Bibliographie psy

Voilà les différents textes sur lesquels je me suis basé pour l’article précédent et/ou que j’utiliserai dans les articles à venir. Plusieurs d’entre eux sont disponibles en ligne si vous souhaitez y accéder. Attention, la plupart de ces références sont des textes pathologisants. Ils sont là pour être critiqués en utilisant des sources précises. Leur présence ici ne signifie absolument pas que les personnes intersexes se retrouvent dans les propos de la majorité des auteurs.

Chiland Colette, « La problématique de l’identité sexuée », Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence volume 56, p. 328-334, septembre 2008

Duverger Philippe, Juan-Chocard Anne-Sophie, Malka Jean, Ninus Audrey, « Désordres de la différenciation sexuelle » in Psychopathologie en service de pédiatrie, Elsevier Masson, 2011.

Gueniche Karinne, Lubienski Aurélien, Polak Michel, « Le masculin mis à mal… Etude préliminaire du fonctionnement psychique des adolescents atteints du syndrome de Klinefelter », Psychologie clinique et projective, 1/2005 (n° 11), p. 161-175.

Gueniche Karinne, « Garçon ou fille ? Les destins de l’anatomie. Approche clinique de l’intersexuation », Champ psychosomatique, 4/2009 (n° 56), p. 101-112.

Gueniche Karinne, Duchet Clara, « Anatomies limites – Limites psychiques Cliniques des parents d’enfants nés avec une anomalie du développement des organes génitaux », Perspectives Psy, 2010/4 (Vol. 49)

Gueniche K., Polak M., « Faire face à une naissance sans nom. À propos des parents d’enfants nés avec une variation anatomique des organes génitaux », Les Archives de Pédiatrie, Vol 19 – N° 4, p. 351-354, avril 2012

Laufer Laurie« À propos d’Herculine Barbin : « le vrai sexe », Revue Silène. 2010
http://www.revue-silene.com/f/index.php?sp=comm&comm_id=26

Lubienski Aurélien, « XXY fait trembler l’édifice sexuel », octobre 2011
https://www.amge.ch/2011/10/10/xxy-fait-trembler-l%E2%80%99edifice-sexuel/

Malivoir Sabine, Psychologue, Hôpital Robert Debré, Hôpital La Pitié Salpêtrière, Ecole de Psychologues Praticiens, Attachée de recherche au laboratoire Pédagogie de la Santé, université Paris 13. Interview pour Arte reportage, mai 2016

Michel A. Wagner C., Jeandel C., « L’annonce de l’intersexualité : enjeux psychiques » Neuropsychiatrie de l’Enfance et de l’adolescence, Volume 56, n° 6 p 365-369, septembre 2008

Mouriquand Pierre, « Identités sexuelles dans les anomalies du développement génito-sexuel : être visible… », Archives de Pédiatrie, vol19, n°6S1, juin 2012

Paye-Jaouen A., Ghoneimi A., « Sexualité chez les adolescents opérés de malformations uro-génitales complexes », Archives de pédiatrie, Vol 19, n°6S1, juin 2012

Sarfati Yves, « La confusion des sexes: un écueil et une chance pour la clinique », L’évolution psychiatrique, Volume 72, n° 1, p. 99-111, janvier 2007

Sirol F., « Aspects psychologiques des ambiguïtés sexuelles », Journal de pédiatrie et de puériculture Volume 15, n° 2 p.111-116, mars 2002

Tamet Jean-Yves, « Malaise dans le destin de la différenciation sexuelle », Le Coq-héron, 4/2010 (n° 203), p. 11-15.

Tamet Jean-Yves, « Sur l’identité sexuelle, sa découverte dans les disorders of sex development », Archives de pédiatrie, Vol. 19, N° 6S1, p. H284-H285, 2012.

Tamet Jean-Yves, « Comment écouter les paternités blessées face à une anomalie de la différenciation sexuelle ? », Archives de pédiatrie,Vol 17, n° 12, p. 1633-1636 – décembre 2010

Tort Michel, La Fin du dogme paternel, Paris, Aubier, 2005

Wilcox André, Côté Isabel, PagéGeneviève, « L’enfant intersexué : dysphorie entre le modèle médical et l’intérêt supérieur de l’enfant », La revue professionnelle et scientifique de l’Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec, 2015
http://www.revueintervention.org/numeros-en-ligne/142/lenfant-intersexue-dysphorie-entre-le-modele-medical-et-linteret-superieur-de

La pathologisation des intersexes par les psys

Au fils des mois j’ai lu un certain nombre d’articles de psys qui ont écrit sur les intersexes. Je commence aujourd’hui une série de publications à ce sujet qui s’étalera sur quelques mois.

Avant de commencer, je voudrais présenter les auteurs des articles en question. Ce sont en majorité des psychiatres. Il y a aussi des psychologues. Généralement ils sont à la fois psychiatres et psychanalystes ou psychologues et psychanalystes. Leurs discours et arguments sont assez proches, quelle que soit leur formation initiale. D’ailleurs, ils se citent mutuellement. A noter qu’une bonne part de ces psys enseigne à l’université et diffuse donc des savoirs auprès des professionnel·le·s de demain. Enfin, ils sont presque tous employés dans des CHU recevant des jeunes intersexes et leurs parents à Paris, Lyon et Montpellier. Pour finir, les articles viennent de revues qui ont une audience importante chez les psys. Rien d’étonnant puisque beaucoup des auteurs sont des universitaires et qu’ils dirigent ou participent aux comités de lecture de ces revues.

Un vocabulaire systématiquement pathologisant
Maintenant que les présentations sont faites, nous allons entrer dans le vif du sujet. Le premier élément qui interpelle à la lecture de ces articles c’est la violence des mots et des métaphores utilisées. Le vocabulaire est toujours pathologisant. Les corps des enfants sont décrits du côté de la « malformation génitale » (Michel 2008) et de « l’apparence inesthétique » (Paye-Jaouen 2012). Il est expliqué qu’il s’agit d’une « maladie », qu’il s’agit de « jeunes gens atteints d’anomalies de la différenciation sexuelle » (Tamet 2010). Parfois le terme de maladie est remplacé par celui « d’entités nosographiques » (Tamet 2012).
Mais on peut passer à un niveau de violence supérieur (oui, oui, c’est possible). Les corps intersexués sont alors présentés comme « une aberration qu’il importe de comprendre mais surtout de corriger et si possible d’éviter » (Gueniche 2009) Ils représentent une « radicale étrangeté qui assigne à l’inhumain » (Gueniche 2010) « Cette anomalie du développement du sexe [est] difficilement pensable et contre-nature » (Gueniche 2010)

