pornos qu’iels avaient pu voir. Des visionnages étaient organisés chez l’un·e ou chez l’autre à base de cassettes VHS cachées dans le fond d’un meuble télé. Ça semble être une expérience particulièrement fréquente chez les mecs cisgenres de l’époque. Avec notamment des séances de comparaison de leurs pénis et des masturbations réciproques. Ce genre d’expériences était juste à des années lumières de ce que je vivais et de ce que je pouvais m’imaginer vivre.

Plus tard encore, un certain nombre de mes ami·e·s ont pu vivre du sexe sans lendemain, au lycée ou à la fac. Ça semblait facile pour elleux. Parfois ça pouvait être une certaine injonction aussi, plus qu’une envie. Ça permettait de montrer qu’on était cool, pas coincé·e, pas trop intello. Cette adolescence là m’était elle aussi inaccessible. Et ça venait me rappeller que j’étais différent. Ça venait ajouter, à chaque fois, une pierre de plus me séparant des autres. Ça finissait par construire un mur sur lequel était écrit que mon corps ne pouvait pas être désirable, qu’au mieux, je pourrais séduire avec mon esprit. Mais après, que faire, quand nos corps se rapprocheraient ?

article 32 Dawson's CreekAprès Beverly Hills 90210, Dawson’s Creek ! ^_^

Etre en surpoids a été stigmatisant pendant la majeure partie de mon enfance et de mon adolescence. Mais c’était aussi protecteur. C’était une bonne excuse au fait que je n’avais pas de petit·e ami·e. Etre gros était stigmatisant. Etre vu comme intersexe l’aurait été encore davantage.

Voilà, la semaine dernière, tout ça m’est revenu en tête, peut-être même avec une netteté nouvelle. Je me suis dit que mon adolescence avait vraiment été structurée en grande partie par le fait d’être intersexe. Mon expérience de l’adolescence aurait été très différente si j’avais été dyadique. Mais je pense qu’elle l’aurait été aussi si mon corps était resté intact et si j’avais pu être en lien avec d’autres intersexes de mon âge. Et puis aussi si les films et les séries qui montraient des ados s’étaient adressé à moi et m’avaient montré que je n’étais ni seul, ni repoussant, ni un sujet de moquerie. Au lieu de ça j’ai appris à vivre avec toute une partie de mon existence dans l’ombre, impossible à partager avec d’autres. Ce n’est que bien des années après, devenu adulte, que les choses ont pu changer.

J’espère qu’à l’avenir les ados intersexes traverseront cette période dans de meilleures conditions. Pour ça il faut qu’on soit soutenu·e·s largement par nos allié·e·s pour que nos revendications avancent et pour obtenir des changements dans la loi, dans les médias, dans le monde éducatif et dans le monde médical. On a un sacré chemin à faire vu comment on part de loin…

La menace intersexe [une œuvre d’anticipation à caractère sociopathique]

Mai 2031. La terreur se répand.
Cela fait plusieurs années que les intersexes n’ont plus honte. Iels n’ont même plus peur. Iels ont retourné la violence. Celle-ci n’est plus subie, elle est agie contre toutes celles et ceux qui avaient participé un jour ou l’autre à leur oppression. A ce jour, personne n’arrive encore à comprendre comment leurs actions violentes ont commencé et où s’est situé le déclancheur.
Une chose est sûre, il est impossible de les arrêter. Leurs groupes sont trop nombreux, trop éparpillés, trop mobiles. Impossible pour la police de les repérer et de les démenteler. L’un des enquêteurs a expliqué le mois dernier dans un interview donnée au Figaro qu’il était impossible de lutter face à des personnes qui étaient très aptes à êtres invisibles et à se dissimuler parmi les autres par toutes sortes de stratégies apprises depuis leur enfance et leur adolescence1. Peu de gardes à vues ont été possibles et aucune mise en examen n’a été prononcée faute de preuve.

CatherineTramell

Janvier 2027. Enlèvement d’un médecin de renom.
Il y a un an, un chirurgien intervenant spécifiquement sur les personnes diagnostiquées « Syndrôme d’insensibilité aux androgènes » et « Hyperplasie congénitale des surrénales » avait été enlevé. Malgré tous les moyens mis en œuvre, aucune piste n’avait été concluante pour faire la lumière sur cette inquiétante disparition. Il vient finalement d’être retrouvé, désorienté, errant dans le 15ème arrondissement de Paris. Il n’a pour le moment rien révélé des conditions dans lesquelles il a été retenu. Il a seulement expliqué qu’il a été enlevé par deux femmes qui faisaient de l’auto-stop alors qu’il rentrait d’un week-end passé dans sa maison de Deauville. Il a par ailleurs précisé qu’il ne ferait plus de chirurgies mutilantes sur des personnes intersexes.
La description qu’il a faite de ses ravisseures ressemble à celles de deux actrices particulièrement connues pour leur prestation dans un film du début des années 90. Une psychologue travaillant dans le même service que ce médecin a pu déclarer en marge d’un colloque auquel elle participait qu’elle s’interrogeait sur la véracité de son enlèvement. Au vu des propos de ce dernier, elle interprétait ses paroles comme un « simple ressenti » et disant qu’il s’agissait plutôt d’un « fantasme d’enlèvement »2 et pas d’un enlèvement caractérisé.
Malgré tout, l’inquiétude est grande dans la communauté des chirurgiens d’urologie pédiatrique qui demandent à leurs assurances de prendre en charge des gardes du corps, craignant pour leur sécurité. Certains ont même stoppé leur activité après avoir retrouvé devant la porte de leur domicile un colis avec ce qui est habituellement nommé « bougies de dilatation »3.

thelmalouise

Octobre 2027. La cote de trois artistes en chute libre.
En l’espace de quatre semaines, deux artistes plasticiens et une auteure de pièces de théatre ont été aspergés de lisier. Cela s’est produit durant des vernissages et pendant la première d’une représentation au Théâtre Contemporain des Performances Crypto-Post-Modernistes. Ces artistes avaient par le passé été dénoncé·e·s pour leur instrumentalisation des personnes intersexes et notamment pour la fétichisation de leurs corps. Depuis, toutes les salles de spectacle et toutes les galleries refusent de les accueillir ne voulant pas prendre le risque de devoir javeliser leurs locaux pendant deux mois afin qu’ils soient à nouveau exploitables. La totalité des frais de nettoyage a été estimée à 52000 euros sans compter les frais de pressing des smokings et robes de soirées.

