Une enveloppe oubliée

Depuis 2005, le 08 novembre est la Journée du Souvenir Intersexe (Intersex Day of Remembrance). C’est une journée en hommage à celleux qui ne sont plus là. Mais je trouve que c’est important de la dédier aussi à toutes les personnes intersexes qui sont là, qui vivent et qui luttent au quotidien. Je refuse que nous ne soyons célébré·e·s qu’après notre disparition, nous le méritons également de notre vivant.

[Attention, contenu évoquant le suicide, le sang, les violences médicales]

article 29

« Ce matin, je suis mort. Ça c’est passé vite je crois. J’ai baissé les stores. Les bruits de la vie venant de l’avenue Parmentier se sont un peu éloignés. Ça a été moins impressionnant que ce que j’avais imaginé. Mon sang à coulé une fois de plus et s’est dilué dans l’eau chaude de la baignoire.

Ce n’est pas tant que je voulais mourir. Mais je voulais que ça s’arrête. Cette souffrance. Ce poids sur ma poitrine et dans ma tête. Cette lutte. Je m’en veux de ne pas avoir eu plus de courage pour continuer à lutter pour vivre, pour moi, pour mes proches, pour tenter d’améliorer le monde. Mais une autre part de moi est apaisée. Cette fois je ne me suis pas soucié de ce qui doit être fait, de ce que les autres pensent de moi. C’est bizarre, ça c’est fait tout seul de prendre cette décision. J’étais debout, à côté de mon canapé-lit et j’ai ressenti une grande fatigue. Une de ces lassitudes qu’évoquait ma grand mère à la fin de sa vie. Comme si la vie ne la concernait plus. Comme si sa vie ne la concernait plus. C’est ce que j’ai ressenti à cet instant.

Pourtant même dans les moments difficiles, j’avais tenu bon. Comme une sorte de devoir de continuer à vivre. Un jour après l’autre.

Comme pour beaucoup, l’adolescence à été une période chaotique faite de sidération, de confrontation à la puberté des autres, à leur désir sexuel, à leur mots crus. Moi j’étais sur une autre planète. Le pire était la solitude interminable des cours de sport, non mixte, entre garçons. J’étais seul au milieu de tous ces autres. Les vestiaires. Je n’en parle même pas. La solitude. Le non-sens de la connivence masculine et viriliste. L’impossibilité de comprendre l’esprit de compétition auxquels les profs nous exhortaient. Auxquels « mes camarades » m’exhortaient. Une volonté d’être ailleurs. Tâcher de m’absenter du moment. Tâcher de trouver refuge dans une zone de moi en profondeur, éloignée du contact avec le monde.

J’ai survécu à tout ça. Je ne sais pas comment. Pourtant ces années se sont dramatiquement étirées. Interminable enfer.

J’ai peut être survécu en me racontant des histoires. Sans doute comme on le fait tou.te.s. Ce monde auquel je n’appartenais pas, j’ai décidé de le mépriser de toutes mes force. La série « Daria » m’a donné l’occasion de partager ça avec quelqu’un même si c’était un personnage fictif. J’ai regardé les autres et moi même comme un savant faisant une expérience. Derrière une vitre. Parfois avec un intérêt ethnographique. Presque toujours avec une distance et une froideur émotionnelle.

Je n’ai jamais aimé être touché physiquement par les autres. Ça m’est soit inconfortable soit désagréable. Je n’ai jamais cherché à avoir une vie sexuelle ou amoureuse. Je me suis toujours imaginé célibataire. Ce besoin de contact que tant d’autres semblaient ressentir me paraissait être un besoin animal dont je me félicitais de ne pas dépendre. Mais un jour j’ai bien dû reconnaître que si tout ça comportait une part de vérité, ce n’était pas l’unique lecture possible.

J’ai appris à vivre seul. J’étais seul au monde. Comme un alien au milieu d’humains. J’étais le seul à être « comme ça ». Mon père me l’avait bien dit avec de la gêne et de la tristesse dans les yeux. Les médecins l’avaient dit aussi. C’est d’ailleurs ça que j’avais à cacher. Tout le temps. Mon corps devait être caché au risque de révéler ma différence, au risque d’être rejeté, moqué ou pire. Cette angoisse à été celle de mes parents pendant toute mon enfance et mon adolescence. Et la mienne aussi, par capillarité.

J’ai évité les douches en classe de neige au primaire. J’ai évité les voyages scolaires au collège. J’ai découpé les grillages pour sécher les cours de sport à partir de la troisième. Parfois j’en fais encore des cauchemars. Ces grillages sont toujours là. Impossible d’échapper à ça. Impossible d’échapper à la visite médicale. A la honte. Au regard du médecin qui remonte de mon bas ventre jusqu’à mon visage. Ce monde qui n’est plus là, j’y suis resté coincé. Mes pensées nocturnes ou diurnes débordent de ça. C’est une mauvaise série B. C’est « Une journée sans fin ». Ce temps ne passe pas et ne passera jamais.

A quoi bon passer tant de temps à survivre ? Autant d’énergie à garder la tête hors de l’eau ? Pour qui ? Dans quel but ?

Je suis soulagé. Tout est fini. Comme quand la lumière se rallume après un film d’horreur.

Une part de ma vie a été belle, j’en conviens. Mais l’horreur à quand même été là. Je l’ai tue pendant longtemps. Maintenant plus question. Ces lignes, je les écris pour parler de l’injustice. Pour décrire le traumatisme. Pour que les cicatrices sur mon corps parlent tout haut. Ces cicatrices faites par les médecins… « pour mon bien ».

Ce n’est pas seulement mon corps qui a été mutilé à jamais. C’est ma confiance dans les autres, ma capacité à me laisser approcher par elleux, à me sentir des leurs. C’est mon potentiel qui a été découpé sur ces tables d’opération, sous ces aiguilles bourrées d’hormones. Ça aurait pu se passer autrement. Mais non. Il y a des responsables. Et ce n’est certainement pas « la nature ». C’est les médecins. Et la société qui a laissé faire. Et, plus dur encore, mes parents aussi.

Le pire dans tout ça, c’est que nos disparitions, à nous tou·te·s, les malformé·e·s, les charcuté·e·s, les monstres, je pense que ça provoque plus de soulagement que de conscience morale et que de culpabilité. Dans quelques jours, ces lignes se seront diluées dans vos vies, comme mon sang dans l’eau chaude de ma baignoire »

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Le coming-out auprès des partenaires

Il y a une très belle chanson de Cyane Dassonneville qui s’appelle « Comment te dire »1. Elle est aussi très rare car elle évoque le coming out auprès des partenaires dans le commencement d’une rencontre. Aujourd’hui encore, le coming-out est pensé par beaucoup de personnes comme le fait de devenir visible comme lesbienne, gay, ou bi·e. Mais le coming-out n’est pas qu’une affaire d’orientation sexuelle. Faire un coming out c’est rendre visible quelque chose que l’autre n’imagine pas. C’est sortir de la case dans laquelle il nous avait placé. Par défaut, la plupart des gens imaginent que leurs interlocuteurs et interlocutrices sont hétéros, cisgenres et dyadiques. Quand on n’est pas l’un·e des trois, on est toujours dans le placard par défaut, pour les nouvelles personnes que l’on rencontre.

Quand on est lesbienne, gay, ou bi·e, il n’y a pas trop de raison de faire un coming-out auprès d’une personne à qui on plait. Vraissemblablement, l’attirance mutuelle a déjà été perçue. Mais quand on est trans et/ou intersexe, la question d’en dire quelque chose à ses potentiel·le·s partenaires se pose.

Mais revenonon à la chanson de Cyane Dassonneville. Elle dit notamment :

Comment te dire ?
A cet instant mon cœur s’emballe.
Comment te dire ?
Je voudrais pas que tu t’en aille.
Je ne sais que dire,
Je ne sais que faire,
Faut-il s’enfuir ?
Faut-il se taire ?

Oui, toutes ces questions, en tant qu’intersexe, on peut se les poser. Toutes ces émotions on peut les ressentir. Y a-t-il un bon moment pour en parler ? Si on attend trop est-ce que l’autre peut nous le reprocher ? Est-ce que l’autre peut nous dire qu’on a masqué quelque chose d’important ? Ou pire, qu’on a menti, trahi sa confiance ? Mais d’un autre côté, faire ce coming-out c’est donner accès à quelque chose d’intime, à une dimension qui nous expose. C’est prendre le risque du rejet, de l’incompréhension, de questions intrusives, déplacées, blessantes. C’est prendre le risque que cette information soit transmise à d’autres, sans notre consentement qu’il y ait une volonté de nuire ou pas. C’est prendre le risque d’un outing si la suite de la relation se passe mal. Bref, si la rencontre amoureuse et/ou sexuelle n’est pas forcément simple dans l’absolu pour qui que ce soit, pour les trans et les intersexes, il y a cette dimension qui la complexifie.