La naissance d’un enfant intersexe : une « effraction des limites humaines »
Avec ces mots, le décor est posé. Le décor d’une pièce de théâtre forcément du côté du drame. La naissance d’un enfant ayant un sexe atypique est décrit comme « un moment cruel pour les parents » ( Mouriquand). « La découverte est brutale », « le malaise est vif », c’est « le désespoir » (Tamet 2012). Les auteurs insistent sur « la douleur psychique des parents blessés dans leur narcissisme » (Tamet 2010 ), sur des « parents plongés dans le chaos de l’annonce d’une anomalie qui confine à l’inhumain » (Gueniche 2010). Dans le regard de ces psys, les parents ne peuvent que mal réagir, ils ne peuvent que désinvestir leur enfant qui vient de naître et le rejeter. Ces psys sont tellement certains que les intersexes sont « une aberration » qu’ils sont du « domaine de l’hybride et lieu de la monstruosité » (Gueniche 2009) qu’ils ne laissent pas exister la possibilité que des parents puissent réagir autrement.
Leur conclusion est simple, les corps de ces enfants « mettent à l’épreuve autant les parents que les médecins qui ne sortent pas non plus indemnes de telles rencontres » (Tamet 2012). Pour eux, il y a « effraction des limites humaines, une rupture de l’ordre des choses ou, pourrions-nous dire, de l’ordre du sujet » (Gueniche 2012). A partir de ce moment, seule « l’assignation et la reconnaissance du bébé dans un sexe autorise la levée de la sidération traumatique » (Gueniche 2012). Autrement dit, pour tranquilliser la gêne de certains adultes (gênés par ces enfants qui ne correspondent pas à leurs présupposés et aux normes de corps qu’ils ont en tête) on va intervenir sur leurs corps ; corps sains pourtant.

L’effet de ces mots sur les parents
C’est donc là tout l’effet de ces mots pathologisants, de ces mots violents qui peuvent effectivement sidérer tellement ils disqualifient certains êtres et certains corps atypiques. Ces mots permettent de légitimer une intervention sur le corps de personnes sans leur consentement et sans problème de santé. Le tour de passe-passe des psys en créant du drame, en connotant d’une façon monstrueuses les intersexes pousse les parents et les lecteurs des articles à penser que la chirurgie est la seule solution.
Par ailleurs, il est bien précisé que ces prises en charge médicales sont simples et évidentes. Elles n’ont pas a être questionnée par qui que ce soit. Il est par exemple expliqué que « dans la majorité des cas, ces anomalies sont faciles à identifier par les spécialistes » (Mouriquand 2012). La seule vraie question est dès lors « Quel est pour ce bébé le sexe qui lui permettra de vivre une vie d’adulte le plus près possible de la normalité ? » (Sirol 2002). Il faut faire rentrer les corps qui dépassent dans des normes parce que ça doit être comme ça et pas autrement. Parce que sinon on a affaire à « des monstres » qui provoquent de la « sidération ». La question du bien-être psychique des enfants est un sujet étonnamment peu développé dans ces différents articles. On pourrait pourtant penser qu’il devrait être au cœur du travail des psys, de leur travail d’accompagnement.
Or, dans ces équipes, on le voit via leurs articles (en lisant à peine entre les lignes) les psys occupent une place très particulière. Ils sont là pour convaincre d’accepter les décisions médicales. Les psys sont là pour favoriser l’observance du traitement. Ils sont là pour que tout roule dans le service, pour que leur collègues chirurgiens opèrent et qu’il n’y ait pas de regards alternatifs chez les parents qui pourraient être tentés d’imaginer un autre avenir possible pour leur enfant. La technique marche à tous les coups : faire peur d’un côté, proposer une solution de l’autre. Sur un registre différent ce type de technique est utilisé régulièrement par des politiciens sur des masses de citoyens-téléspectateurs…

Finalement, si les parents acceptent si souvent les opérations c’est d’une part parce que les équipes leur font peur mais c’est aussi parce qu’on connote l’acceptation de l’opération comme une chose qui fait d’eux de bons parents. Ainsi, André Wilcox, travailleur social explique : « À la naissance d’un enfant intersexué, les parents se sentent dans l’obligation de faire quelque chose pour rectifier le sexe atypique de l’enfant. La chirurgie vient ainsi consacrer l’impression d’avoir été un bon parent puisqu’elle vise, dans leur esprit, à protéger leur enfant en le normalisant » (Wilcox 2015). Il précise un peu plus loin dans son article : « La recherche effectuée par Streuli, Vayena, Cavicchia-Balmer et Huber (2013) auprès de 89 participants démontre que, lorsque l’information donnée aux parents est de nature « pathologisante », les parents souhaitent à 66 % qu’une intervention chirurgicale soit effectuée. Si l’information est démédicalisée, cette proportion passe à 23 %. L’étude de Creighton et al. (2013) va dans le même sens puisque, selon ces derniers, lorsque les parents reçoivent davantage de soutien, ceux-ci tendent à remettre à plus tard les chirurgies d’assignation de sexe ». On voit bien ici que le regard des équipes médicales et psys qui travaillent dans ces services à une incidence sur comment se positionnent les parents. Les mots pathologisants qui occupent tout l’espace, l’ambiance de drame qui est créée via ces mots et le type d’informations donnée produit des effets sur les parents. On est bien loin d’un idéal de consentement libre et éclairé…

L’effet de ces mots sur les jeunes intersexes
Nous avons vu précédemment la violence des termes utilisés pour décrire les personnes intersexes. Ces mots parlent d’avantage des auteurs que des personnes intersexes. Ils viennent montrer quelles sont les représentations que ces psys ont des personnes. Ils viennent montrer leur dégoût et leur rejet. Ces regards ont des conséquences sur les parents des enfants. En effet, ils viennent convaincre les parents que leur enfant est « malade », « monstrueux » et qu’il doit être opéré pour être « réparé » et pour avoir « une vie d’adulte le plus près possible de la normalité ». Mais ce regard à aussi des conséquences énormes sur les intersexes. En effet, ce qu’on apprend très rapidement c’est à percevoir que nos corps ne sont pas valides, qu’ils ne sont pas beaux (cf« malformation génitale » (Michel 2008) et « apparence inesthétique » (Paye-Jaouen 2012).) Nous baignons toute notre enfance et notre adolescence dans ces mots disqualifiant et dévalorisant nos corps. Nous avons, pour beaucoup d’entre-nous, subis des interventions chirurgicales visant à modifier nos corps qui n’étaient pas vu comme socialement acceptables. Nous apprenons la honte, nous apprenons le secret.
Et là, se produit quelque chose d’incroyable, les effets iatrogènes (ou effets secondaires des traitements) sont présentés comme étant le fait de l’intersexuation elle-même. La honte de nos corps n’est ni entendu comme les effets du body-shaming et des normes de corps de la société dans son ensemble, ni comme les effets du dispositif médical qui a invalidé et modifié nos corps.