Juin 2028. Les actions coup de poing se multiplient.
Dernièrement, des gangs d’intersexes armé·e·s de battes de baseball et autres armes de poing ont commencé à semer la terreur en faisant effraction dans les bureaux de grands laboratoires pharmaceutiques. Ceux-ci semblent avoir été ciblés à partir du moment où ils collaboraient avec les médecins en vue de pratiquer des hormonothérapies non-nécessaires à la santé des intersexes et sans leur consentement libré et éclairé.
Assez vite, ces groupes se sont mis également à occuper l’espace public. Tout regard de travers, propos de type body-shaming4, moqueries envers une personne d’apparence de genre non-conforme a été sévèrement puni. Des photos et vidéos de ces actions radicales ont rapidement tourné sur les réseaux sociaux puis ont été reprises par les chaines d’information créant un sentiment d’insécurité auprès de bon nombre de personnes dyadiques.
Ces Brigades Intersexes d’Interventions Musclées (auto-désignées par le nom « Biim dans ta face ! ») ont semble-il eu un effet dissuasif. Les comportements méprisants et disqualifiants envers les personnes intersexes mais aussi envers les trans et les queers ont chuté de manière spectaculaire. Le Préfet de Police a évoqué son incompréhension précisant qu’il avait toujours pensé que les agressions haineuses envers les personnes LGBTQI étaient « un mal impossible à endiguer ». Il a précisé qu’il en était venu à cette analyse en constatant qu’en dix ans, malgré trois lois et 24 agents de police formés pour l’ensemble du territoire, une telle modification des comportements n’avait pas été perceptible.

titus

Décembre 2028. Vers un changement majeur du monde universitaire ?
L’affaire a fait grand bruit : un universitaire a été hacké. Tous ses comptes, y compris ceux situés dans des paradis fiscaux ont été vidés. Il ne lui reste à ce jour que 168,52 euros sur son Livret A. Par ailleurs, ses titres de propriété lui ont été également dérobés. Son duplex de 250 mètres carrés rue de Sèvres, à deux pas du Bon Marché, a été donné au Bureau d’Accueil et d’Accompagnement des Migrants. L’association contactée par Friction Magazine a annoncé qu’elle avait su en faire bon usage.
Dans un premier temps, le monde universitaire s’est ému de cette situation évoquant une injustice. Une collègue de ce maître de conférences habilité à diriger des recherches a expliqué qu’elle ne comprenait pas les motivations des activistes. « C’est un homme très engagé pour les minorités. Il parle depuis toujours pour les personnes racisées, pour les femmes, pour les personnes LGBTQI… Il est leur voix. » D’autres personnes ont finalement développé un autre regard, expliquant que cet enseignant était un représentant parmi d’autres d’une génération d’universitaires prenant la parole au nom des minorités avant tout pour le bénéfice de leurs carrières et assez peu pour les luttes des personnes concernées. Plusieurs étudiant·e·s ayant voulu garder l’anonymat pour des raisons non précisées ont dit par ailleurs qu’il n’était pas rare que des directeurs de recherches exploitent les savoirs militants sans les citer ainsi que le travail de leurs propres doctorant·e·s notamment lorsqu’iels étaient issu·e·s de minorités.
Dernièrement, une vague de mails a été reçue dans toutes les universitées françaises. Ceux-ci venaient de l’Association des Chercheur·e·s Intersexes Déterminé·e·s et Enervé·e·s. L’association expliquait que tous les bénéfices symboliques et pécuniers acquis sur le dos des intersexes seront dorénavant pris pour cible, que la situation présentée précédemment n’était qu’un premier avertissement incitant chacun et chacune à s’auto-réguler au plus vite. De nombreux collectifs et associations ont apporté leur soutien à cette initiative qui opère une redistribution sans précédent des postes à l’université et de la reconnaissance des différents modes de production de savoirs.

willow

Septembre 2029. Des psys libérés de leurs croyances dogmatiques.
Des actions coordonnées sur l’ensemble du territoire ont été menées contre les psys travaillant dans les « Centres de compétence des Maladies Rares du Développement Génital »5. Des activistes intersexes ont pratiqué des exorcismes avec le soutien des Soeurs de la Perpétuelle Indulgence. Certain·e·s psys ont mis plusieurs heures avant d’être libéré·e·s de leurs croyances irraisonnées.
Après cela, plus aucun·e n’a continué à sermoner que les mutilations génitales étaient bonnes pour les intersexes et qu’elles leur permettaient de se développer hormonieusement sur le plan psychique. Plus aucun·e n’a expliqué que c’était le moyen pour faire entrer les intersexes dans la communauté humaine. Plus aucun·e n’a déclaré que c’était la seule condition pour que les parents soient en mesure d’aimer leur enfant et puissent s’en occuper convenablement6.
C’est donc la première fois qu’un exorcsime a prouvé un bénéfice pour la personne exorcisée et pour l’ensemble des personnes la fréquentant. Avec quelques jours de recul, une psychologue a même précisé qu’elle avait du mal à comprendre comment elle avait pu être tellement obtue et enfermée dans ses croyances alors que tous les éléments de la réalité, toutes les paroles des personnes intersexes, allaient à l’encontre de son idéologie. Elle a conclu les choses en disant « Mais j’étais vraiment conne de penser qu’on pouvait faire du bien à une personne en lui faisant du mal ».
Percevant les conséquences désartreuses de leurs actes et leur co-responsabilité dans le fait d’avoir brisé bien des vies, beaucoup de ces psys ont sombré depuis dans un lourd syndrôme dépressif. On ne peut que leur souhaiter de rencontrer des professionnel·le·s du psychisme plus compétent·e·s qu’eux-même pour être correctement accompagnés.