Il y a quelques mois j’ai eu une conversation à propos de tout cela avec un ami. Il a dit quelque chose que j’ai trouvé à la fois juste intellectuellement et apaisant émotionnellement. Il m’a dit que certaines personnes pouvaient effectivement prendre de la distance après un coming-out trans ou intersexe mais qu’on n’y perdait rien à bien y regarder. En effet, le souci dans un moment pareil, ce n’est pas nous, ce n’est pas notre corps qui serait trop atypique pour être désirable. Le problème est dans le regard de la personne en face. Son éloignement, voir son rejet explicite vient davantage révéler quelque chose d’elle, de son rapport au corps des autres, à sa vision de ce qui serait désirable et à ce qui ne le serait pas. Ça ne vient rien dire sur nous.

Article 28-1

Ce qui est peut-être plus compliqué d’après moi ce sont les personnes qui peuvent nous exotiser. Qui peuvent fantasmer sur nos corps comme nouvelle expérience. Une de plus dans un catalogue qui comporte régulièrement différents type de cases à cocher : « noir·e », « trans », « intersexe », etc. Alors, on peut craindre d’être limité·e à cette caractéristique dans le regard de l’autre. Un peu comme le disent certaines femmes noires qui perçoivent que certains hommes blancs s’intéressent à elles pour ce qu’ils fantasment d’une représentation raciste, stéréotypée, fétichisante et pas du tout pour les personnes qu’elles sont.

Mais alors, que faire ? Se méfier de toute personne qui souhaite se rapprocher de nous et qui nous trouve aimable et/ou désirable ? C’est l’éternelle question de l’équilibre entre trop de protection qui isole et pas assez de vigilance qui expose à de la violence psychologique. C’est un équilibre très subtil qui varie selon les personnes, selon les expériences qu’on a vécues et selon les périodes de sa vie. Je pense qu’on peut repérer certains signes concernant les personnes qui nous exotisent. Souvent, elles ont déjà exotisées d’autres de leurs partenaires. La façon dont elles en parlent est un bon indicateur pour s’alerter. Il y a aussi les personnes qui trop vite veulent savoir et qui orientent la conversation sur notre corps, ses spécificités, les opérations subies, etc.

Je pense qu’il faut faire des expériences et voir ce qui nous convient spécifiquement. Je ne suis pas sûr qu’il y ait une recette infaillible sur comment fonctionner avec nos potientiel·le·s partenaires. Je pense que le fait d’être visible comme intersexe auprès d’autres personnes est toujours aidant. Avoir fait l’expérience de coming-out positifs auprès d’ami·e·s et de diverses connaissances limite l’appréhension, donne des mots avec lesquels on se sent plus à l’aise. Ça aide aussi à ne pas être enfermé·e dans la honte qu’on nous a insufflée dans notre enfance (par les médecins, par nos parents, etc.) mais aussi face à celle que génère notre société actuelle (le body-shaming de tous les corps ne répondant pas à certaines normes est juste effroyable).

Article 28-2

Maintenant, nous avons besoin de plus de témoignages et de plus de ressources pour les intersexes concernant leur lien à leurs partenaires et leur lien à la sexualité. Il y a aussi besoin de plus de ressources s’adressant à nos partenaires un peu comme ça a été fait à un moment pour les partenaires des hommes trans bi/gay/queer2.

Bref, apprenons à parler de nos corps, de nos sexualités, de nos échanges avec nos partenaires. Ce sont des sujets légitimes. Ce sont des prises de parole qui servent aux autres personnes intersexes. Et d’une manière générale je pense que ça peut aussi ouvrir des horizons pour plein de personnes aussi bien dans leur rapport à leur propre corps que dans leur rapport aux autres.

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1- https://www.youtube.com/watch?v=x4Sh39p0cQ0
2- http://ftmvariations.org/tcharge/10choses.pdf

Au-delà de l’identité, la communauté d’expérience

Cette semaine, j’ai découvert le témoignage de Zora1.

Ça commence quand elle a 11 ans. Elle est dans sa chambre. Et là, tout débute. Un long parcours, qui résonne avec bien d’autres.

Zora ne se définit pas comme intersexe mais j’ai pensé utile de participer à la visibilisation de son écrit. Je suis convaincu qu’il peut servir à beaucoup de personnes. Qu’elles se reconnaissent comme intersexe ou pas n’est pas la chose la plus importante à mes yeux. Qu’elles s’interrogent sur leur légitimité à utiliser ce mot non plus. Le plus important, là, tout de suite, c’est la question de la communauté d’expérience.

 

article 27 - anna anthropyImage du jeu « Dys4ia » de Anna Anthropy

 

Ce qui m’a marqué à la lecture de ce témoignage c’est l’impression de solitude qui se dégage. Ni les ami·e·s, ni les parents, ni les médecins ne sont des personnes ressources. Il y a un vide. Le vide de ne pas avoir un groupe de pairs avec qui partager. Ce qu’il y a à partager c’est :

– le fait d’avoir un corps qui est perçu comme différent voire qui est disqualifié et rejeté du fait du poids des normes sur le plan des caractéristiques sexuelles primaires et/ou secondaires

– le fait d’avoir des taux hormonaux atypiques

– le fait de subir des examens médicaux dont certains sont invasifs sans avoir d’explications sur leurs finalités ; entendre des bribes de mots, sentir qu’il se passe quelque chose ; plus tard, comprendre que les médecins cherchaient des testicules internes, une hyperplasie des surrénales ou encore autre chose

– le fait d’avoir été traité·e de manière objectifiante, comme un morceau de viande sans vie psychique, sans émotion

– le fait d’être confronté·e à des médecins qui savent, ou plutôt qui pensent savoir, et qui sont maltraitant·e·s dû fait de ce positionnement

– le fait d’avoir un diagnostic qui aide peut-être à mettre en forme quelque chose qui n’avait pas de nom, qui du coup peut soulager un peu, mais qui éloigne souvent la possibilité de voir les convergences avec d’autres personnes ayant subi des parcours similaires mais pas identiques

le soulagement de pouvoir trouver des informations sur internet, de pouvoir lire des éléments alternatifs aux discours de la plupart de ses interlocuteurs médicaux, de pouvoir échanger avec d’autres personnes qui ont une expérience voisine ou similaire.

Pour en savoir plus, pour échanger, pour trouver du soutien, pour militer :
Vous pouvez contacter Zora sur Twitter ou sur Facebook.
Vous pouvez contacter le Collectif Intersexes et Allié·e·s par Twitter, Facebook ou par son site.

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1. https://zora.itch.io/sopk

Etre allié·e dans les luttes intersexes

Attention, cet article ne se veut pas représentatif d’un collectif militant et encore moins des personnes intersexes dans leur diversité. Il est, comme tous les contenus de ce blog, un point de vue. Il est basé sur une écriture à la fois émotionnelle et analytique. Il constitue à la fois un engagement militant mais aussi une façon de digérer les choses qui me blessent et me soucient.

Trop souvent, être allié·e ça donne l’impression que c’est synonyme d’être empathique et d’être gentil·le. Ce n’est pas de ça dont il s’agit. L’enjeu c’est de se situer par rapport à une oppression systémique qu’on ne subit pas.
Quand on est blanc·he, quand on est un homme, quand on est cisgenre, etc. on bénéficie de privilèges. Ça ne veut pas dire qu’on est une mauvaise personne. Ça ne veut pas dire que tout est simple et qu’on nage dans le bonheur. Mais ça veut dire qu’on traverse la vie d’une façon moins difficile, qu’on n’a pas à affronter un certain nombre d’interactions et d’épreuves que rencontrent les personnes racisées, les femmes, les trans, etc.

Dans le cas qui nous intéresse ici, être dyadique (c’est à dire ne pas être intersexe) protège d’un certain nombre d’oppressions, fait que vous n’avez pas vécu certaines expériences ou que vous n’êtes pas susceptible de les (re)vivre. Alors que lorsqu’on est intersexes, il y a un certain nombre d’expériences, de façon d’être traité·e par les autres qu’on se prend de plein fouet.
Etre dyadique c’est être « normal ». Dans le sens statistique. C’est à dire être majoritaire. Mais aussi dans le sens médical, ce qui implique d’avoir un corps vu comme « sain », comme « correctement développé » contrairement aux intersexes situé·e·s du côté de la « pathologie ».
Etre dyadique, c’est ne pas avoir besoin de faire un cours d’épistémologie à chaque fois pour montrer que les savoirs sont toujours situés, que les discours majoritaires sont vus comme neutres mais qu’ils ne le sont pas plus que les discours minoritaires.
Donc être allié·e·s et être intersexe, d’emblée ça situe sur des bases bien différentes.

L’exemple du colloque « De l’hermaphrodisme à l’intersexuation »
Samedi 24 juin dernier, jour de la Marche des Fiertés de Paris, un colloque avait été organisé à l’université. Il se voulait allié et impliquant les personnes concernées. Sauf que c’était loin d’être une réussite. Déjà, avant le colloque, un certain nombre d’intersexes s’étaient alerté·e·s concernant différents indicateurs. Un texte avait d’ailleurs été rédigé puis lu au début du colloque1.