Voilà quelques citations qui montrent comment les difficultés rencontrées par les intersexes sont totalement décontextualisées et comment elles sont naturalisées. Dans l’esprit de ces psys, c’est juste le fait d’avoir un corps atypique qui produit tout cela.

« Enfin, qu’il s’agisse d’ambiguïtés sexuelles, de pseudo-hermaphrodismes ou de tout autre anomalie touchant les organes et la sexualité, ces circonstances sont toujours source de troubles majeurs dans la constitution de l’identité sexuée, et cela durant toute l’enfance. Cependant, c’est au moment de l’adolescence et de la puberté que la question de savoir à quel sexe le sujet se reconnaît appartenir se pose de façon aiguë. Les manifestations psychopathologiques sont alors souvent bruyantes et témoignent de grandes détresses psychologiques. Il est sans doute important de ne pas attendre les points de rupture avant d’envisager un accompagnement psychologique voire un travail psychothérapique avec ces jeunes, au plus mal avec leur identité » (Duverger 2011)

« L’isolement affectif et social, le repli et le refuge dans le silence, les conduites qui peuvent faire aborder la solution suicidaire sont les écueils massifs : comme héritiers lointains de la honte et du sentiment de monstruosité qui a pu accompagner l’entourage familial » (Tamet 2012)

Ces deux extraits sont construits de la même manière et ils montrent de manière évidente le fait que les psys pensent que c’est le fait d’être intersexe qui est par nature source de souffrance. Peut-être un peu comme il y a 40 ans on parlait de « l’homosexualité ce douloureux problème ». Dans ce type de discours psychologisant, ce n’est jamais l’environnement, le social, qui est source de souffrance. Pour le dire autrement, ce n’est pas la réaction de la société le problème, c’est la personne elle-même. Et ça, c’est juste révoltant comme niveau de lecture.

limited editionCréer de la souffrance pour mieux prétendre la soigner…

« Tous les enfants opérés de malformations uro-génitales complexes doivent être suivis par leur chirurgien jusqu’à l’adolescence, pour dépister et prendre en charge d’éventuelles anomalies anatomiques persistantes, les informer de leur pathologie et les aider à mieux appréhender leur sexualité en répondant à leur questions et en les anticipant. Cette prise en charge doit être pluridisciplinaire avec les pédiatres, les gynécologues et endocrinologues pédiatres et psychologues ». (Paye- Jaouen 2012)

Aider des ados et jeunes adultes à se sentir bien dans leur corps, à débuter leur sexualité en leur disant qu’ils ont des « malformations », des « anomalies anatomiques » ça doit être très efficace… C’est un truc quand même hautement pathogène. En même temps, ces psys parlent négativement du corps des intersexes mais leur disent en même temps qu’ils doivent être bien dans leur corps. C’est juste invraisemblable.

Je terminerai avec une dernière citation qui porte sur la question du secret et qui témoigne aussi d’un positionnement des équipes médico-psychologiques hautement pathogène. La voici :

« Si au début une certaine discrétion et le secret sont nécessaires, eu égard aux incertitudes, plus tard la parole se doit de circuler, au moins avec des interlocuteurs choisis » (Tamet 2010)

Là encore, le niveau d’invraisemblance est assez impressionnant. Les équipes médicales prescrivent le secret à la famille. Rien ne doit être dit. Honte et secret sont intégrés en même temps pendant de nombreuses années. Mais, viendrait un moment où la parole devrait circuler, où le secret devrait s’arrêter. Comment, après des années de non-dit et de secret, peut-on faire marche arrière et réparer les effets de mensonges construits sur des années ? Comment les psys peuvent diminuer la honte en parlant de façon pathologisante ? Comment les psys peuvent diminuer la honte tout en prescrivant le secret et la discrétion ?

Une rupture nécessaire : pour des psys engagé·e·s et conscient·e·s des normes sociales
J’ai envie de conclure en montrant que tous les psys ne sont pas dans le même panier. Certains ont des capacités critiques par rapport au positionnement d’une bonne partie de la profession qui psychologise ce qui est politique et qui ne va pas dans leur sens. Ces psys qui sont critiques sont généralement des personnes qui prennent en compte le fait que nous ne sommes pas de purs esprits, que nous vivons dans un monde avec ses normes et qu’il faut prendre en compte cela dans nos analyses. Sans ça, nos positionnements de psys ne font que reproduire et légitimer les violences et oppressions que les personnes minoritaires subissent.

« On reconnaît la fausse précision qui double imperturbablement les affirmations les plus vagues de psys, qui n’ont en commun, depuis les prophètes, que de viser le frisson et de provoquer la chair de poule ! » (Tort 2005)

« Ce n’est pas seulement qu’en mettant en perspective historique les discours psys on ne peut que constater leur platitude, leur versatilité, leur opportunisme désolant, la seule constance demeurant le ton péremptoire » (Tort 2005)

Militer sans s’épuiser

Il y a quelques jours j’ai lu un article qui m’a beaucoup intéressé sur le difficile équilibre à construire entre prendre soin de soi et militer. Cet article s’appelle « 7 Questions to Help You Balance Self-Care and Resistance »1 et à été écrit par Miri Mogilevsky dans la foulée de l’investiture de Trump.

Pour pas mal de militant·e·s, je pense que cet article ne leur apprendra rien de très nouveau. Je pense que beaucoup d’entre nous perçoivent leur épuisement, le fait de ne pas se garder suffisamment de temps pour se ressourcer, le trop haut niveau d’exigence par rapport à ce que nous devrions effectuer, etc. Là où cet article est vraiment utile, c’est qu’il nous rappelle toutes ces choses qu’on sait intellectuellement quelque part dans un coin de nos têtes et qu’on oublie trop régulièrement.
Je pense qu’autour de moi, il n’y a pas une personne qui ne se soit pas mise ponctuellement ou durablement en danger dans son équilibre personnel en raison de ce qu’elle se fixe comme actions et comme dépense d’énergie sur un plan militant. Et ça, c’est quelque chose qui me préoccupe vraiment.