sister

Septembre 2031. Epilogue.
Beaucoup de monde a pris la parole pour dénoncer les violences que les intersexes menaient. L’expression de la colère des intersexes, leurs paroles menaçantes, leurs actions concrètes apparaissaient comme extrêmement choquantes auprès d’une part importante de la population. Pourtant, ces mêmes personnes avaient été assez peu émues quant elles avaient eu connaissance, bien des années auparavant, des violences, notamment médicales, que les intersexes subissaient. Etonnement, la violence selon d’où elle venait semblait plus ou moins acceptable, plus ou moins dérangeante. Etonnement, une riposte violente à la violence semblait inexcusable alors que la violence d’orgine laissait indifférent.
Au fil des émissions d’analyses sur les plateaux télé, dans les éditos des quotidiens, les journalistes et autres intellectuel·le·s disaient que rien ne pouvait légitimer la violence, que d’autres voies étaient possibles. Pourtant, pendant des décennies , les intersexes avaient témoigné, interpellé, cherché à attirer l’attention, des médecins, des politiques, de la population. Cela avait été source de quelques changements, relativement marginaux.
Lorsque les intersexes ont décidé qu’il ne s’agissait plus de demander, d’attendre des droits, d’attendre du respect, qu’il s’agissait de les prendre quels qu’en soient les moyens, tout changea rapidement. Deux gouvernements tombèrent suite à l’ampleur des débordements produits par toutes ces actions. Finalement, après 15 jours au pouvoir, le nouveau premier ministre proposa une réforme législative interdisant toutes les modifications non-consenties pour des personnes présentant des variations du développement sexuel. Parallèlement, la nécessité de faire apparaître le sexe/genre sur les papiers officiels fut définitivement supprimée. D’une manière générale, la totalité des revendications des intersexes furent prisent en compte7.

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Ce texte a été inspiré par des échanges avec plusieurs ami·e·s et/ou activistes mais aussi par des lectures dont : « Violence imaginée/violence queer. Représentation, rage et résistance » par Judith Halberstam publié dans le n° 27 de Tumultes et par « Homo Inc.orporated – Le triangle et la licorne (qui pète) » par Sam Bourcier publié aux édititions Cambourakis.

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1. Les jeunes intersexes apprennent très tôt à se cacher, à ne pas risquer d’être perçu·e·s comme intersexes. Les médecins puis leurs parents leur apprennent à avoir honte de leur corps défini comme « anormaux ». Par ailleurs, aucun moyen n’étant mis en place dans la société pour sensibiliser à la diversité corporelle, les personnes intersexes développent des conduites d’hypervigilances pour éviter d’être visibles et d’être confronté·e·s aux regards négatifs ou pire encore à la stigmatisation, au harcèlement scolaire, etc.

2. Cela fait référence aux propos réellement tenus par plusieurs psys à propos de certains aspects des maltraitances médicales subies par les intersexes. Régulièrement, des personnes intersexes subissent des échographie par sonde endovaginale ou d’autres examens invasifs non-nécessaires pour leur santé et non-souhaitées par elles-mêmes. Quand les personnes, bien des années plus tard dénoncent ces viols médicaux, les psys annulent leur parole en disant qu’il ne s’agit que de « fantasmes de viol ».

3. L’utilisation des « bougies de dilatation » est prescrite par nombre de médecins dans le cas de certaines variations du développement sexuel. Il s’agit, pour des personnes intersexes assignées filles/femmes, d’obtenir un vagin suffisamment profond et large pour pouvoir être pénétrée par un pénis. L’introduction de ces « bougies de dilatation » est souvent préconisée dans l’enfance et les médecins demandent généralement aux mères de ces enfants de les pénétrer régulièrement avec ce matériel. Il est raisonnable d’imaginer qu’à cet âge, avoir un vagin profond n’est pas la demande des personnes concernées mais bien la concrétisation des normes socio-médicales.

4. Le body-shaming va généralement consister en des moqueries adressées directement à une personne ou lancées pour amuser la galerie sans viser une personne présente. Le procédé repose sur la disqualification des caractéristiques sexuelles (primaires ou secondaires) de certaines personnes : des personnes assignées femmes qui ont une pilosité bien plus importante que la moyenne, des personnes assignées hommes avec un pénis bien moins long que la moyenne, etc. Ces propos stigmatisants affectent durablement l’image que les personnes intersexes peuvent avoir d’elles-mêmes. Par ailleurs, les séries, talk-shows, etc. diffusent régulièrement de tels contenus ce qui les banalise et les autorise encore davantage.

5. Ces centres mettent en place les mutilations sur les mineur·e·s intersexes sans nécessité vitale et sans leur consentement éclairé. Dans ces équipes, les psys ont comme fonction principale de cautionner les décisions de leurs collègues chirurgiens et endocrinologues. Les entretiens psychologiques ont pour but de convaincre les parents d’une pseudo-nécessité concernant les modifications corporelles sur leurs enfants. De nombreux articles de ces psys sont accessibles en ligne et permettent d’avoir une idée précise de leur positionnement. Voir notamment
https://temoignagesetsavoirsintersexes.wordpress.com/2017/03/25/bibliographie-psy/

6. Ce type d’arguments soutenu par les psys travaillant dans ces équipes sont détaillés et critiqués précisément dans les articles ci-dessous :
https://temoignagesetsavoirsintersexes.wordpress.com/2017/05/11/ou-est-le-dogmatisme-chez-les-intersexes-ou-chez-les-psys/ et
https://temoignagesetsavoirsintersexes.wordpress.com/2017/03/23/la-pathologisation-des-intersexes-par-les-psys/

7. Voir les revendications énoncées par le Collectif Intersexes et Allié·e·s à l’Existrans 2017 : https://ciaintersexes.wordpress.com/2017/10/21/discours-du-collectif-intersexes-et-allie-e-s-a-lexistrans-2017/

 

Les intersexes, le VIH-SIDA et les IST

Les intersexes n’existent pas. Les médecins les font disparaître en modifiant leurs corps (chirurgies mutilantes, traitements hormonaux non-consentis) et en les nommant à partir de syndromes éparpillés. La société s’en accomode fort bien. En plus de la violence que cela représente d’emblée, cette non-existence dans l’espace social a de nombreux effets. L’un d’eux est la conséquence sur la santé des personnes intersexes et notamment sur leur santé sexuelle.

Que sait-on de la prévalance des IST et du VIH chez les intersexes ? Est-ce que la prévention telle qu’elle est faite actuellement est efficace auprès des intersexes ? Est-ce qu’on connait les effets des traitements (Prep ou antirétroviraux) sur les intersexes étant donné leurs spécificités biologiques et/ou les traitements hormonaux pris ? Quelle incidence le lourd passé que les intersexes ont avec les médecins a sur leur capacité à consulter, à s’informer, à se faire dépister, à accéder à des traitements ?

Toutes ces questions, personne ne se les pose. En tout cas, les pouvoirs publics ne se les posent clairement pas. Nous proposons d’évoquer ces différents points dans cet article.