Hélas, le déroulé de la journée n’a cessé de montrer que la bonne volonté affichée des organisateurs et organisatrices, ça ne fait pas tout. Il y a eu tout au long de la journée des moments d’incompréhension majeure entre les universitaires dyadiques voulant être allié·e·s et les militant·e·s intersexes. Après la lecture du texte et pendant tout le reste du temps, plusieurs universitaires, dyadiques et cisgenre a priori, sont venu·e·s nous voir, nous les intersexes, pour qu’on les rassure. Pour qu’on leur dise qu’iels faisaient bien les choses, que leurs paroles étaient intéressantes, que leurs efforts étaient perçus, etc. Iels tenaient à nous montrer que oui, iels avaient entendu nos revendications. Iels attendaient pour certain·e·s qu’on leur dise qu’iels étaient des allié·e·s de qualité, etc. Bref, on devait leur confirmer une bonne image d’elleux-même.
Pourquoi avaient iels besoin de ça ? Pourquoi ne pas supporter cet inconfort lié aux critiques ? Ces moments, certes inconfortables, représentent souvent une possibilité de s’interroger vraiment sur ce qu’on peut modifier concrètement dans son positionnement et pour s’améliorer. Essayer d’être à nouveau à l’aise avec soi-même, trop vite, c’est une façon d’échapper à l’examen minutieux de ce que la personne opprimée vit concrètement et des implications que ça a.

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Il y a quelque chose d’indécent, dans un colloque où il est question de parler des intersexes, de se plaindre quand on est dyadique. Plusieurs intervenant·e·s ont pu dire « Je fais des efforts », « J’ai amélioré mon travail », « Avant c’est vrai que je faisais/disais ceci ou cela, mais maintenant, j’ai compris », « Je pense être un·e allié·e ». Iels avaient l’impression qu’on était particulièrement injustes en formulant nos critiques. Mais être critique sur des choses importantes, qui ont des conséquences sur nos vies, sur nos revendications, c’est ce qui est le plus important. L’inconfort des allié·e·s face à leurs approximations, voire face à leurs erreurs ne se situe pas sur le même plan. Ça n’a pas les mêmes enjeux.

La foire aux privilèges et aux oppressions
Certaines personnes, après avoir cherché à être validées comme allié·e·s ont commencé à dire qu’elles aussi subissaient des oppressions. Mais nos remarques n’avaient pas pour objet de lancer un concours d’oppressions. Quand on parle spécifiquement de ce qu’on vit en tant qu’intersexes, de ce qu’on subit et que vous ne connaissez pas, respectez notre parole et sachez vous taire. Questionnez vous sur ce qui vous oblige à reprendre la parole dans la foulée et à décaler les enjeux. Inutile de ramener le fait que vous êtes une femme et que c’est compliqué pour vous aussi dans la société. Que vous venez d’un milieu très modeste et que vous n’aviez pas les codes en arrivant dans le milieu universitaire, etc.
On ne nie pas que les autres oppressions existent mais c’est très indécent de les brandir comme si c’était un bouclier qui vous protégeait des critiques précises qu’on vous adresse à l’un des rares moments où l’on parle de nos enjeux.

Le risque de la fétichisation/exotisation
Par ailleurs, dans ces échanges/débats qui ont eu lieu, les intervenant·e·s étaient protégé·e·s d’une chose à laquelle nous étions exposé·e·s : n’être vu·e que comme intersexes à partir du moment où l’on est visible. Cela a à voir avec une expérience, hélas régulière, de la fétichisation/exotisation. C’est d’une grande violence y compris quand elle est associée à une connotation pseudo-positive. Vous ne savez pas le confort que c’est de ne pas être confronté·e aux regards des gens qui évaluent s’iels trouvent des éléments dans votre aspect physique qui laisse imaginer que « Oui, on voit bien que c’est une personne intersexe » ou que « On ne dirait vraiment pas à le/la voir comme ça ».
Tout ça, nous l’avons vécu directement ou nous en avons été témoins à de multiples occasions. Etre visible, parler avec des personnes dyadiques, mêmes allié·e·s, c’est s’exposer à ça. Nous ne sommes pas dans les mêmes positions quand nous parlons ensemble, quand nous nous rencontrons dans un colloque. Nous ne sommes pas dans des situations en miroir ou en symétrie.

Etre allié·e et faire de la recherche, est-ce conciliable ?
Certain·e·s intervenant·e·s disaient vouloir être allié·e·s mais vouloir aussi garder leur liberté dans leurs recherches, dans la façon de fixer leurs priorité, dans le fait de creuser les axes qui les intéressent. A mon sens, c’est vouloir le beurre et l’argent du beurre.
Comme l’a très bien dit une personne du public, intersexe et universitaire, rien n’oblige qui que ce soit à être un·e allié·e. Si vous voulez travailler les sujets que vous souhaitez, avec vos outils, selon votre calendrier, c’est votre arbitrage. Mais ça ne fera pas de vous des allié·e·s. Déjà, ce n’est pas à vous de vous décréter allié·e, quelle que soit la situation. C’est les personnes concernées qui peuvent vous reconnaître dans ce rôle. Quand les personnes concernées vous dise qu’elles ont besoin de telle ou telle chose, que la priorité est à tel endroit, vous entendez leur demande et vous suivez cette orientation. Etre allié·e c’est être en seconde ligne. C’est mettre sa place privilégiée au service d’un groupe de personnes qui n’ont pas accès à certains lieux de pouvoir, qui n’ont le même carnet d’adresse, etc.
C’est en fonction de ce que vous faites, des actes ayant des impacts politiques, qu’on va vous dire que vous êtes une personne alliée, ce n’est pas sur des critères interpersonnels, sur votre capacité à montrer de la gentillesse ou une volonté d’empathie. C’est très bien d’avoir des relations interpersonnelles agréables, mais ce n’est pas suffisant.
La violence qui pèse sur les intersexes est là parce qu’un système la produit, la légitime, la maintient. Chacun·e a à se positionner par rapport à ça. Ne pas se positionner c’est de fait laisser ces injustices se produire en fermant les yeux. Trouver que les témoignages des intersexes sont touchants sans vous positionner vis à vis de ce système, c’est laisser ces injustices se produire en fermant les yeux.

Parler des intersexes en méconnaissant leurs luttes et leur vocabulaire
Pour finir, parmi ces personnes se voulant alliées, un certain nombre utilisaient des mots inappropriés. Des mots qui sont disqualifiants. Des mots qui sont transphobes. En clair, des mots qui étaient violents mais qui n’étaient pas vus comme tels par les personnes qui les prononçaient. Par ailleurs, la non-référence aux productions de savoirs intersexes (militants et/ou universitaires) et la non-prise en compte des aspects concrets de nos vies ici étaient un vrai problème. Je pense que j’aurais été moins en colère de faire face à tout cela venant de personnes ne se présentant pas comme alliées. Ça n’enlève pas que dans leurs domaines de compétences, ces universitaires avaient plein de choses à dire, mais le croisement de leur domaine de compétence avec celui des savoirs relatifs aux personnes intersexes était défaillant.

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Pour conclure
Chèr·e·s allié·e·s, universitaires ou pas, ayez l’humilité de reconnaître vos limites. Et si vous souhaitez vous améliorer, formez-vous, utilisez les ressources déjà nombreuses que les intersexes ont pu produire ou d’une manière générale, les ressources que nous recommandons2.
Ne vous méprenez pas, être critiques, être exigeants, ce n’est pas vous malmener sadiquement, ce n’est pas une façon de dire que vous faites tout mal. C’est vous pointer que vous pouvez progresser, que vous avez à progresser, surtout si vous tenez à être allié·e. C’est un travail de longue haleine qui n’est pas simple mais qui est faisable quand on en a la volonté et qu’on en accepte l’inconfort.

 

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1. https://ciaintersexes.wordpress.com/2017/07/13/declaration-lue-au-colloque-de-lhermaphrodisme-a-lintersexuation/
2. https://ciaintersexes.wordpress.com/ressources/

Sortir du cadre imposé

En tant qu’intersexes, nous n’existons pas aux yeux d’une bonne partie de la population. Pour une autre part, nos existences sont caricaturées. Naviguer entre ces deux façons d’être traité·e·s n’est pas simple ni agréable. Parfois on a l’impression que le dilemme c’est soit de ne pas exister, soit d’être représenté·e·s d’une façon qui ne nous convient pas, quand ce n’est pas d’une façon qui nous fait violence, une fois encore. A nous de faire exister d’autres choix que ceux qu’on tente de nous présenter comme étant les seuls possibles.
Nous ne sommes pas les seul·e·s à devoir faire ce type de travail. C’est notamment en lisant et en écoutant des militantes et/ou blogueuses confrontées à d’autres procédés de chosification que j’ai eu envie d’écrire sur le sujet.