Militer, dans une asso, en ligne, etc, c’est un travail de longue haleine. Mogilevsky dit que c’est un marathon et pas un sprint. Je trouve l’image très juste. A vouloir partir trop vite, on risque vraiment de s’épuiser et d’être en burn out. C’est un vrai souci sur deux plans :
1) Sur le plan personnel. Votre santé, votre équilibre est précieux. Vous êtes légitime à prendre soin de vous. Vous êtes la personne la mieux placée pour le faire, pour percevoir vos limites et vos besoins, pour les fixer clairement. A mes yeux, rien ne peut justifier qu’on s’oublie totalement, ni une relation amoureuse/amicale/familiale, ni un engagement politique/militant, rien. Penser à se préserver a minima ça devrait être évident alors que trop souvent on a une impression de honte ou de culpabilité en le faisant. Ce n’est pas parce que certaines personnes ont d’autres limites que les vôtres ou qu’elles ont plus d’énergie ou qu’elles négligent leurs besoins fondamentaux que vous devez en faire autant.
2) Sur le plan collectif. L’épuisement fait qu’à un moment on explose en plein vol. Si c’est dramatique individuellement, ça l’est aussi pour le collectif. C’est sans doute une des raisons qui fait qu’il y a tellement de turn over dans beaucoup de milieux militants. On s’épuise, on se grille à toute allure et on disparaît plus ou moins brutalement. Ça désorganise les actions en cours, ça empêche la transmission de l’histoire, ça fait qu’on oublie quelles sont les stratégies efficaces par rapport à celles qui ont été abandonnées par la/les génération(s) précédente(s).

Prendre suffisamment soin de vous, avoir un regard un peu bienveillant par rapport à vous, ce n’est pas un truc de confort égoïste, c’est juste un droit de base. Et surtout, ce n’est pas incompatible avec des engagements militants. Etre à l’écoute de vos limites et prendre soin de vous c’est important pour vous et pour ce que vous défendez. Si vous vous épuisez vous ne pourrez plus militer.
Oui, la tâche est souvent énorme, surtout dans des petits groupes comme chez les intersexes. Mais on ne peut pas tout faire et on ne peut pas tout faire en même temps. Notre énergie et notre temps sont limités. Il faut savoir reconnaître cet écart qu’il y a entre nos objectifs et nos moyens. Oui, c’est douloureux et c’est frustrant mais c’est comme ça. S’épuiser n’y changera rien.

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Si notre épuisement et le dépassement de nos propres limites est parfois un enjeu entre soi et soi-même, parce qu’on est trop exigent·e et pas assez bienveillant·e vis à vis de soi même, cela peut aussi venir de l’extérieur. L’article de Miri Mogilevsky nous rappelle ça aussi.
Dans nos communautés militantes, il y a des comportements qui ne sont pas acceptables, il y a des relations abusives, il y a des injonctions à dépasser ses limites. Ce n’est pas acceptable.

« Vous méritez toujours d’être traité·e·s avec dignité et de faire respecter vos limites. Le fait que ce travail soit très important et que ces causes soient très urgentes n’excuse pas les gens de cette responsabilité de base ».2

De la même façon qu’on n’a pas à accepter quelque chose qui nous met mal à l’aise ou qui nous met en danger d’une personne qui nous met la pression et/ou qui fait du chantage affectif, on n’a pas à accepter quelque chose qui nous met mal à l’aise ou qui nous met en danger sous prétexte que ça aurait du sens politiquement.
Là encore, je pense que plus le groupe est petit, plus il y a ce risque. D’une part parce qu’on a moins de personnes entre lesquelles partager les choses à faire et qu’on se dit que ce qu’on ne fait pas, personne d’autre ne le fera. D’autre part parce qu’on est plus isolé·e, qu’il y a moins d’auto-support et moins de régulation du groupe par lui-même.
Donc clairement, quand d’autres personnes nous disent de réaliser une tâche qui nous met en difficulté, on a le droit de se demander si on se sent capable de la faire ou si ça va au-delà de nos limites.

Par ailleurs, sur un registre différent, quand il y a des comportements toxiques et violents dans le collectif, on n’a pas non plus à l’accepter sous prétexte que « ça ferait des histoires », « ça ferait du conflit sur des questions interpersonnelles et que ça ferait perdre du temps sur les actions militantes ». J’estime qu’un collectif qui accepte ça a un vrai problème. La façon dont on se comporte entre nous, notre éthique relationnelle, est une vraie question politique, ce n’est pas un élément anecdotique, ce n’est pas juste des conflits de personnes.

Voilà, c’était un peu long mais je trouve qu’il y a beaucoup de choses à dire sur ces questions là. Clairement, rien n’est simple, ce sont des arbitrages propres à chaque personne, qui seront différents selon les moments dans lesquels on est. Mais une chose est sûre, c’est qu’il ne faut jamais perdre de vue trop longtemps qu’on a à négocier constamment un équilibre entre nos engagements militants et nos propres limites.

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1- http://everydayfeminism.com/2017/02/balance-self-care-and-resistance
2- Texte original : « You always deserve to be treated with dignity and to have your boundaries respected. The fact that this work is very important and these causes are very urgent doesn’t excuse people from that basic responsibility »

Le nez dans de bonnes lectures…

Je constate que ça fait bientôt un mois que je n’ai rien publié sur le blog. Shame on me. Mais, j’ai de bonnes excuses. Si, si, je vous assure. Si j’écris moins c’est parce que je lis trop. Donc je vais vous faire un rapide topo sur ce que j’ai lu et que je vous conseille de lire également à défaut d’écrire quelque chose de plus personnel.

Le premier conseil de lecture c’est clairement la brochure que le Collectif Intersexes & Allié.e.s a publié au début du mois. Si vous devez lire une seule chose en ce début d’année, c’est ça. C’est un écrit de qualité qui définit clairement les termes « intersexe » et « intersexué·e·». La différence entre sexe et genre est posée et ces termes sont articulés l’un à l’autre. Les grandes revendications des personnes intersexes sont synthétisées et des éléments concernant l’histoire de nos luttes sont aussi évoqués. Bref, un sans faute. Et tout ça en 4 pages. Après une telle brochure, j’estime que plus personne n’a d’excuses pour ne pas être au clair sur les enjeux auxquelles les personnes intersexes sont confrontées.

