La fierté intersexe en question

La semaine dernière c’était la Marche de fiertés à Paris et des personnes intersexes, notamment du CIA, y étaient présentes. En regardant les photos qui ont été prises j’ai commencé à me demander : « Mais au fait, est-ce que j’y crois à la fierté d’être intersexe ? » Et j’ai dû me faire à l’idée que cette fierté n’existait pas de façon simple et évidente, qu’elle n’existait pas sans bémol et en toutes circonstances. Du coup, j’ai eu envie d’écrire autour de cette question. Je pense que ça vient parler de moi mais que ça peut parler aussi de ce que c’est d’être intersexe dans notre espace social tel qu’il est aujourd’hui et dans lequel nous nous construisons et vivons.

Je pense qu’en étant dans le milieu militant intersexe, j’ai oublié pendant tout un temps l’intensité de notre honte et la mienne en particulier. Je me suis construit·e dans cette honte sans rien y pouvoir. Dans les regards qui montraient du dégoût, de l’embarras, de la tristesse. Dans les regards qui tentaient de ne pas dire tout ça mais à qui ça échappait. J’ai grandi en entendant que je n’étais pas normal, que j’étais malade, que j’avais une malformation.

Je vis dans une société qui ne supporte pas les corps qui s’éloignent de certains critères pour qu’ils soient vus comme aimables ou même tout simplement acceptables. Les corps doivent être jeunes, beaux, minces, suffisamment musclés. Ils doivent aussi répondre à certains critères vus comme fonctionnels. Et les caractéristiques sexuelles n’échappent pas à tout ça. Parmi les caractéristiques sexuelles, les organes génitaux ont une place qui centralise encore plus l’attention.

intersex pride

Mon corps d’intersexe est un problème et le sera toujours. Il le sera toujours aux yeux de ma famille même si maintenant plus personne n’ose en dire quelque chose connaissant mon engagement militant. Mais parfois certains mots trahissent les pensées profondes. Mon corps d’intersexe sera toujours un problème quand j’aurai certains rendez-vous médicaux. Les médecins me poseront des questions, utiliseront des mots qui me feront mal. Mon corps d’intersexe sera toujours un problème dans le rapport à mes partenaires de sexe actuel·le·s ou à venir. Et si ce sera toujours un problème c’est à la fois parce qu’il y a certaines choses dans leur tête qui disqualifient mon corps, mais parce que ces choses sont également dans la mienne.

Si intellectuellement je peux me distancier de la honte, si chacun de mes coming out en tant qu’intersexe devient plus fluide c’est parce que je maîtrise mieux ma technique, mes mots et mes émotions mais une part reste inchangée avec le temps.

Je pense qu’en étant presque exclusivement en contact avec des intersexes qui militent, j’ai appris à réciter un discours tacite. Il y a des choses qu’on ne se dit pas dans la communauté intersexe militante. Il y a des mots qu’on ne doit pas dire, des idées qu’on ne doit pas formuler. Et je pense que ça nous éloigne d’une part importante des autres personnes intersexes. Toutes celles qui ont super honte, qui sont isolées, qui n’ont jamais parlé avec d’autres intersexes (ou sans savoir qu’elles l’étaient respectivement).

En France, le militantisme intersexe s’inscrit maintenant dans le temps mais le nombre de personnes qui contacte les permanences et autres événements de visibilité se compte bien vite. Pareil pour le nombre de membres du forum intersexe qui existe depuis plusieurs mois1. Pourtant la pétition lancée par le CIA est maintenant à 60 000 signatures. Parmi toutes ces personnes, combien d’intersexes dans la honte ? Combien d’intersexes qui ne parviennent pas se reconnaître vraiment dans ce mot ? Combien de personnes qui ne peuvent pas contacter des militant·e·s en se disant qu’elles ne seront pas à la hauteur de ces activistes visibles, avec tellement de force, de courage, de style, etc.

Attention, je ne suis pas en train de dire que notre capacité à agir et à être visible est une mauvaise chose. Je dis seulement qu’en faisant tout ça, on risque parfois d’oublier toute la souffrance qu’on a eu et qu’on peut garder encore aujourd’hui à être intersexe. Ce truc qui nous prend parfois à revers, qu’on ne voit pas venir et qui nous laisse sur le carreau un bon moment. Parce que oui, j’en suis convaincu·e, on est plein à s’agiter, à agir, à parler fort pour masquer cette (petite ?) voix qui nous rappelle que notre corps n’est pas OK.