1erdecembre

Quelques données de base pour commencer

– moins de la moitié des intersexes utilise le terme « hétérosexuel·le » pour se définir

– entre 30 et 40% des personnes intersexes seraient trans (ne s’identifiant pas au sexe auquel elles ont été assignées à la naissance)

– il y a 2 fois plus de comportements d’automutilation et de tendances suicidaires chez les intersexes mutilé·e·s que dans le reste de la population. Les taux sont comparables à ceux du groupe des femmes traumatisées ayant subi des abus physiques ou sexuels.

– les intersexes semblent avoir subi plus fréquemment des violences sexuelles dans leur enfance et dans leur adolescence que le reste de la population.

– les personnes ayant subi des violences sexuelles présentent plus souvent les comportements suivants : consommation de substances psycho-actives, plus grand nombre de partenaires sexuel·le·s, tentatives de suicides, conduites à risque d’une manière générale

– les intersexes qui ont subi des mutilations ont vraissemblablement plus de risques de contamination; en effet, des études ont montré que les personnes ayant subi des violences physiques dans l’enfance ont un taux de contamination VIH plus élevé que la moyenne

– l’auto-dépréciation et la haine de soi sont très présents chez les intersexes en raison du regard négatif sur eux de la part des médecins, de leur parent et de la société mais aussi en raison de l’absence quasi totale de représentations positives d’intersexes dans les médias

– le stress des minorités (ou stress minoritaire) touche particulièrement les intersexes ; ses effets sur la santé psychique est reconnu depuis des années

– les intersexes consultent beaucoup moins les professionnnel·le·s de santé et expriment souvent une appréhension quand iels doivent en rencontrer ; cela se comprend facilement étant donné leur expérience de différents niveaux de maltraitance médicale (disqualification et pathologisation de leur corps, mutilations, viols médicaux, examens non-consentis…)

– jusqu’à aujourd’hui, la communauté intersexe n’était pas assez visible et organisée pour permettre un soutien entre pairs aussi bien sur le plan psycho-social que sur un accès à des soins auprès de professionnel·le·s formé·e·s et accueillant·e·s

1) Epidémiologie et santé communautaire
La communauté intersexe est plurielle, à la fois consitutuée de personnes cisgenre se définissant comme hétérosexuelles mais aussi de personnes LGBTQ. En effet, on peut être intersexe et une femme trans’, on peut être intersexe et un homme cisgenre gay, on peut être intersexe et un homme trans’ gay, etc. Si ces trois situations sont spécifiquement évoquées ici c’est parce qu’elle correspondent, dans un langage de prévention, à des populations à risque concernant le VIH et les IST.

Compte tenu de la non-prise en compte des intersexes dans les politiques de santé publique, on ne peut estimer leur vulnérabilité qu’à partir de données quantitatives d’autres minorités avec lesquelles elles ont des proximités voire une appartenance partielle.

En 2013-2014 la prévalence VIH déclarée était de 15% chez les HSH (hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes) d’après le Net Gay Baromètre 2013. Le taux d’incidence chez les HSH a été mesuré 200 fois plus élevée que chez les hétérosexuels français.
En 2013, chez les femmes trans, Act Up évoquait une prévalence de 7% à 36% pour celles qui sont nées à l’étranger et ont exercé le travail du sexe. Là encore le taux d’incidence est bien plus élevée que dans le reste de la population.

Sur le plan des pratiques préventives, une partie des intersexes est confrontrée à des spécificités qui exposent à des risques élevés. En effet, certain·e·s intersexes ont pu commencer leur vie sexuelle dans la communauté lesbienne. Plus tard iels ont pu faire du sexe avec des hommes gays (trans ou cis). Hors, la prévalence des IST et du VIH dans les communautés lesbiennes et gays ne sont pas du tout comparables et cela à des effets sur une culture de la prévention. Par exemple, on sait que les pratiques préventives entre femmes étaient rares en 2011 (cf. l’Enquête Pesse Gays et Lesbiennes). 13% des femmes avaient utilisé au moins une fois un préservatif masculin, féminin, une digue dentaire ou un gant dans les 12 derniers mois au cours de leurs relations sexuelles avec des femmes. Une personne qui garde le même niveau de pratiques préventives en ayant des partenaires davantages exposés aux IST et au VIH augmente significativement les risques qu’elle prend sans forcément en avoir conscience.

Ces différents chiffres montrent l’importance de la prise en compte de la réalité propre à chaque groupe. Il y a des spécificités de santé chez les LGBTQI. Il faut les prendre en compte que ce soit en terme de préconisation de fréquence du dépistage, en terme de campagne spécifique, en terme de formation des professionnnel·le·s. Même si c’est souvent un gros mot en France, oui, développer une santé communautaire semble avoir du sens étant donné la situation.

Par ailleurs, nous pouvons ajouter que dans la plupart des pays occidentaux, parmis les LGBTQI, les campagnes de prévention sont avant tout faites pour les gays cisgenres. Il ne s’agit pas de critiquer la prévention à leur destination mais de revaloriser celle qui est très faible ou inexistante pour d’autres minorités dont les intersexes. Il faut davantage de moyens alloués à la prévention, à la réduction des risques et au dépistage et que ces dispositifs s’adressent aussi aux intersexes et prennent en compte leur spécificités. Il faut notamment assurer une éducation sexuelle précoce et inclusive.

2) Les violences médicales comme facteurs de risque
Une part importante des intersexes a subi une médicalisation pendant son enfance et son adolescence. Celle-ci se caractérise par des chirurgies mutilantes (ablation des gonades, modifications des organes génitaux visant à en normaliser l’apparence) par des injections d’hormones non-consenties, par des examens médicaux gênants voire intrusifs, par des viols médicaux (échographie endovaginales non-consenties, pénétrations répétées avec du « matériel médical » visant à dilater des néo-vagins crés par des chirugiens sur de jeunes intersexes, etc.)
Ce passé médical est en lui-même traumatique. Or, avoir vécu des traumas physiques et sexuels augmente le risque de se faire du mal ultérieurement (quels que soient les moyens utilisés).

Par ailleurs, pour les intersexes ayant subi les interventions citées précédemment, iels ont fait l’expérience que leur corps ne leur appartenait pas, que les autres pouvaient se donner le droit de le regarder, de le toucher et de le pénétrer sans leur accord. Les témoignages écrits ou formulés oralement par bien des intersexes évoquent une très grande fréquence des viols et violences sexuelles. On imagine que ce n’est pas une coïncidence.