https://ciaintersexes.files.wordpress.com/2017/01/brochure-cia.pdf

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Deuxième conseil de lecture dans un genre très différent : la thèse de linguistique d’une alliée, Noémie Marignier. Le format n’est clairement pas le même. On est sur un peu plus de 300 pages. J’ai lu environ le premier tiers. Ce travail explique de manière très documentée la façon dont les personnes qui ont des sexes atypiques sont traitées en terme de mots et en terme de technologies médicales. Ça montre, s’il fallait encore être convaincu·e, que les mots sont importants, qu’ils déterminent les regards, qu’ils déterminent comment les corps sont lus et interprétés et donc comment on les laisse intacts ou comment on cherche à les normaliser. Tout ceci (l’idéologie médicale justifiant les interventions non-nécessaires et non-consenties) est notamment basé sur l’idée d’une sexualité nécessairement hétérosexuelle, centrée sur un rapport pénis/vagin et préservant les stéréotypes de genre. Bref, c’est sans doute un peu trop résumé comme ça mais c’est très enthousiasmant comme lecture. Et ça montre que, si penser les catégories « sexes », « genres » et « sexualités » de façon différenciées peut être éclairant, les compartimenter serait une erreur sur le plan intellectuel mais aussi sur le plan des stratégies militantes. Lecture à poursuivre donc… J’en reparlerai plus en détail ultérieurement.

Enfin, troisième conseil de lecture, un livre de Thierry Hoquet intitulé « Des sexes innombrables – Le genre à l’épreuve de la biologie ». L’avantage de ce livre est déjà qu’il se trouve facilement dans le commerce ou en bibliothèque (espérons que ce sera bientôt le cas pour une partie de la thèse de Noémie!). Sur son contenu, je garderai trois grandes idées :
Le sexe (entendu du point de vue de matériel biologique) est complexe et se situe sur plusieurs niveaux : sexe chromosomique, gonadique, hormonal, caractères sexuels dit secondaires, etc. Qu’est-ce qui fait que l’une de ses dimensions aurait plus de valeur qu’une autre pour dire quel serait le supposé « vrai sexe » d’une personne ? Quel est l’arbitraire lié aux représentations sociales qui va être déterminant ?
La biologie n’est pas une discipline protégée des enjeux biopolitiques. Elle peut donc être avant tout un instrument de contrôle social plus qu’une discipline cherchant à construire des théories explicatives sur le monde qui se doivent d’être sans cesse à améliorer et qui sont des modélisations ayant nécessairement des limites.
– Le sexe n’est jamais totalement du sexe, il est nécessairement influencé par ce qu’on a en tête en terme de genre. C’est à dire qu’il n’existe pas une pure réalité biologique objective. Le rapport au corps et aux sexes est toujours pris dans des représentations sociales. Ainsi, il faut faire très attention à l’idée qui laisserait imaginer que le genre serait socio-psychologique et que le sexe serait une réalité indépendante d’un observateur qui interprète des éléments du corps à partir d’un contexte. Cela a des conséquences sur ce qu’on peut mettre en place comme revendications sociales et notamment comme revendications des mouvements féministes. Laisser le sexe en dehors du social c’est laisser la seule parole et le seul pouvoir de décisions sur les corps aux biologistes et/ou aux médecins.

Voilà, j’espère avoir montré que, si j’ai un peu moins publié ce n’est que provisoire. Je continue mon travail de veille concernant les informations importantes (notamment par le compte Twitter) et je lis des écrits susceptibles d’être utiles à nos revendications et à nos actions militantes.

Un roman-plaidoyer en faveur des intersexes

Le semaine dernière, j’ai parlé du dernier essai de Martin Winckler. Entre temps, ça m’a donné envie de vous parler de son excellent roman « Le choeur des femmes ».
J’ai lu ce livre il y a environ deux ans et je l’avais beaucoup aimé car il est à la fois une source importante d’informations et de réflexions tout en ayant l’attrait d’un roman.

Quelques mots de présentation du livre
Le livre nous fait suivre le cheminement d’une jeune interne en médecine, très brillante, très intéressée par la technicité mais pas vraiment soucieuse d’être à l’écoute des personnes qui viennent consulter dans le service.
En terme de contenu, très clairement, le livre dénonce comment certains médecins se comportent avec les patient·e·s. On y voit du mépris intellectuel, la conviction de savoir ce qui est bon pour les patient·e·s sans leur demander leur avis, beaucoup de jugement dévalorisants et toutes sortes de stéréotypes sur les femmes. De mon point de vue c’est un livre qui pointe le fait que certains médecins cherchent à prendre le pouvoir sur les patient·e·s, à contrôler leur corps et plus particulièrement leur corps sur le plan de la sexualité et de la reproduction.
Forcément, tous ces enjeux traversent la pratique des médecins qui normalisent les corps des intersexes. Ils pensent savoir ce qui est bon pour nous. Ils méprisent nos arguments et nos critiques surtout quand nous n’avons pas de formations universitaires. Ils ont des idées bien arrêtées sur ce que doivent être les corps des individus, sur l’apparence qu’ils doivent avoir. Le prix à payer pour avoir ce corps n’est pas leur problème. Le fait de perdre en sensibilité génitale non plus. La pénétration d’un vagin par un pénis est leur seule façon d’appréhender la sexualité alors qu’elle n’est pour beaucoup de monde qu’une possibilité parmi des dizaines de façons de vivre une complicité physique avec nos partenaires.

Quelques extraits sur…

…les réactions des partenaires d’un personnage qui est intersexe :

Trouver un partenaire n’était pas très difficile. Des mecs jeunes qui ont envie de tirer un coup, ça ne manque pas. J’allais chez eux. Je ne voulais pas qu’ils sachent où j’habitais. Et très vite je savais s’ils avaient envie de me garder… Le plus pénible, c’est qu’ils ne me regardaient pas toujours avant de me sauter dessus. C’est après, seulement, quand ils m’examinaient de plus près, qu’ils voyaient comment je suis faite. Le moindre regard de dégoût ou même d’étonnement était le signal de me rhabiller. Je n’avais pas envie d’attirer des questions ou, pire, un silence gêné. Ils étaient rentrés tout excités pour baiser avec une fille qui leur paraissait facile. Et quand, une fois que c’était fait, ils ouvraient enfin les yeux, ils se sentaient trahis en découvrant que je leur avais caché la nature de la marchandise.