Il y a quelques mois, Amandine Gay était interviewée par le Bondy Blog1. Dans cette vidéo que je vous incite vivement à regarder elle évoque notamment comment les femmes noires sont traitées dans le domaine de la fiction. Elles sont enfermées dans les mêmes rôles. Elles sont droguées, prostituées, sortantes de prison, sans papiers, excisées, habillées en boubou, etc. C’est à partir de ce constat qu’elle a décidé de faire son documentaire à sa façon, en étant autonome de tout un système qui empêchait la visibilisation d’autres représentations complexes, positives, encourageantes.

Tout récemment, Prose a publié un article de blog sur les violences sexuelles2. Elle explique comment il est attendu que les victimes soient dans la honte et le secret. A propos des professionnels de santé elle dit « Ils profitent que la prise de parole soit si difficile pour les victimes pour nous dicter quels doivent être le fond et la forme de nos témoignages ; le reste de la société s’en fait le relais ». A partir de là, elle explique comment Dorothy Allison, Viriginie Despentes et elle-même ont développé d’autres façons de prendre la parole pour s’empouvoirer individuellement et collectivement.

Je me retrouve tout à fait dans ces idées et dans le besoin vital de développer de nouvelles stratégies de présentation de nous-mêmes. Il faut sortir de ces cadres imposés et ne pas être là où les autres nous attendent. Rester à cette place c’est déjà perdre. C’est ne pas pouvoir choisir comment on prend la parole, avec quels types de mots et en mettant en avant tel ou tel contenu. Rester à cette place c’est ne pas choisir le contexte dans lequel nos paroles sont placées. C’est notamment pour ça que je suis toujours très vigilant vis à vis des journalistes/artistes/universitaires qui veulent nous rencontrer et nous interviewer. Trop souvent, c’est pour mettre en scène un récit, un témoignage qui va juste illustrer ce qu’iels pensent déjà. Dès lors, notre parole perd tout son pouvoir. Elle ne devient qu’une légitimation de la parole de l’autre. Elle ne devient qu’un faire-valoir de la parole de l’autre.
Il n’est pas supportable de rester cantonné·e·s à ces places là, d’y rester bien sagement. Je n’accepte pas que ma parole serve pour renforcer des stéréotypes stigmatisants. Je n’accepte pas que mon interview soit accolée à des images associant de manière caricaturale le fait que les intersexes seraient un entre-deux genre sensationnalisé. Et ainsi de suite.

25-01

La question de l’image donnée de nous dans une grande part des médias est un terrain de lutte évident. Mais il n’est pas le seul. Un autre terrain majeur sur lequel nous avons a combattre c’est celui où nous nous confrontons aux équipes médico-psychologiques. Trop souvent encore, un certain nombre de personnes LGBTQI acceptent de participer à des colloques avec des professionnels qui nous pathologisent. Or, c’est une erreur stratégique majeure. Accepter d’aller dans ces lieux c’est :
se retrouver à entendre des propos qui dissertent sur nos vies comme étant avant tout des curiosités intellectuelles pour l’auditoire et pas des vies humaines concrètes
se retrouver dans une situation où tout le dispositif est là pour montrer qui a du crédit aux yeux de l’auditoire (les professionnels) et qui n’en a pas (les personnes concernées)
se retrouver ultra-minoritaire avec un temps de parole anecdotique au regard du temps de parole des personnes non-concernées
être un animal exotique qui monte sur scène pour faire vibrer le public qui voit à quoi on ressemble (c’est la version policée de la monstration des femmes à barbe des cirques de la fin du 19ème siècle)
être complice de la manipulation qui consiste à faire passer les professionnels continuant à nous pathologiser et à nous traiter en conséquence (chirurgies et hormones non-consenties) comme des interlocuteurs qui prendraient en compte notre parole et qui seraient plus nuancés et réformistes que la génération de leurs prédécesseurs

Le symposium de Chicago de 2006 s’est déroulé selon les modalités que je dénonce ci-dessus. La majorité des personnes présentes n’étaient pas concernées. Il s’agissait en très grande majorité de médecins et de psys. Il y avait aussi des associations de parents d’enfants intersexes. Et enfin il y avait quelques intersexes. La participation des intersexes à ce symposium n’a pas permis de défendre nos droits humains. En revanche, nous savons aujourd’hui que leur présence a servi à faire passer le choix de terme « désordre du développement sexuel » (« disorders of sex development ») pour nous nommer comme étant un choix consensuel. La présence d’intersexes a donc été instrumentalisée pour donner l’impression que ce terme n’était pas stigmatisant et qu’il pouvait être légitimement utilisé pour parler des personnes intersexes.

Hélas, récemment, l’Inter-LGBT a participé à un rassemblement de ce genre3. Que pensons-nous gagner à participer à ces colloques organisés par des personnes qui ont des intérêts nécessairement opposés aux nôtres ? Il y a des tables de discussions autour desquelles le simple fait de nous asseoir fait que nous avons déjà perdu. Sachons les reconnaître.

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Je suis convaincu que nous ne pouvons avoir des actions efficaces qu’en sortant de ces cadres imposés. Si ces espaces n’existent pas, c’est à nous de les créer :
– en ayant le contrôle de ce que nous produisons comme témoignages et sur leurs contextes de diffusion (blogs militants, accord précis avec les journalistes)
– en co-organisant des colloques avec des universitaires allié·e·s partageant certaines bases fondamentales avec nous, qui nous permettent de prendre la parole sur un temps décent et selon les modalités qui nous semblent pertinentes (témoignages associés à de l’analyse, intervention sur des questions d’épistémologie et de légitimité à produire des savoirs)
– en faisant des zaps4, en prenant la parole sans y être invité·e·s, pour faire entendre d’autres voix, pour occuper un espace dont nous sommes encore trop souvent exclu·e·s

Vous êtes prêt·e·s, on fait péter les cadres ?! 😉

 

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1- Interview complète à visionner ici : https://www.youtube.com/watch?v=Nuw3FxyEeLQ
2- Article à lire ici : https://pr0z3.wordpress.com/2017/05/29/violences-sexuelles-et-litterature-feministe-considerations-sur-la-forme/
3- Voir le communiqué du Collectif Intersexes et Allié·e·s à ce sujet https://ciaintersexes.wordpress.com/2017/06/01/communique-du-collectif-intersexes-et-allie-e-s-colloque-afar-vers-toujours-plus-de-violences-envers-les-enfants-trans-et-intersexes/
4- Voir Bourcier, Queer Zones 2 – Sexpolitiques, p.255 : « Les zaps ont pour but de mettre en évidence les politiques de la parole et du silence : empêcher un expert de s’exprimer vise à faire prendre conscience non seulement du caractère discutable de ses thèses, mais aussi des silences qu’il impose en parlant à la place de ».

Où est le dogmatisme ? Chez les intersexes ou chez les psys ?

« Dans l’alcôve de ce drame intime [c’est à dire la naissance d’un·e enfant intersexe], les parents ne sont pas acquis à l’idéologie queer de dépassement de la distinction des genres ». (Gueniche 2010)

Un certain nombre de médecins et de psys cherchent à disqualifier les intersexes qui prennent la parole afin de faire taire leurs critiques. C’est hélas un procédé courant, notamment de la part de personnes ou des groupes de personnes qui sont bénéficiaires d’un rapport de force. Plutôt que d’accepter une confrontation de point de vue, ces personnes cherchent à invalider l’autre pour le faire taire. Il y a plusieurs façons dont les psys disqualifient les militant·e·s intersexes. Dans cet article nous allons dénoncer principalement la stratégie qui cherche à présenter les militant·e·s comme forcément dogmatiques par définition (parce que militant·e·s) alors que les médecins et les psys seraient pragmatiques, neutres et sans aucune idéologie. Nous allons voir ça de plus près et constater que beaucoup des psys que nous avons lu font preuve d’une réelle malhonnêteté intellectuelle et que leur positionnement pro-médicalisation des intersexes repose sur des stéréotypes sexistes, homophobes et transphobes.

Une tentative de disqualifier la parole des intersexes

Gueniche n’est pas la seule à parler du supposé dogmatisme des militant·e·s. Elle est dans la filiation de Chiland qui écrivait il y a une dizaine d’année : « Un grand champ de recherches s’ouvre à nous pour répondre par des données de fait au tourbillon idéologique de notre temps. Le dialogue des médecins avec les associations d’usagers qui coopèrent avec les professionnels n’est pas toujours facile. Il est encore plus difficile avec les associations de militants » (Chiland 2008).

Les miliant·e·s sont ici assimilés à de l’idéologie, sans explication, sans argumentation. C’est présenté comme un fait. Encore plus fort, dans cette citation, ce qui est perceptible en filigrane c’est la façon dont l’auteure présente les médecins comme des êtres injustement traités par les intersexes. Alors qu’ils font tout pour leur bien, ces ingrats de militant·e·s ne coopèrent pas et ont des revendications basées sur une idéologie. Les professionnels (médecins et psys inclus) sont donc victimes. Victimes des intersexes qui se rebiffent, qui ne disent pas merci, qui critiquent et dénoncent les opérations sans consentement, les injections d’hormones forcées, les dilatations subies de façon répétitives des néo-vagins, etc. Ce retournement de qui serait la victime de l’autre est assez ignoble.