Ces différentes expériences allant du viol aux violences médicales à caractère sexuel ont pour conséquences un sentiment de dépossession de soi, une faible estime de soi, un moindre souci de son corps, une souffrance psychique plus importante que pour le reste de la population. Cela produit des effets en cascade :
– plus de conduites à risque d’une manière générale
– plus de tentatives de suicides
– plus grand nombre de partenaires sexuel·le·s
– plus importante consommation de substances psycho-actives

Faire du sexe avec beaucoup de partenaires, en ayant une indifférence à soi et à son corps tout en consommant des substances psycho-actives augmente clairement le risque de contamination au VIH.

Enfin, les mutilations génitales ont pu faire perdre beaucoup de sensibilité et ont pu créer des douleurs et/ou des blocages psychologiques. Une part des intersexes mutilé·e·s auront donc une sexualité moins génitale que la plupart des personnes dyadiques (c’est à dire des personnes non-intersexes). Les pratiques sexuelles orales et anales seront alors privilégiées. Or, bien des IST (gonocoque, chlamydia) sont asymptomatiques lorsqu’elles sont pharyngées ou ano-rectales alors qu’elles sont repérées plus vite quand elles sont génitales. La présence d’une IST non-traitée fragilise les muqueuses et peut augmenter les risques de contamination en cas d’exposition au VIH.

On voit donc l’impact très net des violences médicales comme facteur de risque par rapport à la santé des intersexes. Nous allons maintenant voir comment cela se combine aux violences/oppressions systémiques.

act up info pouvoirBadge Act Up « Information=Pouvoir »

3) Violences systémiques, stress minoritaire et estime de soi
Etre membre d’un groupe marginalisé prend beaucoup d’énergie, expose à d’avantage de stress et impacte la santé tant psychique que physique. Une partie du stress minoritaire repose sur l’expérience concrète du rejet, des préjugés et des discrimination. Une autre partie est secondaire, il s’agit de l’anticipation de ces manifestations et donc d’une hypervigilance quasi-constante. Cela implique notamment la dissimulation de son identité minoritaire, l’anxiété à l’égard des préjugés et des sentiments négatifs à l’égard de son propre groupe minoritaire. Autrement dit, même quand on n’est pas dysqualifié, stigmatisé, harcelé, violenté, une part de soi s’y prépare, s’y attend. Et c’est usant au fil du temps.
Le stress minoritaire c’est aussi sentir qu’on est exclu de la majorité. Qu’on n’a pas à être visible de la même façon. Les personnes intersexes sont concernées très clairement par ce phénomène. Elles ont été structuré·e·s pendant toute leur jeunesse par l’idée que leur corps était anormal, que cela aurait des conséquence sur leur vie sexuelle et affective. Et sur leur vie sociale si leur intersexuation était révélée d’une manière ou d’une autre. Comment cela pourrait-il ne pas avoir de conséquences sur leur sexualité et sur les risques pris dans leurs pratiques sexuelles ?

L’auto-dépréciation et la haine de soi sont très présentes chez les intersexes en raison du regard négatif sur elleux de la part des médecins, de leur parents et de la société mais aussi en raison de l’absence quasi totale de représentations positives d’intersexes dans les médias. Cela a des effets en terme de secret, de honte, d’isolement. Les intersexes doivent faire un travail psychique énorme pour ne pas intéroriser les points de vue sociaux négatifs sur elleux.

Cette oppression systémique produit de la souffrance psychique, de l’anxiété, des troubles de l’humeur. Cette mauvaise image de soi associé à l’indifférence à soi augmente la probabilité d’avoir des comportements sexuels à risque.

On peut noter que la sexualité peut être aussi une façon de chercher à restaurer une image de soi abimée par le regard des autres. S’assurer de sa désirabilité dans le regard de l’autre est une stratégie (plus ou moins consciente) pour essayer de soigner son image de soi. Mais cette solution auto-thérapeutique peut aussi devenir un problème. Comment faire respecter ses limites (en terme de pratiques qu’on accepte, en terme d’utilisation de préservatifs, de digues dentaires, etc.) quand on a besoin de se sentir revalorisé dans le regard de l’autre ?
Certains hommes trans ont pu analyser ce type d’enjeux. Compte-tenu du body-shaming subi socialement, on peut avoir tendance à penser qu’on est peu désirable et qu’on n’est pas en position de négocier ce qu’on souhaite et ce qu’on ne souhaite pas. On peut penser qu’on risque de ne pas avoir de partenaire du tout si on n’accepte pas leurs conditions même si elles ne conviennent pas. Le besoin de se sentir validé comme désirable malgré son éloignement des normes de corps peut être plus fort que l’écoute de ses limites et la prise en compte de sa santé. Les intersexes sont clairement concerné·e·s par ces enjeux relationnels.

Pour lutter contre cela il faut qu’un discours non-pathologisant se développe et se visibilise sur les variations des caractéristiques sexuelles. Il faut développer tout un travail en commun avec des associations féministes body positive. L’idée est qu’il faut questionner les normes de corps, les injonctions à avoir un corps répondant à tel ou tel critère. Certaines personnes comme James Darling, qui est un acteur et réalisateur trans, travaillent notamment sur la production et la visibilisation d’images positives d’hommes trans et plus particulièrement sur le terrain de la sexualité. Cela nous apparaît être l’une des voies possibles pour rendre visible de manière positive les personnes intersexes en évitant d’un côté leur rejet et dysqualification et de l’autre leur exotisation impliquant qu’iels seraient une proie étrange et fascinante à accrocher dans un talbeau de chasse sexuel…

Pour compléter cette analyse qualitative nous allons évoquer des chiffres concernant le stress minoritaire, l’homophobie et la transphobie intériorisées. Plusieurs enquêtes en France, au Royaume-Uni et au Québec ont pu évoquer leurs effets.