…le discours qu’un médecin tient sur ses collègues chirurgiens adeptes de la chirurgie sur les bébés/enfants. Une alternative précieuse pour tous les parents d’enfants ayant un sexe atypique :

La plupart des chirurgiens vous diront d’opérer. Les chirurgiens sont faits pour ça, et d’abord pour ça. Est-ce l’intérêt de votre enfant ? Je ne crois pas. D’abord parce que pour l’heure, le pénis de votre garçon n’a pas besoin de faire vingt centimètres de long, il lui sert essentiellement à uriner, sa sensibilité me semble parfaitement normale (il avait des érections au moindre contact, comme tout garçon nouveau-né). Sa croissance n’est pas terminée, et de loin, et la taille définitive de son pénis il la connaîtra à l’âge adulte. Beaucoup d’homme qui ont un pénis de petite taille ont une sexualité satisfaisante et peuvent avoir des enfants. Mais s’il désire se faire opérer, il pourra le faire. Quand à votre petite fille, l’écho montre qu’elle a un utérus, et qu’elle aura donc des règles, mais pas avant d’avoir atteint la puberté, c’est à dire – même si elle est très précoce – probablement pas avant l’âge de huit ou neuf ans. D’ici là, les techniques de chirurgie plastique auront évolué. Aujourd’hui, pour l’un comme pour l’autre, un geste chirurgical serait purement cosmétique, et pourrait avoir des conséquences dramatiques pour eux, en termes de perte de sensibilité, de cicatrisation problématique, et j’en passe. Il vous faut du temps pour digérer ce qui vous arrive. Il va vous en falloir aussi pour en apprendre plus sur les variantes anatomiques des organes sexuels comme celles que présentent vos enfants. Prenez votre temps, rien ne presse, regarder-les grandir et entourez-les. C’est cela le plus urgent. Pas la chirurgie.

… plusieurs enjeux majeurs que rencontrent les intersexes. Uune discussion entre deux médecins :

– Je crois qu’avant de toucher au corps d’un individu, il faut mûrement réfléchir aux conséquences, mais malheureusement, trop de chirurgiens coupent d’abord et réfléchissent ensuite.
– C’est vrai pour tous les actes chirurgicaux, non ?
– Oui, mais les conséquences d’une appendicectomie superflue sont moins lourdes que celles d’un néovagin chez un nourrisson. Selon les critères, on estime que la fréquence des nouveaux-nés ayant des organes génitaux « non conformes aux canons » se situe entre un pour mille et deux pour cent… sans que ça menace leur vie dans l’immédiat. Mais beaucoup trop de pédiatres et de chirurgiens sont pressés de « normaliser » la situation sans consulter les premiers intéressés.
– On ne peut tout de même pas demander l’avis d’un nourrisson…
– Non, mais on peut informer les parents sans leur mettre le scalpel sous la gorge et leur dire qu’il est possible d’attendre que leur enfant soit assez grand pour exprimer un avis. Il ne restera pas nourrisson éternellement. On n’exige pas des enfants prépubères qu’ils expriment ce que seront leurs préférences sexuelles. Alors, de la même manière, je pense qu’il n’est pas scandaleux d’attendre la puberté pour laisser les enfants intersexués exprimer ce qu’ils veulent faire de leurs corps.

… un cauchemar du personnage intersexe évoqué précédemment :

Je suis allongé sur le dos au fond d’un lit à très hauts bords, j’ai des petits bras potelés avec des petits poings au bout, des petits poings qui gigotent et descendent jusqu’à ma bouche se faire sucer miam puis s’éloignent puis retombent brusquement sur mon nez aïe. Dans le ciel rectangulaire des visages effarés horrifiés atterrés sont penchés sur moi, me regardent les yeux écarquillés – Mais qu’est-ce que c’est ? – des moues de dégoût – Quelle horreur ! – des larmes – Quel malheur ! – des gémissements – Elle ne peut pas rester, on ne peut pas la laisser dans cet état, il faut absolument qu’on demande à un médecin de la voir…
Je ne veux pas qu’ils appellent un médecin, je ne veux pas qu’on me touche. Je ne veux pas qu’un médecin foute ses sales pattes sur moi. Pas question qu’ils touchent à un seul de mes cheveux.

Voilà de quoi vous faire une idée sur ce roman et peut-être de quoi vous donner envie de le lire. Pour moi il est précieux car il donne des éléments d’information de qualité sur la situation des personnes intersexes dans le contexte médical actuel en occident. Par ailleurs, il a le grand mérite de ne pas exotiser les intersexes ce qui n’est pas toujours le cas des romans. Si vous avez envie de (vous) faire un cadeau de Noël un peu utile cette année…

« Les brutes en blanc » et les intersexes

« Les Brutes en blanc », d’emblée le titre du dernier livre de Martin Winckler attire l’attention… et créé le débat. Certains estiment que c’est une provocation a visée marketing, d’autres qu’il pointe de vrais problèmes.

Plein de choses ont déjà été dites et écrites sur le livre, je ne vais pas y revenir (il n’y a qu’à faire une rapide recherche avec votre moteur de recherche préféré pour en savoir plus). Je vais uniquement vous parler d’un chapitre précis qui se développe sur moins d’une dizaine de page : « Silence on coupe ». Ce chapitre évoque principalement la situation des personnes intersexes.

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Les points positifs :
– Il y a une longue reprise d’une interview datant de 2013 de Vincent Guillot1. La parole des personnes concernée a donc une vraie place dans ce chapitre (même si le chapitre en question est très court).
– Le rôle de normalisation occupé par les chirurgiens est clairement dénoncé.
L’idée de variation est évoquée, les corps intersexes ne sont donc pas pathologisés, ne sont pas situés en tant que « troubles » ou « malformations » comme les médecins les décrivent trop souvent encore.
– La chirurgie sur les jeunes intersexes est décrite comme « autoritaire et imposée »

Les points négatifs :
– Le terme « intersexualité » est utilisé plutôt que le terme « intersexuation ». C’est un terme qui a été utilisé pendant un temps mais qui a été abandonné aussi bien du côté des intersexes que dans la plupart des travaux d’universitaires (intersexes ou pas). La raison principale est qu’il pouvait donner l’impression qu’il s’agissait d’une orientation sexuelle. C’est regrettable qu’un livre qui peut avoir une réelle visibilité ne soit pas plus précis. ça donne l’impression d’un travail de rédaction fait un peu rapidement.
– Il est évoqué le fait qu’en faisant des interventions pour assigner un sexe mâle ou femelle, les chirurgiens ont le risque de se tromper une fois sur deux. A mes yeux, formuler les enjeux de cette façon est problématique. D’une part, ça laisse imaginer que, derrière un « sexe ambigu » se cache le « vrai sexe » qu’il faut déterminer. C’est un élément classique du discours médical qui essaie de légitimer les interventions. Les chirurgies sont alors présentées comme une façon de « finir quelque chose que la nature n’a pas bien terminé ». L’autre problème c’est qu’une telle formulation oublie un élément fondamental : ces interventions médicales ne sont pas justifiées car elles ne correspondent pas à un besoin en terme de santé, qu’elles ont des conséquences physiologiques (pertes de sensation, risque de douleurs chroniques, problèmes de cicatrisation, etc.) et parce qu’elles ne sont pas faites avec le consentement libre et éclairé de la personne concernée.