Bien sûr, chacun·e a son propre parcours et sans doute que certain·e·s d’entre nous arrivent à vivre plus sereinement avec leur identité d’intersexe mais je suis assez convaincu·e qu’au mieux, on arrive seulement à s’en accommoder. On arrive à faire avec, plus ou moins et parfois pas du tout. Mais si on pouvait changer de corps, dans un claquement de doigt, magiquement, sans conditions et sans mauvaises conséquences, je pense qu’on serait un certain nombre à le faire. Moi je ne doute pas que je le ferai. Et c’est ce qui me fait penser très fort que je ne pourrai jamais réellement être fier·e d’être intersexe. Ça me fait mal de faire ce constat mais je sais maintenant que ça me fait aussi du mal d’essayer d’être le parfait intersexe parce que je n’y arriverai jamais. Du coup, de la même façon que je survis avec un certain nombre d’autres blessures, je survivrai avec celle-ci mais je ne pourrai jamais penser qu’être intersexe est un cadeau que la vie m’a fait.

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1. http://intersexes.forumactif.com/

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Comment mon genre s’articule à mon intersexuation ?

Je me sens toujours déguisé·e en quelque chose ou en quelqu’un. Ce n’est pas que je ne sais pas qui je suis. C’est plus que j’ai l’impression que la société attend une sorte de fixité, d’unité des personnes, qu’elles soient raccords, cohérentes, homogènes dans leurs expression et identité de genre. Et ça, ça me paraît éloigné de moi. Une impression d’injonction étouffante.

Si je me sens déguisé·e tout le temps, tous les déguisements ne se valent pas. J’ai mon masque blanc, reposant, le fond sur lequel on va dessiner et mettre en scène. J’aime me sentir informe dans ces moments là. Mon regard sur moi n’est pas vraiment là. C’est reposant. Je suis transparent dans le regard des autres ou m’imagine comme tel.

Dans d’autres moments, très différents, j’aime me sentir beau. Parfois avec mon look d’étudiant faussement sage. Parfois avec ma moustache dessinée au crayon noir. J’aime me sentir dragking. J’aime me sentir butch avec ma veste et mes grosses baskets montantes. C’est le type de masculinité qui me parle, c’est la masculinité avec laquelle j’aime me déguiser. Le reste m’insupporte. Jouer une masculinité qui croit qu’elle est vraie et naturelle. Faire « vraiment homme », laisser penser que j’y crois, voir le regard des autres qui m’y confirme me provoque à chaque fois une impression poisseuse. Dans cette configuration, le pire c’est la volonté de connivence masculine des hommes cis et hétéros. Mais, même avec des pédés cisgenres ça me gêne la plupart du temps. Je me sens décalé. Il y a erreur sur la personne. Vous vous êtes trompés de numéro. Je ne veux pas être ce garçon que le société via les médecins, leurs mutilations, leurs hormones ont voulu faire de moi. Un garçon crédible et normé. Me sentir regardé comme « un homme, un vrai » me renvoie à la volonté politique de me faire disparaître en tant qu’intersexe et c’est insupportable.

Mais je m’égare (un peu). Reparlons fripes. Je pense que c’est au travers de vêtements connotés comme féminins que j’ai véritablement appris à me regarder, que j’ai appris à aimer mon corps. A explorer vraiment comment je me sens en dehors d’un chemin tout tracé et imposé. C’est là que j’ai par exemple appris à trouver mes jambes sublimes et à accepter les compliments à ce sujet. J’aime ma robe à sequins verts. Ma combinaison noire, sobre mais sublimement coupée, me fait aussi me sentir belle.

Alors voilà, la question des mots pour me définir, pour me catégoriser, me rendent ambivalent·e. Y aurait-il un mot qui dirait exactement ce que je ressens ? Aujourd’hui, rien ne sonne juste, ça grince. Aujourd’hui rien ne tombe juste sur mon corps, c’est mal coupé, ça fait des plis, ça baille à certains endroits, c’est trop étriqué à d’autres.

Les gens, y compris vous, lecteurices de ce texte, allez peut-être vouloir attribuer un mot précis à qui je suis. Non binaire ? Gender fluide ? Un mec cis en mal de queeritude ? A t-on le droit de performer en drag king un jour et en queen le lendemain ? Et si oui, on est qui/quoi ?

J’ai entendu plein d’histoires de personnes trans. Je ne me reconnais pas dans la plupart. Est ce parce que dès mon enfance, en tant qu’intersexe, j’ai eu un écart spécifique avec ce qui était attendu de moi et que c’était dans l’esprit de mon entourage ? Ma famille m’a demandé d’être un garçon mais sans y croire vraiment. Sans croire que j’en était un vraiment. Ou sans croire que je pourrais tenir le rôle. Finalement, je l’ai plutôt tenu. Certes en étant un garçon qui jouait davantage avec les filles. Certes en étant un ado qui était « trop féminin » dans ses gestes et ses intonations pour ne pas se faire traiter de pédé. Certes en faisant du sexe avec des hommes. Mais pour autant, je restais dans la case des garçons/hommes/mecs. Même si j’étais à la marge. Je pourrais me contenter de cette marge. Et d’ailleurs, je m’y plais souvent. Mais je pense que j’ai parfois besoin de m’éloigner de cette marge. D’aller au-delà de ces lignes, de sortir de la page du cahier qu’on m’a donné et d’explorer un ailleurs. Je verrai comment je m’y sens, quels allers-retours je ferai, qu’est-ce que je vivrai de plaisant ou de déplaisant en route. J’ai envie/besoin de faire un road-trip dans mon identité de genre. Je crois que c’est aussi « simple » que ça.