L’enquête Contexte de la Sexualité en France réalisée en 2006 montrait que, parmi les 18-24 ans, 89,2% des lesbiennes et bies et 57,1% des gays ou bis déclaraient avoir été déprimé·e·s au cours des douze derniers mois, contre 25,5% et 33,1% chez les jeunes hétérosexuel·le·s.
Par ailleurs, une enquête du « Gay and Bisexual Men’s Health Survey » pointait qu’entre 27% et 38% des répondants avaient pensé au suicide dans l’année précédente. Comparativement, dans la population générale anglaise, le chiffre était de 4%.
Une étude faite à l’Université McGill a mis en évidence les sentiments de haine, de honte ou d’infériorité (homophobie et transphobie intériorisée) chez les LGBT. Cela a des effets en terme de dépression, d’anxiété, d’idées suicidaires, d’isolement et de conduites à risques diverses.

On peut imaginer que si des études avaient été faites sur les intersexes, des chiffres préoccupants de cet ordre auraient été trouvés. Tout cela augmente donc le risque de développer des comportements amenant à se faire du mal et donc notamment à prendre des risques avec ses partenaires sexuel·le·s. Cela est d’autant plus inquiétant que la communauté intersexe est encore très invisible, très dispersée et n’a pas encore eu les moyens de développer des dispostifs de soutien par les pairs.

4) La méfiance vis à vis des professionnel·le·s de santé
Comme nous l’avons dit précédemment, une part importante des intersexes a subi des actes médicaux pendant son enfance et son adolescence. Ceux-ci sont caractérisés par une absence de consentement des personnes concernées (nourrisons, enfants, jeunes ados) et par des informations partielles données aux adolescent·e·s plus âgé·e·s menant à ce que beaucoup de personnes nomment aujourd’hui des « consentements extirpés ». En toute logique, ces personnes ont maintenant une appréhension quand elles sont amenées à être en contact avec les professions médicales.
Une autre part des personnes intersexes n’a pas eu cette expérience avec les médecins. Pour autant, iels ont pu entendre des propos dysqualifiants et pathologisants sur leur corps que ce soit de profesonnel·le·s de santé, de leur entourage familial, de leur partenaires de sexe, etc. Si la charge émotionnelle et traumatique n’est pas la même, une appréhension importante à consulter est malgré tout présente.

Tout cela limite la capacité des intersexes à consulter, à s’informer, à se faire dépister, à accéder à des traitements. Une moindre information peut mener à sous-évaluer les risques pris dans ses pratiques sexuelles. Une hésitation à se faire dépiser peut amener à consulter tardivement après avoir contracté une IST. Cela peut amener également à apprendre sa séropositivité en étant au stade SIDA.

On peut noter que parmi les gays et les lesbiennes de 44 à 58% ont peur d’être discriminé·e·s ou jugé·e·s par leur généraliste s’iels leur annoncent leur orientation sexuelle. Dans la même enquête faite en 2015/2016, lorsque les répondant·e·s ont vécu au moins un propos ou geste déplacé de la part d’un médecin généraliste, iels appréhendent d’autant plus d’être jugé·e·s ou discriminé·e·s. Iels sont 68% à l’appréhender en ayant cette expérience contre 40% pour les autres.
D’autres études montrent également que beaucoup de personnes trans ont pu renoncer à des soins compte-tenu de leurs expériences avec des médecins au mieux « maladroits » au pire transphobes.
La normativité de bien des profesonnel·le·s de santé (jugement de certaines pratiques sexuelles, de ce qu’on doit faire ou pas de son corps sans parler des remarques clairement stigmatisantes envers les personnes LGBTQI) permet de comprendre l’éloignement des intersexes des cabinets médicaux. De plus, il y a une grande méconnaissance des médecins à l’existence des intersexes, à leur prise en compte de façon non-pathologisante et à leurs spécificités de santé. Quand on voit ce qu’il en est pour les bi·e·s, les lesbiennes et les gays et qu’on sait la situation des trans on imagine la situation des intersexes.

Un exemple de méconnaissance de la majorité de médecins concerne les effets des traitements (Prep ou antirétroviraux) sur les intersexes étant donné leurs spéficités biologiques et/ou les traitements hormonaux pris. De nombreuses personnes intersexes, y compris dans des grands villes bien dotées en médecins, peinent à trouver des endocrinologues pouvant les accompagner correctement.
Par ailleurs, ce n’est qu’après des années de pression d’associations comme Act Up-Paris que des études ont été faites sur les interactions entre prise d’hormones et antirétroviraux (particulièrement pour les Traitements Hormonaux Substitutifs des femmes trans séropositives). Les effets peuvent être des surdosages, des problèmes de diabète, des modifications des muqueuses exposant davantage aux IST et à des surinfections au VIH. Il y aurait aussi des interactions entre PrEP et prise d’œstrogèn.
Toutes ces questions sont particulièrement sensibles pour les intersexes qui prennent des hormones notamment pour celleux qui doivent le faire car les chirugiens de leur enfance leur ont retiré leur gonades notamment parce qu’il leur semblait impensable que des personnes assignées filles possèdent des testicules internes.

Tout cela montre l’urgence d’avoir des profesonnel·le·s formé·e·s à l’accueil des personnes intersexes par rapport aux spécificités biologiques, aux traitements et à une communication respectueuse. De la même façon qu’il existe aujourd’hui des listes de professionnel·le·s qui s’engagent à bien recevoir des femmes grosses, des lesbiennes, des personnes trans, les intersexes ont également besoin de ce type d’outils étant donné l’inadéquation actuelle entre leurs besoins et l’offre médicale disponible. Ces progrès nécessitent à la fois un engagement de la communauté intersexe mais aussi d’associations alliées, de centres de santé, de professionnel·le·s de bonne volonté et de décisions claires des pouvoirs publics donnant des moyens.

En ce premier décembre, Journée mondiale de lutte contre le VIH-SIDA, n’oublions pas la grande fragilité des intersexes et leurs besoins spécifiques que nous espérons avoir présenté aussi clairement que possible dans cet article.

Sources :
https://ciaintersexes.wordpress.com/des-chiffres/
https://rm.coe.int/16806da66e
https://interactadvocates.org/wp-content/uploads/2016/01/Intersex-Stories-Statistics-Australia.pdf
http://www.bichat-larib.com/publications.documents/5210_JEDRZEJEWSKI_these.pdf
http://www.actupparis.org/IMG/pdf/AnnonceRepi93_DER.pdf
http://ftmvariations.org/tcharge/TMetM-zine06.pdf
https://en.wikipedia.org/wiki/Minority_stress
http://www.colloquehomophobie.org/2016/files/2016/02/B.Ryan_Homophobie_Impact_Sante%CC%81.pdf

Une enveloppe oubliée

Depuis 2005, le 08 novembre est la Journée du Souvenir Intersexe (Intersex Day of Remembrance). C’est une journée en hommage à celleux qui ne sont plus là. Mais je trouve que c’est important de la dédier aussi à toutes les personnes intersexes qui sont là, qui vivent et qui luttent au quotidien. Je refuse que nous ne soyons célébré·e·s qu’après notre disparition, nous le méritons également de notre vivant.