En lien avec ce dernier point, je trouve intéressant de citer une critique du livre de Martin Winckler, disponible sur Le quotidien du médecin2. Elle est représentative des discours médicaux qui se drapent dans leur dignité pour rester sourds face aux critiques, d’où qu’elles viennent.

Le monde médical décrit par Martin Winckler, qui a exercé de 1983 à 2008, serait éculé.

« Cette description de Winckler semble donc correspondre à une vision du “monde d’avant“, abonde le Dr Thiers-Bautrant, c’était avant la loi Kouchner, avant l’information du patient, avant le consentement éclairé. »

Cette idée que les critiques ne sont plus pertinentes, que les choses ont changé est une ritournelle habituelle. Par exemple, les anciennes techniques chirurgicales dont se plaignent les intersexes qui les ont subies sont souvent reconnues comme mauvaises mais celles qui auraient lieux aujourd’hui n’auraient plus rien à voir, elles seraient plus performantes et donc les critiques n’auraient plus de raison d’être. Dans la même logique, les lois de ces 15 dernières années sont régulièrement évoquées comme constituant d’immenses progrès. L’esprit de ces lois est effectivement louable mais qu’en est-il de leur application concrète ? Aujourd’hui, si on regarde simplement la situation des intersexes, non, le consentement éclairé n’est pas respecté, l’information des personnes (qu’il s’agisse des enfants/ado intersexes ou de leur parent) est faite d’une manière orientée pour mener à une acceptation des préconisations médicales, etc.

Enfin, pour tout professionnel qui a travaillé dans une équipe médicale/para-médicale, on sait que lorsqu’une personne demande a accéder à son dossier, il est vidé à l’avance de tous les éléments qui pourraient déranger l’équipe, pointer ses manquements et défaillances. L’application de ces lois est donc a géométrie variable…

Tout ça pour dire que si ce chapitre aurait pu être plus développé et plus documenté, il a le mérite de rendre visible un point de vue non pathologisant sur les intersexes et de faire se positionner les médecins sur leurs pratiques et sur leurs contradictions. Le silence bénéficie toujours aux personnes qui ont du pouvoir et dessert toujours celles qui sont en position de fragilité dans le rapport de pouvoir. S’il y avait besoin de se souvenir de cela, ce livre nous le rappelle.

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1- http://rue89.nouvelobs.com/rue69/2013/08/24/les-intersexes-voulons-quon-laisse-corps-tranquilles-245067
2- http://www.lequotidiendumedecin.fr/actualites/article/2016/10/15/les-brutes-en-blanc-des-medecins-ecoeures-repliquent-winckler_831411

Visibilité des intersexes au cinéma

Jeudi dernier je suis allé voir un film où le personnage principal est intersexe. C’était dans le cadre du festival Chéries-Chéris 2016. Le film, qui s’intitule « Arianna », était diffusé au MK2 Beaubourg. Il n’y avait pas beaucoup de monde ; sans doute entre 40 et 50 personnes pour une salle qui aurait pu en contenir trois fois plus. Mais bon, ce n’est pas nouveau, même chez les LGBT, il n’y a pas un mouvement de foule pour venir quand on parle des enjeux auquels sont controntées les personnes intersexes. J’ai déjà fait ce constat plus d’une fois, sur le blog ou sur le compte Twitter. Parlons plutôt du film.

arianna

On pourrait dire qu’il y a trois grandes thématiques qui traversent le film : la famille et le secret, la médicalisation et ses conséquences, le fait qu’être intersexe amplifie de manière exponentielle les questionnements rencontrés classiquement à l’adolescence.

La famille, le secret, la trahison : des liens abimés
Dès le début du film, Arianna commence à enquêter, à percevoir des indices. Même quand elle n’a pas encore conscience d’être dans cette démarche, elle a déjà commencé parce que c’est une nécessité. C’est une nécessité notamment pour donner du sens à des comportements énigmatiques (tel malaise de sa mère, tel comportement du cousin de la famille, telle phrase d’un ancien ami de la famille que son père se débrouille pour faire taire l’air de rien, etc.) Beaucoup d’intersexes ont cette expérience qui peut être déterminante dans notre rapport au monde. Par exemple, enfant je voulais être détective, archélogue ou journaliste d’investigation…

Un autre élément intéressant c’est la question des effets du secret dans la famille. Il y a des désaccords, des tensions, des éloignements géographiques ou émotionnels. Ça oblige aussi une hypervigilance pour les dépositaires du secret de ne rien révéler, de ne pas risquer de faire des impairs.

Une autre dimension en lien avec la famille c’est le fait que le corps propre n’appartient pas totalement à la personne intersexe. Malgré les 19 ans d’Arianna, tous les aspects qui concernant de près ou de loin sa santé et son corps restent connus voires contrôlés par ses parents : ils décident de son suivi gynéco (alors qu’elle veut changer de médecin, son père refuse), l’évolution de la taille de ses seins est contrôlée, etc. Ce type de climat se retrouve hélas de manière encore plus exacerbé dans d’autres situations. Bien des témoignages d’intersexes adultes évoquent le fait que l’un·e de leur parent vérifiait sur demande du médecin de famille l’évolution des organes génitaux au moment de l’adolescence ou introduisait des dilatateurs dans le néo-vagin de leur petite fille. On peut dire qu’il y a un climat incestuel (et pas incestueux) dans certaines situations et que celui-ci est la conséquence de l’intervention médicale.

En plus de cette dimension qui peut abimer durablement le lien entre l’enfant/ado et ses parents, il y a aussi la question de la trahison. Quand il y a la découverte que les parents ont caché la vérité pendant tant d’années, qu’ils ont pris une décision qui a pu avoir des conséquences négatives sur soi, comment leur pardonner ? Comment ne pas laisser la colère prendre toute la place dans la relation parents-enfants ? Le film montre bien cet enjeux.