D’autres psys nous critiquent via un procédé souvent hélas bien connu des féministes : nous sommes décrit·e·s comme des hystériques, des boules d’émotivité inaccessibles au raisonnement. J’exagère à peine. Dans l’extrait suivant, l’auteur nous explique tout cela sur un ton condescendant :

Cette ‘contestation’ a soulevé de nombreuses discussions passionnées dans lesquelles interviennent de plus en plus les patients adultes eux-mêmes par le biais des associations de patients, particulièrement actives dans certains pays. (Mouriquand 2012)

Je laisse apprécier l’usage des guillemets pour qualifier les contestations/revendications des personnes concernées. Ensuite, les discussions sont qualifiées de « passionnées ». C’est le seul passage du texte ou ce mot est évoqué. On peut imaginer que l’auteur ne l’a pas utilisé par hasard et sans voir ce qu’il sous-entendait.

Passion/affectivité/idéologie/contestation sont donc les termes qui sont utilisés pour invalider les contre-discours et les savoirs élaborés par les personnes concernées. Mais il reste encore une autre voie de disqualification possible. Celle qui consiste à faire dire aux intersexes des choses fausses et/ou idiotes  : « Nous dénoterons néanmoins sur ce point, à l’occasion du cas de Bertrand, que tous les intersexués n’estiment pas avoir été mutilés par la chirurgie. Au contraire, à aucun moment Bertrand ne remet en question la décision chirurgicale qui a été prise à son égard » (Michel 2008)

Dans cet extrait, l’auteur n’évoque absolument pas les grandes revendications des intersexes en terme de droits humains, en terme d’auto-détermination, en terme de consentement éclairé. Non, il trouve UN cas où la personne « ne remet pas en question la décision chirurgicale ». L’auteur tente de nous faire croire que le discours des intersexes c’est « Toutes les personnes qui ont eu des interventions chirurgicales disent avoir été mutilées ». En déformant les revendications des intersexes et en nous parlant de la seule situation de Bertrand cela viendrait prouver que la totalité des discours (nécessairement pluriels) des intersexes sont faux et donc qu’il n’y a plus à les écouter…

bullshit

La question des chiffres : une donnée à géométrie variable

Dans la logique « l’hôpital qui se fout de la charité » un bon nombre de psys s’avèrent assez remarquables. Nous avons vu qu’ils critiquent la supposé idéologie des militant·e·s comme si eux même n’en avaient pas. Nous allons voir maintenant qu’ils critiquent le manque de sérieux des études militantes, décrites comme non-significatives et non-scientifiques car reposant sur des petits nombres de personnes. Pourtant, malgré leurs moyens sans commune mesure à ceux des associations militantes, les études des médecins et des psys n’y répondent pas plus.

Nous avons un splendide exemple de cela avec Chiland qui dans un même texte (Chiland 2008) explique :
« Les militants rapportent que des intersexes adultes souffrent de ce qu’on leur a fait, en dehors de toute demande et de tout consentement de leur part ; il faudrait qu’ils publient leurs témoignages, dont certains sont impressionnants. Mais, il est impossible de déterminer le nombre des mécontents et le nombre de ceux qui ne se plaignent pas » puis « Tout récemment en 2006, un centre de référence pédiatrique consacré aux maladies rares du développement sexuel a été créé sur un axe Paris-Lyon. L’importance du suivi prospectif des patients a été méconnue. On en est réduit à entreprendre maintenant des études rétrospectives sur des cohortes dont on ne retrouvera pas tous les patients. En France, les médecins ont à coeur de respecter la liberté des patients et répugnent à leur proposer un suivi systématique; du coup, ils sont réduits à évaluer leurs résultats à partir des seuls patients qui reviennent les voir spontanément ou répondent à leur invitation à revenir. »

A ses yeux, les écrits des intersexes sont donc invalides car 1) ce ne sont « que » des témoignages (trop « passionnés » dirait Mouriquand) et car 2) on n’a pas de données chiffrées probantes et fiables. Mais à l’inverse, les équipes médico-psychologiques n’ont pas besoin de présenter ces chiffres. Par défaut, les interventions non-nécessaire à la santé et non-consenties sont quand même réalisées. Ici, pas de principe de précaution. On coupe d’abord, on réfléchit ensuite. Et encore, on ne peut pas réfléchir, avoir des données chiffrées et des suivis car les équipes françaises respecteraient trop la liberté des patients. Oui, la liberté des patients est un concept à géométrie variable. Quand la liberté de la personne concerne les interventions en elles-mêmes, les équipes ne s’en soucient pas mais quand la liberté sert à justifier l’absence de suivi des personnes pendant les années suivant les interventions, elle est sortie du chapeau comme par magie. Par ailleurs, on peut s’interroger sur le fait qu’en plus de 50 ans de médicalisation des intersexes en Europe et en Amérique de Nord, il n’y ait pas d’études significatives qualitativement et quantitativement qui soit en état de montrer le bénéfice des chirurgies. Si ces études n’existent pas, que doit-on en conclure ?

Au sujet des critiques sur la rigueur et la recevabilité des arguments des associations, Janik Bastien-Charlebois, sociologue et militante intersexe, expliquait lors d’une conférence donnée en mai 2016 (sur l’invitation de l’Institut Emilie du Châtelet) que ce type de rhétorique est habituel et qu’il dépasse le cadre de l’hexagone. Elle évoque le fait qu’il est régulièrement reproché aux militant·e·s de ne pas présenter d’études valables pour soutenir leurs arguments alors qu’iels n’avaient aucun moyen d’accéder à ce type de données. Données d’ailleurs que les équipes médicales ne semblent même pas posséder puisqu’elles ne les présentent pas comme nous l’avons évoqué précédemment.

Une dernière remarque sur ces questions quantitatives. Une certaine psychologue, enseignante à l’université par ailleurs, ne semble pas avoir de problème avec le fait de publier des études avec des chiffres peu représentatifs. Pourtant, là, personne ne crie au scandale méthodologique et à l’absence de rigueur. Ainsi Gueniche publie en 2005 un texte basé sur 6 jeunes et leurs familles. Elle en déduit toutes sortes de choses dont le portrait robot psychologique d’une certaines catégorie de personnes intersexes. Oui, à partir de 6 jeunes intersexes seulement. Par ailleurs, sur ses différents articles, elle utilise la même situation (celle d’Alexandra et de ses parents) dans trois textes différents sur quelques années (2009, 2010, 2012). Ceci laisse imaginer le faible nombre de situations sur lesquelles elle se base et sa façon d’extrapoler ses conclusions…

Pour finir cette partie et élargir les enjeux, nous ne pouvons que constater que l’usage des chiffres et des demandes d’études n’ont qu’un seul effet : faire gagner du temps aux médecins. Je me permet de traduire un peu malicieusement leur logique de la façon suivante : « Pour accepter d’entendre vos revendications nous attendons que vous, militant·e·s intersexes, fournissiez des chiffres sur le devenir d’un grand nombre d’intersexes et que la majorité des personnes ayant subi ces opérations les critiquent. Nous précisions que tout ce travail sera fait sans utiliser les données disponibles dans les hôpitaux et qu’il devra être fait gratuitement (seuls les professionnels de santé ayant le privilège d’être payés pour écrire des études). Nous nous réservons le droit d’estimer que ce travail est recevable ou non sans présenter d’argumentations. Enfin, nous précisons que nous ne pouvons entendre aucun discours qui évoque des questions éthiques sauf si celles-ci peuvent aller dans notre sens et maintenir les prises en charges actuelles et donc notre activité professionnelle et nos rémunérations ».

De la malhonnêteté intellectuelle

Je propose maintenant une petite sélection de citations montrant la malhonnêteté intellectuelle d’un certain nombre de psys. Pour alléger la lecture j’ai décidé de présenter cela sous la forme d’une citation puis d’un rapide commentaire.

« Milton Diamond avait suggéré un moratoire : qu’on suspende les interventions et qu’on étudie ce que sont devenus tous les patients. Tous les médecins sont maintenant convaincus de l’importance des études de suivi, rétrospectives et mieux prospectives, permettant de constater les résultats de ce qu’on a fait ou n’a pas fait » (Chiland 2008)

Il a fallu plusieurs dizaines d’année pour en arriver à l’idée qu’il fallait des études de suivi pour évaluer les résultats. Si aujourd’hui, les équipes semblent être d’accord sur cela, dans les faits, rien n’a changé. La faute est toujours reportée sur la génération des professionnels d’avant ce qui fait qu’il n’y a aucun remise en cause des pratiques actuelles et de leurs présupposés. Cela s’accompagne de l’idée que les techniques seraient meilleures aujourd’hui et qu’il n’y a rien à y redire.