[Attention, contenu évoquant le suicide, le sang, les violences médicales]

article 29

« Ce matin, je suis mort. Ça c’est passé vite je crois. J’ai baissé les stores. Les bruits de la vie venant de l’avenue Parmentier se sont un peu éloignés. Ça a été moins impressionnant que ce que j’avais imaginé. Mon sang à coulé une fois de plus et s’est dilué dans l’eau chaude de la baignoire.

Ce n’est pas tant que je voulais mourir. Mais je voulais que ça s’arrête. Cette souffrance. Ce poids sur ma poitrine et dans ma tête. Cette lutte. Je m’en veux de ne pas avoir eu plus de courage pour continuer à lutter pour vivre, pour moi, pour mes proches, pour tenter d’améliorer le monde. Mais une autre part de moi est apaisée. Cette fois je ne me suis pas soucié de ce qui doit être fait, de ce que les autres pensent de moi. C’est bizarre, ça c’est fait tout seul de prendre cette décision. J’étais debout, à côté de mon canapé-lit et j’ai ressenti une grande fatigue. Une de ces lassitudes qu’évoquait ma grand mère à la fin de sa vie. Comme si la vie ne la concernait plus. Comme si sa vie ne la concernait plus. C’est ce que j’ai ressenti à cet instant.

Pourtant même dans les moments difficiles, j’avais tenu bon. Comme une sorte de devoir de continuer à vivre. Un jour après l’autre.

Comme pour beaucoup, l’adolescence à été une période chaotique faite de sidération, de confrontation à la puberté des autres, à leur désir sexuel, à leur mots crus. Moi j’étais sur une autre planète. Le pire était la solitude interminable des cours de sport, non mixte, entre garçons. J’étais seul au milieu de tous ces autres. Les vestiaires. Je n’en parle même pas. La solitude. Le non-sens de la connivence masculine et viriliste. L’impossibilité de comprendre l’esprit de compétition auxquels les profs nous exhortaient. Auxquels « mes camarades » m’exhortaient. Une volonté d’être ailleurs. Tâcher de m’absenter du moment. Tâcher de trouver refuge dans une zone de moi en profondeur, éloignée du contact avec le monde.

J’ai survécu à tout ça. Je ne sais pas comment. Pourtant ces années se sont dramatiquement étirées. Interminable enfer.

J’ai peut être survécu en me racontant des histoires. Sans doute comme on le fait tou.te.s. Ce monde auquel je n’appartenais pas, j’ai décidé de le mépriser de toutes mes force. La série « Daria » m’a donné l’occasion de partager ça avec quelqu’un même si c’était un personnage fictif. J’ai regardé les autres et moi même comme un savant faisant une expérience. Derrière une vitre. Parfois avec un intérêt ethnographique. Presque toujours avec une distance et une froideur émotionnelle.

Je n’ai jamais aimé être touché physiquement par les autres. Ça m’est soit inconfortable soit désagréable. Je n’ai jamais cherché à avoir une vie sexuelle ou amoureuse. Je me suis toujours imaginé célibataire. Ce besoin de contact que tant d’autres semblaient ressentir me paraissait être un besoin animal dont je me félicitais de ne pas dépendre. Mais un jour j’ai bien dû reconnaître que si tout ça comportait une part de vérité, ce n’était pas l’unique lecture possible.

J’ai appris à vivre seul. J’étais seul au monde. Comme un alien au milieu d’humains. J’étais le seul à être « comme ça ». Mon père me l’avait bien dit avec de la gêne et de la tristesse dans les yeux. Les médecins l’avaient dit aussi. C’est d’ailleurs ça que j’avais à cacher. Tout le temps. Mon corps devait être caché au risque de révéler ma différence, au risque d’être rejeté, moqué ou pire. Cette angoisse à été celle de mes parents pendant toute mon enfance et mon adolescence. Et la mienne aussi, par capillarité.

J’ai évité les douches en classe de neige au primaire. J’ai évité les voyages scolaires au collège. J’ai découpé les grillages pour sécher les cours de sport à partir de la troisième. Parfois j’en fais encore des cauchemars. Ces grillages sont toujours là. Impossible d’échapper à ça. Impossible d’échapper à la visite médicale. A la honte. Au regard du médecin qui remonte de mon bas ventre jusqu’à mon visage. Ce monde qui n’est plus là, j’y suis resté coincé. Mes pensées nocturnes ou diurnes débordent de ça. C’est une mauvaise série B. C’est « Une journée sans fin ». Ce temps ne passe pas et ne passera jamais.

A quoi bon passer tant de temps à survivre ? Autant d’énergie à garder la tête hors de l’eau ? Pour qui ? Dans quel but ?

Je suis soulagé. Tout est fini. Comme quand la lumière se rallume après un film d’horreur.

Une part de ma vie a été belle, j’en conviens. Mais l’horreur à quand même été là. Je l’ai tue pendant longtemps. Maintenant plus question. Ces lignes, je les écris pour parler de l’injustice. Pour décrire le traumatisme. Pour que les cicatrices sur mon corps parlent tout haut. Ces cicatrices faites par les médecins… « pour mon bien ».

Ce n’est pas seulement mon corps qui a été mutilé à jamais. C’est ma confiance dans les autres, ma capacité à me laisser approcher par elleux, à me sentir des leurs. C’est mon potentiel qui a été découpé sur ces tables d’opération, sous ces aiguilles bourrées d’hormones. Ça aurait pu se passer autrement. Mais non. Il y a des responsables. Et ce n’est certainement pas « la nature ». C’est les médecins. Et la société qui a laissé faire. Et, plus dur encore, mes parents aussi.