La médicalisation, son idéologie et ses conséquences
Sur le plan des conséquences très visibles pendant tout le film il y a la question de la nécessité d’avoir recours à des traitements hormonaux de substitution. En effet, pour tou·te·s les intersexes qui ont subit une ablation des gonades, c’est une nécessité. On voit à plusieurs reprises les patchs d’hormone qu’Arianna doit se mettre. Cela vient faire exister le fait que des gonades saines au moment de l’intervention ont été enlevées. Si elles l’ont été c’est parce qu’elles ne correspondaient pas au sexe-genre assigné par les médecins à l’enfant intersexe. C’est aussi au nom d’une prévention disant qu’il y a un risque plus élevé que la moyenne que ces gonades deviennent cancéreuses. Le rapport risque/bénéfice peut sérieusement se poser. A cette question, les personnes intéressées n’ont pas leur mot à dire. Arianna ne l’a pas eu non plus. Elle doit prendre des hormones qui ont par ailleurs des effets secondaires. Elle aurait pu décider de garder ses gonades quitte à avoir un suivi médical adapté pour repérer toute évolution maligne.

Une autre conséquence des opérations : une sensibilité génitale amoindrie ou perdue. C’est une conclusion qui est nommée à la toute fin du film quand Arianna participe à un groupe de parole relatif à la sexualité et au plaisir.

J’ai également trouvé très positif le fait qu’il soit dénoncé très clairement que les décisions d’opération avaient été prise à un moment où le personnage avait trois ans et où la décision avait été prise par d’autres (les médecins et les parents – dans l’histoire, le père est également médecin d’ailleurs). Il est précisé le côté inepte d’une décision prise soit disant au nom du bien de l’enfant mais sans lui/elle alors que rien ne nécessite médicalement, sur le plan de la santé, une telle décision et une telle précipitation. C’est toute la question de l’absence de consentement qui est en jeu et que les intersexes n’ont de cesse de faire entendre ainsi que bon nombre de leurs alliées féministes.

La séquence à l’hôpital est également intéressante. Quand Arianna, adulte, va à l’hôpital pour des examens complémentaires, pour comprendre certaines choses pas logiques dans les « soins » que lui donne sa gynéco habituelle, elle est examinée par plusieurs médecins. Ceux-ci avaient d’abord vu une échographie dont on percevait qu’elle avait attiré toute leur attention. Leur comportement est très proche de ce que beaucoup d’intersexes ont pu évoquer dans des témoignages. Ils ne donnent aucune information sur ce qui va se passer, sur le pourquoi, sur comment elle se sent, etc. Juste un « ça va être froid ». Mais l’aspect majeur est sans doute l’impression qu’ils ont tous envie de « voir ». Dans cette scène, il y a un médecin qui fait un examen avec un spéculum et deux autres de ses collègues sont là et regardent en donnant l’impression qu’ils n’en perdent pas une miette. Le défilé des médecins, des internes, etc. dans les chambres des intersexes est un fait récurrent. Tous veulent voir « le cas intéressant » (je crois que l’expression est d’ailleurs utilisée par l’un des médecins). Enfin, sur cette séquence, j’ajouterai que je trouve intéressant sur le plan symbolique que le personnage intersexe soit féminin et que les médecins de la scène soient tous des hommes. Ça vient aussi montrer d’une autre façon le rapport de pouvoir en fonction de la catégorie sociale à laquelle on appartient.

Sur la question de l’hôpital j’aurai juste une critique. L’accès au dossier médical semble se faire avec un formulaire tout simple et il est obtenu en moins d’une heure. Je ne sais pas quelle est la réalité en Italie mais en France, récupérer une partie de son dossier médical quand on est intersexe est un parcour du combattant. Parfois, c’est même totalement impossible. Etonnament, quand des démarches juridiques/judiciaires sont entammées, certains documents qui n’étaient plus censé exister ou être disponibles réapparaissent…

Une adolescence entre solitude, interrogation sur son corps et sur sa désirabilité
Le film montre de manière très juste et très belle le cheminement du personnage principal mais aussi la solitude qu’il y a dans son cheminement. Ses interrogations ne sont pas partageables avec d’autres. En dehors du début et de la fin du film où sa famille est présente, Arianna est globalement seule. Elle reste seule à vivre dans cette maison où elle retrouve d’anciens jouets et de vieilles lettres. Elle est seule avec la nature, sous la pluie, dans les bois. Dans cette sollitude, il y a des moments avec d’autres, avec les pairs, avec un garçon qui lui plait. Mais la solitude peut rester très forte, même dans ces moments là.

Ça m’amène à la question du rapport à son propre corps. Arianna s’interroge beaucoup sur son corps, sur le fait qu’il ne change pas comme celui des autres filles, dont celui de sa cousine. Il y a toute la question de la comparaison au corps des autres. Sur cette question du corps, j’ai pu être un peu gêné par le fait qu’Arianna était très souvent montrée nue. Je ne savais pas si c’était pour nous montrer son aspect androgyne qui serait là pour « révéler » qui elle serait « vraiment ». Je ne sais pas quelle était la volonté du réalisateur mais cet incertitude sur son objectif m’a perturbé. C’est sans doute ça qui apporte une nuance à mon enthousiasme global.

De fait, les questionnements d’Arianna sur son corps ont forcément une incidence sur la façon dont elle aborde la possibilité d’avoir une intimité sexuelle avec un garçon. D’ailleurs, on peut se demander si elle ne se lance pas dans cette histoire pour faire ce qui est attendu, pour former un couple comme celui que sa cousine forme avec son propre petit ami.

Enfin, j’ai envie de terminer sur une dimension qui aurait pu être évoquée aussi avec la thématique de la famille ou des médecins. C’est la question de la honte. La fin du film évoque le fait que la honte, le fait d’être différent·e, ce n’était pas vraiment son problème. C’est avant tout le problème de la société, des médecins, des parents. La honte vient de ce que les adultes imaginent et projettent de la vie ultérieure des intersexes devenu·e·s adultes. Ces adultes s’imaginent que nous serons forcément mal dans notre peau, moqué·e·s par les autres. Il s’agit de leur problème, de ce qui est dans leur imagination. Bien sûr qu’il y aura peut-être des moments compliqués mais pourquoi ne pas simplement mieux accompagner ces jeunes (par le soutien de leur pairs intersexe notamment) et former correctement les professionnel·le·s scolaires ou de santé. Est-ce que changer leur corps avec toutes les conséquences que nous avons vu est une réponse juste, éthique et pertinente pour le bien des enfants. Clairement, je ne le pense pas et c’est aussi le message que ce film transmet.

Pour conclure, même si je n’ai pas eu un coup de foudre pour ce film, j’ai trouvé qu’il faisait bien le job de sensibilisation. Par ailleurs, le personnage d’Arianna est attachant et on est rapidement prit dans l’enquête quasi policière sur son passé et dans les questionnements de sa vie de jeune adulte.