« Intersexe, ça voudrait dire qu’il y aurait quelque chose au milieu. Sur le plan psychologique c’est extrêmement important d’être dans un repère sexué ne serait-ce que pour exister dans le langage. Dans la langue française c’est masculin/féminin. Il faut se nommer, il faut se qualifier à un moment donné. L’opération, ok on la veut à 20 ans, on la veut à 15 ans mais qu’est-ce qu’on fait de la personne, de son psychisme ? On dit non on t’élève pas on attend, dans 15 ans, c’est très surprenant » (Malivoir, 2016)

Ici, la psychologue interviewé par Arte essaye de nous faire croire qu’on ne peut pas élever un·e enfant sans intervention chirurgicale modifiant son corps. La question du corps et celle du langage ne seraient pas articulés mais confondus. Par ailleurs, elle utilise la technique évoquée précédemment qui consiste à faire dire des choses très idiotes aux intersexes pour tenter de disqualifier leur parole et l’ensemble de leurs revendications. Enfin, nous pouvons remarquer qu’à ses yeux, il est plus simple de modifier des corps que de développer une grammaire non-binaire. Pour la citer à nouveau : « C’est très surprenant ».

« Dans la majorité des cas, ces anomalies sont faciles à identifier par les spécialistes et les décisions diagnostique et thérapeutique ne soulèvent guère de discussions ». (Mouriquand 2012)

Le message est clair : « Circulez, il n’y a rien à voir ». Les équipes qui interviennent sur les jeunes intersexes sont décrites comme légitimes à modifier des corps dans la majorité des cas. Pourtant, le terrain sur lequel les associations d’intersexes et différents organismes internationaux se positionnent c’est celui des droits humains. Il ne s’agit pas de dire si c’est techniquement facile à faire ou pas. Il s’agit de montrer qu’une intervention non-nécessaire sur son propre corps ne devrait être décidée que par la personne concernée et avec son consentement libre et éclairé. En ça, les militant·e·s intersexes ne peuvent qu’être féministes et reprendre la fameuse phrase « Mon corps m’appartient ». Ce n’est pas aux médecins ou aux psys de dire comment nos corps doivent être, ce qu’on peut en faire ou pas, ce qu’on doit en faire ou pas.

« Elles sont affectées par la possible présence de cicatrices inesthétiques. L’accès à une sexualité est d’autant plus difficile quand ces jeunes filles ont eu de multiples interventions chirurgicales et surtout des dilatations vaginales ; elles doivent alors réinvestir leur sphère génitale qui était très médicalisée et se la réapproprier » (Paye- Jaouen 2012)

Ce passage est très étonnant à mes yeux. En effet, il y a une discordance nette entre la violence de ce qui est décrit, l’impact des interventions sur ces jeunes filles et l’absence de remise en cause du paradigme qui consiste à faire des opérations. Ici, difficile de savoir si c’est de la malhonnêteté intellectuelle ou s’il s’agit d’une impossible remise en cause pour l’auteur du système auquel il participe. Reconnaître sa responsabilité dans la création d’une souffrance chez des personnes en situation de vulnérabilité n’est sans doute pas une mince affaire. Mais, en ne reconnaissant pas la violence produite par le passé, l’auteur ne fait que produire encore plus de violence dans le présent et dans le futur.

« Conséquence toujours, les traitements médicaux comportent deux volets : Sous le sceau du corps la possibilité d’un traitement substitutif hormonal associé ou non à un acte chirurgical. La rencontre avec un psychanalyste est proposée aux parents et aux enfants comme une opportunité d’évoquer les conséquences de cet état. À ce stade, il ne s’agit pas d’établir un traitement psychologique codifié mais plutôt de favoriser un espace où, face à un tiers, une compréhension de soi puisse se découvrir en parlant » (Tamet 2010)

L’auteur est ici soit très malhonnête, soit aveugle à la place qu’il prend dans un protocole visant à normaliser les intersexes. Alors qu’il évoque dans un premier temps des actions visant à normaliser (par la chirurgie ou les hormones) il explique dans un second temps qu’il faut des actions non-normalisatrice (sur le plan psychique). Comment peut-on défendre l’accompagnement du cheminement personnel d’une personne, son auto-définition, son empowerment, etc. et accepter en même temps une médicalisation sans consentement décidée par un tiers se définissant comme expert ? Enfin, nous verrons dans la deuxième moitié de notre article que les interventions de beaucoup de psys reposent sur des stéréotypes sexistes, homophobes et transphobes. A partir de là, il est encore plus difficile de croire qu’ils n’ont pas un projet de normalisation psychique correspondant à la normalisation physique mise en place par les médecins.

« A la naissance et face à l’annonce du diagnostic, il arrive que le père pose avec vivacité des questions qui concernent la future vie sexuelle du nourrisson. Ainsi jaillissent des interrogations anticipatrices sur la qualité de la sexualité adulte que pourrait avoir le bébé. Cet aspect peut sembler complètement décalé, à la limite inconvenant, eu égard à l’âge de l’enfant » (Tamet 2010)

Il est intéressant de voir que ce qui est critiqué chez les parents n’est pas questionné chez les médecins. En effet, les équipes déterminent les chirurgies en fonction de ce qu’elles projettent de la sexualité future de chacun·e de ces enfants. C’est ainsi qu’un·enfant qui a un pénis vu comme trop petit sera assigné en fille. C’est ainsi qu’on demandera à des parents de dilater régulièrement le vagin de leur enfant pour que celui-ci ait les caractéristiques nécessaires pour être pénétré par un pénis. Quand les équipes modifient les corps avec ces présupposés là, elles ne sont pas dogmatiques, elles n’ont pas des préoccupations décalées ou inconvenantes. Pourtant, on peut se dire que ce qu’une personne fait de sa vie sexuelle n’a pas à regarder les médecins. On peut avoir un vagin et ne pas vouloir être pénétrée par un pénis. On peut avoir un pénis et l’utiliser de façon agréable sans être dans un rapport pénétrant, etc.

Un positionnement clairement conservateur

Nous allons maintenant aborder la seconde partie de cet article qui montre précisément le conservatisme de beaucoup de psys. La question qu’on peut se poser est la suivante : est-ce que ces psys sont dans l’impossibilité de questionner leurs concepts et de les remanier en fonction de la réalité qui se présente à eux ? Ou bien est-ce que leur façon de tenir certains positionnements est juste la traduction d’un positionnement résolument conservateur masqué par des discours présentés comme scientifiques ? Je laisse un instant la parole à deux psys critiques de la communauté des psys :

« Tandis que les recherches philosophiques, sociologiques, anthropologiques, neurocognitives apportent chaque jour de nouveaux arguments contribuant à déconstruire la catégorie « homme », la catégorie « femme » et les rapports de ces catégories entre elles, la pensée psychopathologique se trouve comme sidérée face à ces questions, et semble rester extérieure aux avancées d’une société qui évolue très vite dans ce domaine » (Sarfati 2007)

« A mesure, que les transformations des rapports entre les sexes ont bouleversé dans la société occidentale les structures de la famille, de la parenté, de l’exercice social de la sexualité, il a pu sembler que la psychanalyse avait partie liée avec les schémas les plus traditionnels, justement écartés, comme si sa vocation était toujours de rappeler quelque norme inconsciente » (Tort 2005)

De quelles normes ces psys évoqués par Tort et Sarfati sont-ils les gardiens ? Qu’est-ce qui est à leurs yeux un danger tant pour la construction des « Sujets », pour « le Symbolique » que pour « l’Ordre social » ? C’est ce que nous allons voir maintenant.

Stéréotypes de genre, ce qui est attendu des hommes et des femmes

Les militantes et universitaires féministes montrent depuis longtemps que les comportements prescrits ou proscrits aux femmes et aux hommes ne sont pas les mêmes. Ces injonctions qui traversent la société n’épargnent pas les psys. La majorité d’entre eux n’a pas questionné et déconstruit un certain nombre de stéréotypes et la façon dont il pèse sur tout le monde et plus particulièrement sur les personnes qui s’éloignent le plus de ces injonctions.

Voici quelques exemples : « La jeune fille frappe par son allure particulièrement féminine : elle est élancée et gracieuse » (Michel 2008) On ne sait pas si ici cette remarque est une remarque de surprise évoquant le fait qu’il est surprenant qu’une jeune intersexe puisse être tellement féminine ou si cette remarque est là pour montrer que l’opération était légitime et que la preuve vient du fait que cette jeune femme est totalement féminine.

« Dans l’ensemble, l’attitude de ces adolescents face à la situation d’évaluation est passive. Ils exécutent les tâches les unes après les autres sans volonté apparente de réussir, ne maintiennent pas l’effort et renoncent devant la difficulté. L’échec au subtest « Arithmétique » est constant. […] Ces premiers résultats nous autorisent à penser que le syndrome de Klinefelter peut constituer un obstacle au  »travail du masculin » et contrarier l’accès à une identité sexuelle masculine » (Gueniche 2005)

Ce que l’auteure nous explique ici c’est que ces jeunes intersexes ne peuvent pas être de « vrais garçons ». D’ailleurs, ils n’en ont pas les caractéristiques. Un garçon puis un homme ne peut pas être passif, il doit avoir un fort désir de réussite et doit être dans une volonté de challenge façon à une difficulté. Enfin, il doit être bon en matières scientifiques et particulièrement en arithmétique. Enfin, dans cette citation on note le terme « identité sexuelle masculine ». Dans la suite du texte, ce que l’auteure met dans cette expression n’est pas développé ou explicité. On peut faire l’hypothèse que cela peut concerner le fait d’être hétérosexuel. Nous verrons plus loin des éléments confirmant cela.