Le pire dans tout ça, c’est que nos disparitions, à nous tou·te·s, les malformé·e·s, les charcuté·e·s, les monstres, je pense que ça provoque plus de soulagement que de conscience morale et que de culpabilité. Dans quelques jours, ces lignes se seront diluées dans vos vies, comme mon sang dans l’eau chaude de ma baignoire »

Le coming-out auprès des partenaires

Il y a une très belle chanson de Cyane Dassonneville qui s’appelle « Comment te dire »1. Elle est aussi très rare car elle évoque le coming out auprès des partenaires dans le commencement d’une rencontre. Aujourd’hui encore, le coming-out est pensé par beaucoup de personnes comme le fait de devenir visible comme lesbienne, gay, ou bi·e. Mais le coming-out n’est pas qu’une affaire d’orientation sexuelle. Faire un coming out c’est rendre visible quelque chose que l’autre n’imagine pas. C’est sortir de la case dans laquelle il nous avait placé. Par défaut, la plupart des gens imaginent que leurs interlocuteurs et interlocutrices sont hétéros, cisgenres et dyadiques. Quand on n’est pas l’un·e des trois, on est toujours dans le placard par défaut, pour les nouvelles personnes que l’on rencontre.

Quand on est lesbienne, gay, ou bi·e, il n’y a pas trop de raison de faire un coming-out auprès d’une personne à qui on plait. Vraissemblablement, l’attirance mutuelle a déjà été perçue. Mais quand on est trans et/ou intersexe, la question d’en dire quelque chose à ses potentiel·le·s partenaires se pose.

Mais revenonon à la chanson de Cyane Dassonneville. Elle dit notamment :

Comment te dire ?
A cet instant mon cœur s’emballe.
Comment te dire ?
Je voudrais pas que tu t’en aille.
Je ne sais que dire,
Je ne sais que faire,
Faut-il s’enfuir ?
Faut-il se taire ?

Oui, toutes ces questions, en tant qu’intersexe, on peut se les poser. Toutes ces émotions on peut les ressentir. Y a-t-il un bon moment pour en parler ? Si on attend trop est-ce que l’autre peut nous le reprocher ? Est-ce que l’autre peut nous dire qu’on a masqué quelque chose d’important ? Ou pire, qu’on a menti, trahi sa confiance ? Mais d’un autre côté, faire ce coming-out c’est donner accès à quelque chose d’intime, à une dimension qui nous expose. C’est prendre le risque du rejet, de l’incompréhension, de questions intrusives, déplacées, blessantes. C’est prendre le risque que cette information soit transmise à d’autres, sans notre consentement qu’il y ait une volonté de nuire ou pas. C’est prendre le risque d’un outing si la suite de la relation se passe mal. Bref, si la rencontre amoureuse et/ou sexuelle n’est pas forcément simple dans l’absolu pour qui que ce soit, pour les trans et les intersexes, il y a cette dimension qui la complexifie.

Il y a quelques mois j’ai eu une conversation à propos de tout cela avec un ami. Il a dit quelque chose que j’ai trouvé à la fois juste intellectuellement et apaisant émotionnellement. Il m’a dit que certaines personnes pouvaient effectivement prendre de la distance après un coming-out trans ou intersexe mais qu’on n’y perdait rien à bien y regarder. En effet, le souci dans un moment pareil, ce n’est pas nous, ce n’est pas notre corps qui serait trop atypique pour être désirable. Le problème est dans le regard de la personne en face. Son éloignement, voir son rejet explicite vient davantage révéler quelque chose d’elle, de son rapport au corps des autres, à sa vision de ce qui serait désirable et à ce qui ne le serait pas. Ça ne vient rien dire sur nous.

Article 28-1

Ce qui est peut-être plus compliqué d’après moi ce sont les personnes qui peuvent nous exotiser. Qui peuvent fantasmer sur nos corps comme nouvelle expérience. Une de plus dans un catalogue qui comporte régulièrement différents type de cases à cocher : « noir·e », « trans », « intersexe », etc. Alors, on peut craindre d’être limité·e à cette caractéristique dans le regard de l’autre. Un peu comme le disent certaines femmes noires qui perçoivent que certains hommes blancs s’intéressent à elles pour ce qu’ils fantasment d’une représentation raciste, stéréotypée, fétichisante et pas du tout pour les personnes qu’elles sont.

Mais alors, que faire ? Se méfier de toute personne qui souhaite se rapprocher de nous et qui nous trouve aimable et/ou désirable ? C’est l’éternelle question de l’équilibre entre trop de protection qui isole et pas assez de vigilance qui expose à de la violence psychologique. C’est un équilibre très subtil qui varie selon les personnes, selon les expériences qu’on a vécues et selon les périodes de sa vie. Je pense qu’on peut repérer certains signes concernant les personnes qui nous exotisent. Souvent, elles ont déjà exotisées d’autres de leurs partenaires. La façon dont elles en parlent est un bon indicateur pour s’alerter. Il y a aussi les personnes qui trop vite veulent savoir et qui orientent la conversation sur notre corps, ses spécificités, les opérations subies, etc.

Je pense qu’il faut faire des expériences et voir ce qui nous convient spécifiquement. Je ne suis pas sûr qu’il y ait une recette infaillible sur comment fonctionner avec nos potientiel·le·s partenaires. Je pense que le fait d’être visible comme intersexe auprès d’autres personnes est toujours aidant. Avoir fait l’expérience de coming-out positifs auprès d’ami·e·s et de diverses connaissances limite l’appréhension, donne des mots avec lesquels on se sent plus à l’aise. Ça aide aussi à ne pas être enfermé·e dans la honte qu’on nous a insufflée dans notre enfance (par les médecins, par nos parents, etc.) mais aussi face à celle que génère notre société actuelle (le body-shaming de tous les corps ne répondant pas à certaines normes est juste effroyable).

Article 28-2

Maintenant, nous avons besoin de plus de témoignages et de plus de ressources pour les intersexes concernant leur lien à leurs partenaires et leur lien à la sexualité. Il y a aussi besoin de plus de ressources s’adressant à nos partenaires un peu comme ça a été fait à un moment pour les partenaires des hommes trans bi/gay/queer2.

Bref, apprenons à parler de nos corps, de nos sexualités, de nos échanges avec nos partenaires. Ce sont des sujets légitimes. Ce sont des prises de parole qui servent aux autres personnes intersexes. Et d’une manière générale je pense que ça peut aussi ouvrir des horizons pour plein de personnes aussi bien dans leur rapport à leur propre corps que dans leur rapport aux autres.

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1- https://www.youtube.com/watch?v=x4Sh39p0cQ0
2- http://ftmvariations.org/tcharge/10choses.pdf