« Les ambiguïtés sexuelles confrontent le médecin à la décision d’attribuer un sexe : faut-il élever en garçon un enfant sans verge ? Ou faut-il l’élever en fille stérile ? » (Sirol 2012).

«  »Comme elle est jolie ! »,  »Comme il est fort ! » » (Sirol 2012)

Dans l’esprit de l’auteur, ce qui fait un garçon c’est qu’il a un verge et qu’il est fort. Ce qui fait une fille c’est qu’elle est fertile et qu’elle est jolie. L’auteur pose cela comme des faits, sans aucune distance, sans voir que ces caractéristiques sont socialement construites. Dès lors, comment écoute t-il les personnes qu’il reçoit ? Comment peut-il donner des éléments aidant les jeunes intersexes et leurs parents qui sont déjà confronté·e·s à de la stigmatisation sociale ? Le psy ne peut pas être neutre ici. Il n’y a pas ceux qui seraient dans l’idéologie et ceux qui ne le sont pas. Face à des stéréotypes qui pèsent sur les gens, on ne peut qu’être soit dans la critique de ces stéréotypes, soit dans leur validation et amplification. Se prétendre neutre, ne pas se positionner face à ces enjeux, c’est faire le jeu d’un système injuste, stigmatisant et oppressif.

« L’effroi et l’inquiétante étrangeté que génère la naissance d’un bébé intersexué plongent les parents dans une confusion à l’allure psychotique et les conduits souvent d’emblée à des débordements comportementaux de nature sensitive (surtout les pères) et au retrait dépressif (notamment les mères) » (Gueniche 2010)

Ici, l’auteure ne parle plus des intersexes mais de leurs parents. Nous pouvons noter là encore la présence de stéréotypes. Les pères vont réagir activement, s’énerver, menacer les équipes, être dans le passage à l’acte alors que les mères vont réagir passivement, se déprimer, se replier sur elles-mêmes, montrer des émotions de tristesse.

Enfin, étant donné ce que nous avons déjà développé, il n’est pas nécessaire de commenter le titre de ce texte présenté comme une référence dans la bibliographie de l’article de 2005 de Gueniche : « Girard, M. (1998). Le masculin actif ou le sexe de la libido. Revue Française de Psychanalyse,LXII, 415-428 »

Sexisme et phallocentrisme

Dans la continuité de la critique des stéréotypes de genre chez les psys, nous allons voir plus précisément leur sexisme et leur phallocentrisme. Autrement dit, tout fait sens par rapport au pénis.

« Lorsqu’on demande à une toute jeune mère : Est-ce un garçon ou une fille ? La réponse relève d’un rapide examen  »de surface », la présence ou l’absence d’un zizi emportant la décision » (Mouriquand 2012)

Peut-être que certain·e·s d’entre vous ne voient pas où est le problème. Ça peut être vu comme juste du point de vue descriptif. Mais pourquoi ne pas articuler pénis/vulve au lieu d’articuler pénis/absence de pénis ?

« Les enfants génétiquement masculins (46, XY) porteurs d’un tubercule génital insuffisamment développé. Les enfants génétiquement féminins (46, XX) dont les organes génitaux ont été anormalement virilisés » (Mouriquand 2012)

Là encore, l’auteur développe une logique phallocentrée. Le sexe est décrit soit comme trop virilisé ou pas assez virilisé. Cette façon de penser les corps a des conséquences sur les interventions chirurgicales et sur la façon dont les intersexes jeunes et moins jeunes sentent que leur corps est connoté et jugé. Ces présupposés des équipes médico-psychologiques ont donc des conséquences concrètes sur la vie des intersexes.

« Entre 16 et 31 mois, le garçon découvre son pénis et les érections (émergence d’une conscience des organes génitaux centrée sur le pénis). Vers 30 mois, l’enfant découvre la différence anatomique entre les sexes par l’observation des autres enfants nus, de ses parents nus. Le garçon s’aperçoit que la fille ne possède pas de pénis, il s’en inquiète et craint d’en être privé à son tour (angoisse de castration). La fille voit le pénis, elle sait qu’elle ne l’a pas et elle le veut (revendication phallique) » (Sirol 2012)

Cette citation est intéressante car elle est caractéristique de la façon dont la majorité des psys, influencés par la psychanalyse ou psychanalystes eux-mêmes, construisent le développement des enfants dyadiques. Ici, le personnage principal est le garçon. La fille n’est évoquée qu’à la fin, en une seule phrase. Toute la complexe question de l’investissement de son propre corps, du plaisir trouvé avec celui-ci et des fantasmes qui y sont liés est centrée autour du seul pénis. Tout ce qui n’est pas du côté du garçon avec un pénis est décrit du côté du manque. On pourrait pourtant évoquer des expériences de découverte de la fille de son corps. On pourrait pourtant évoquer les questionnements que les enfants ont tou·te·s sur ce qui n’est pas visible et qui se passe à l’intérieur du corps. Quand on voit la pauvreté et le sexisme de la conceptualisation du développement psychosexuel des dyadiques, on imagine bien que c’est encore pire pour celle que ces psys peuvent avoir par rapport aux intersexes…

Présupposés homophobes et transphobes

Selon les auteurs, on va d’une homophobie policée à une homophobie beaucoup plus assumée. Ainsi, au début de l’échelle on trouve le texte de 2012 de Tamet. Ce dernier évoque a propos d’un jeune intersexe « les mots insultants et humiliants du frère aîné qui met en doute son orientation sexuelle masculine ». Cela raisonne avec « l’identité sexuelle masculine » (Gueniche 2005) évoquée précédemment. Mais de quoi parlent ces auteurs ? De quoi est faite l’essence de l’orientation/l’identité sexuelle masculine ? Ni l’un ni l’autre n’en dit plus. Cela nous oblige à lire entre les lignes. On peut faire l’hypothèse qu’ils évoquent le fait les hommes sont par nature amenés à désirer des femmes. L’inquiétude de beaucoup de médecins et de psys est que les hommes intersexes deviennent homosexuels. Voici quelques éléments montrant leur préoccupation à ce sujet.

On peut évoquer ce texte inscrit dans la bibliographie de l’article de 2009 de Gueniche : « Kreisler L. (1990), L’identité sexuelle et sa genèse. À propos des enfants de sexe ambigu et des déviations psychosexuelles précoces, Journal de Pédiatrie et de Puériculture, 7, pp 423-430 ». On voit qu’ici, le lien entre sexe atypique et risque de pratiques sexuelles déviantes est explicite.

D’une façon différente, on voit comment Chiland développe dans un même paragraphe son idée sur les critères auxquels doivent répondre les corps classifiés comme des corps d’hommes ou de femmes et sur la bonne façon d’utiliser sexuellement ces corps :

« On ne sait pas construire un pénis satisfaisant, mais on peut créer un néovagin. Le choix a été souvent de sacrifier la fertilité à la plausibilité de l’apparence et à la possibilité de relations sexuelles (hétérosexuelles, disent les critiques). La décision peut être simple : à un bébé avec une formule chromosomique 46,XX et un clitoris hypertrophié, atteint d’hyperplasie congénitale des surrénales, sera assigné le sexe féminin. Ou la décision peut être difficile et discutable : devant une agénésie pénienne ou un micropénis ne répondant pas aux stimulations androgéniques, avec chromosomes 46,XY, va-t-on décider d’élever l’enfant en garçon (c’est un mâle par ses chromosomes) ou en fille (c’est un mâle qui va rencontrer de grandes difficultés sous le regard des autres et dans la vie sexuelle faute d’un pénis adéquat) ? Il ne s’agit pas de s’engager dans une discussion idéologique, mais d’étudier les résultats obtenus comme le font Zucker [16] et Reiner et Gearhart [17] » (Chiland 2008)

Cette citation est d’autant plus intéressante qu’elle condense la majorité des éléments développés dans le présent texte : 1) disqualification des intersexes comme étant dans des discussions idéologiques, 2) volonté de présenter les médecins et les psys comme étant neutres et producteurs de savoirs objectifs, 3) négation de l’homophobie des équipes médicales.

Pour finir, voici un extrait qui pathologise en même temps les intersexes, les trans, les gays et les lesbiennes (les LGBTQI+ dans leur ensemble en fait).

« Il n’y a pas, a ma connaissance, d’études longitudinales établies sur le devenir des enfants de sexe ambigu, c’est-a-dire leur orientation sexuelle, leur choix d’objet sexuel. I1 est vrai que si, ordinairement, le choix hétérosexuel parait naturel et attendu, il semble que dans l’esprit des gens, l’ambigu sexuel parait en être privé. L’interrogation candide habituelle, sorte d’idée reçue : « Ce sont des homosexuels ? » renvoie à l’angoisse de l’inquiétante étrangeté et à la confusion avec le transsexualisme qui, lui, interroge sur l’essence même de la féminité et de la masculinité.
Le choix hétérosexuel et tout autant le choix homosexuel demandent a être expliqués par l’enfance et l’histoire du sujet et, en premier, par les particularités de son organisation oedipienne. L’homosexualité est un écueil identificatoire, une relation d’attachement et d’identification avec le parent du même sexe qui n’a pas été établie de façon satisfaisante » (Sirol 2012)

Ce texte, publié 12 ans après celui de Kreisler sur les « déviations psychosexuelles précoces » est exactement sur la même ligne. Les droits des minorités ont lentement progressé grâce à la mobilisation des personnes concernées, la société a bougé, visiblement pas certains psys. L’hétérosexualité est « naturelle », l’homosexualité est un « écueil identificatoire ». Quand à ce que pense l’auteur des transidentités, son utilisation du terme « transsexualisme » ne nous fait pas attendre quoi que ce soit de positif.

Enfin, nous pouvons souligner chez Sirol une chose hélas partagée par beaucoup d’autres psys: la volonté d’avoir des études sur le devenir des intersexes n’a pas pour objet de voir le bien-être global des personnes. La volonté n’est pas non plus d’évaluer ce que les interventions génitales ont produit comme douleurs ou comme moindre plaisir. Non, la volonté est de voir si les personnes ont « une bonne » orientation sexuelle.

Pour conclure

Beaucoup de psys ont un regard normatif sur les personnes qu’ils reçoivent, sur leur corps et sur ce qu’elles doivent en faire. Selon ce regard, les femmes doivent accepter une position passive sexuellement. Elles doivent investir leur vagin plus que leur clitoris et avoir une sexualité avec des hommes. Dans le cas contraire, ces psys disent qu’il s’agit d’un arrêt du développement psychosexuel. Selon ce regard, les hommes doivent avoir une position active sexuellement. Ils doivent investir leur pénis et avoir des érections pour pénétrer des vagins. Toute autre sexualité est décrite par ces psys comme un arrêt du développement psychosexuel.

Dans les études de suivi sur les intersexes, une intervention est vue comme « un succès » quand :
– la personne est cisgenre
– les organes génitaux ont un aspect « satisfaisant et crédible »
– la personne est en couple hétérosexuel et ce couple a des rapports sexuels réguliers
– la sexualité pratiquée par le couple est centrée sur la pénétration d’un vagin par un pénis

Tout ces critères dépendent uniquement du regard du professionnel sur la personne. Les critères choisis ne prennent aucunement en compte le point de vue de la personne, ce qu’elle dit de son rapport à son corps, ce qu’elle a comme sensations, comment elle se sent vis à vis des autres, etc.

Tout cela nous montre que la pathologisation et la médicalisation des intersexes, sous couvert de leur rendre une vie meilleure et de les faire échapper à la marginalisation, repose sur une processus de normalisation. Il s’agit d’un contrôle social sur le corps des personnes intersexes. Celui-ci se base sur le sexisme, l’hétéronormativité et la transphobie.

Finalement, on peut dire que nous avons tou·te·s des présupposés, des valeurs sur lesquelles nous nous appuyons pour soutenir nos positions. Nous avons tou·te·s des positions qui font que nous avons un avantage ou pas à ce que les choses changent dans les dispositifs d’accompagnement des intersexes.

Mais ce qui différencie clairement les intersexes des psys c’est que nous assumons d’avoir un positionnement, d’avoir un savoir situé et que nos écrits et revendications s’inscrivent dans des enjeux de pouvoir. Notre positionnement est basé sur le respect des droits humains. Une personne doit être libre de choisir ce qui est bon pour elle. Une intervention visant des modifications corporelles doit se faire avec le consentement libre et éclairé de la personne. Les personnes ayant un corps atypique doivent avoir les mêmes droits humains que le reste de la population. Voilà ce qui oriente nos textes, nos revendications et nos actions.

De leur côté les médecins et les psys tentent de faire croire qu’ils auraient un rapport direct au savoir, sans que leur subjectivité, sans que leurs présupposés et ceux de la société dans laquelle ils vivent ne puissent influer leur regard. Je pense que les nombreuses citations utilisées dans ce texte permettent de voir que leur positionnement est basé sur des stéréotypes de genre, sur une volonté d’effacement des personnes ne correspondant pas aux normes et sur des présupposés sexistes, homophobes et transphobes. On comprends mieux pourquoi les psys qui légitiment les interventions sur les intersexes sont moins à l’aise que les associations de militant·e·s pour nommer clairement d’où ils parlent et sur quoi ils basent leur positionnement…

Bibliographie psy

Voilà les différents textes sur lesquels je me suis basé pour l’article précédent et/ou que j’utiliserai dans les articles à venir. Plusieurs d’entre eux sont disponibles en ligne si vous souhaitez y accéder. Attention, la plupart de ces références sont des textes pathologisants. Ils sont là pour être critiqués en utilisant des sources précises. Leur présence ici ne signifie absolument pas que les personnes intersexes se retrouvent dans les propos de la majorité des auteurs.

Chiland Colette, « La problématique de l’identité sexuée », Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence volume 56, p. 328-334, septembre 2008

Duverger Philippe, Juan-Chocard Anne-Sophie, Malka Jean, Ninus Audrey, « Désordres de la différenciation sexuelle » in Psychopathologie en service de pédiatrie, Elsevier Masson, 2011.

Gueniche Karinne, Lubienski Aurélien, Polak Michel, « Le masculin mis à mal… Etude préliminaire du fonctionnement psychique des adolescents atteints du syndrome de Klinefelter », Psychologie clinique et projective, 1/2005 (n° 11), p. 161-175.

Gueniche Karinne, « Garçon ou fille ? Les destins de l’anatomie. Approche clinique de l’intersexuation », Champ psychosomatique, 4/2009 (n° 56), p. 101-112.

Gueniche Karinne, Duchet Clara, « Anatomies limites – Limites psychiques Cliniques des parents d’enfants nés avec une anomalie du développement des organes génitaux », Perspectives Psy, 2010/4 (Vol. 49)

Gueniche K., Polak M., « Faire face à une naissance sans nom. À propos des parents d’enfants nés avec une variation anatomique des organes génitaux », Les Archives de Pédiatrie, Vol 19 – N° 4, p. 351-354, avril 2012

Laufer Laurie« À propos d’Herculine Barbin : « le vrai sexe », Revue Silène. 2010
http://www.revue-silene.com/f/index.php?sp=comm&comm_id=26

Lubienski Aurélien, « XXY fait trembler l’édifice sexuel », octobre 2011
https://www.amge.ch/2011/10/10/xxy-fait-trembler-l%E2%80%99edifice-sexuel/

Malivoir Sabine, Psychologue, Hôpital Robert Debré, Hôpital La Pitié Salpêtrière, Ecole de Psychologues Praticiens, Attachée de recherche au laboratoire Pédagogie de la Santé, université Paris 13. Interview pour Arte reportage, mai 2016

Michel A. Wagner C., Jeandel C., « L’annonce de l’intersexualité : enjeux psychiques » Neuropsychiatrie de l’Enfance et de l’adolescence, Volume 56, n° 6 p 365-369, septembre 2008

Mouriquand Pierre, « Identités sexuelles dans les anomalies du développement génito-sexuel : être visible… », Archives de Pédiatrie, vol19, n°6S1, juin 2012

Paye-Jaouen A., Ghoneimi A., « Sexualité chez les adolescents opérés de malformations uro-génitales complexes », Archives de pédiatrie, Vol 19, n°6S1, juin 2012

Sarfati Yves, « La confusion des sexes: un écueil et une chance pour la clinique », L’évolution psychiatrique, Volume 72, n° 1, p. 99-111, janvier 2007

Sirol F., « Aspects psychologiques des ambiguïtés sexuelles », Journal de pédiatrie et de puériculture Volume 15, n° 2 p.111-116, mars 2002

Tamet Jean-Yves, « Malaise dans le destin de la différenciation sexuelle », Le Coq-héron, 4/2010 (n° 203), p. 11-15.

Tamet Jean-Yves, « Sur l’identité sexuelle, sa découverte dans les disorders of sex development », Archives de pédiatrie, Vol. 19, N° 6S1, p. H284-H285, 2012.

Tamet Jean-Yves, « Comment écouter les paternités blessées face à une anomalie de la différenciation sexuelle ? », Archives de pédiatrie,Vol 17, n° 12, p. 1633-1636 – décembre 2010

Tort Michel, La Fin du dogme paternel, Paris, Aubier, 2005

Wilcox André, Côté Isabel, PagéGeneviève, « L’enfant intersexué : dysphorie entre le modèle médical et l’intérêt supérieur de l’enfant », La revue professionnelle et scientifique de l’Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec, 2015
http://www.revueintervention.org/numeros-en-ligne/142/lenfant-intersexue-dysphorie-entre-le-modele-medical-et-linteret-superieur-de