Certain·e·s me diront que ce que je dis ou fais n’est pas politique, que ce n’est que du ressenti, que je peux passer pour un homme cisgenre et bénéficier de ce privilège. Alors oui, je vois les effets de la violence transphobe sur plein de personnes pour qui j’ai beaucoup d’affection et je n’aurais pas l’indécence de dire que nous vivons la même chose. Pour autant, être vu par les autres comme un homme, comme un homme dyadique qui plus est en très pesant. Et j’ai déjà suffisamment de certaines casseroles sur lesquelles je n’ai que peu de contrôle pour me sentir lesté. Trop d’énergie perdue. Je commence à m’autoriser à me dire que je n’ai pas à supporter d’être lesté par certaines choses que je peux alléger. M’éloigner du militantisme et diminuer l’intensité de mes semaines a permis de lâcher du lest mais je veux plus. Je veux enfin dire aux autres que je ne suis pas (seulement ?) un garçon, fût-il un garçon pédé, fût-il un garçon intersexe. Et je commence ici et maintenant.

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Merci à Adel Tincelin dont le livre « On n’a que deux vies » m’a aidé à retrouver le désir d’écrire. Une écriture qui cherche autant de liberté que possible. J’ai envie de cultiver cette capacité à être en contact avec toutes les parts de moi que j’avais appris à faire taire et que j’oublie encore trop souvent.

Il est temps de faire une pause

Je l’avais vu venir mais je n’ai pas su l’éviter : le craquage. J’ai trop fait ces dernières années. Si elles ont été stimulantes, si elles ont été faites de jolies rencontres et qu’elles avaient du sens, ces deux dernières années m’ont mis à plat. J’ai puisé plus d’une fois dans mes réserves de secours et là, je dois me rendre à l’évidence, je ne suis plus en état de militer quotidiennement que ce soit dans des associations ou via les réseaux sociaux et le blog.

Je suis dans un rapport à mon militantisme qui devient malsain. Ça devient un devoir, je m’en demande toujours plus, je dépasse chaque fois un peu plus mes limites précédentes. La quasi totalité de mon temps est actuellement utilisée pour faire des choses utiles, j’en ai oublié les choses plaisantes et ressourçantes.

Finalement, ce risque du burn out dont j’ai mis en garde des camarades à plusieurs reprises, je me le prend en pleine face.

Je ne pense pas arrêter totalement mais mon engagement ne sera que très ponctuel, sur des points bien précis. Par défaut je vais me préserver.

article 42

Il n’y a pas longtemps, un ami m’a fait remarquer avec subtilité que je disais beaucoup de choses dures sur moi et il m’a demandé si j’arrivais à m’accorder un peu de bienveillance. Ça a été quelque chose d’assez fort après-coup car j’ai perçu qu’en ce moment j’avais encore moins de bienveillance à mon égard que d’habitude. Sans doute que ça me rend encore plus écorché quand les gens disent ou font des choses blessantes, involontairement ou non. L’important est que ça me fait du mal, que je les ressasse et que ça m’épuise. Même une cause noble et importante n’a pas à me mettre dans ces états.

Il faut que je prenne soin de moi en m’éloignant de ces interactions et en cultivant autant que possible un peu de douceur à mon égard.

Actuellement je n’ai plus de carapace pour me protéger de plein de petites choses pourtant pas forcément terribles. Du coup il faut que j’évite d’être confronté à tout ça car c’est douloureux et destructeur d’y être exposé.

Quand je récupèrerai en protection par rapport aux micro-agressions il faudra que je me pose la question de savoir si au delà du fait d’être en état d’affronter certains trucs liés au militantisme, si j’en ai l’envie. Cette question me semble d’autant plus importante que la situation s’est produite il y a déjà quelques années…

Si je dis tout ça ici c’est bien parce que je pense que c’est en lien avec les violences médicales que j’ai subi, avec mon PTSD et avec le stress minoritaire. Tout ça draine une partie de mon énergie, de manière chronique et je pense que j’ai toujours tendance à le minimiser même si ça commence à faire un bout de temps que j’en suis conscient.

En tout cas, je suis content d’avoir participé à des moments importants où deux belles associations se sont structurées et développées.

Pour ma part, je vais utiliser ce nouveau temps libre pour faire tout ce que j’ai mis en attente depuis trop longtemps, être dans l’instant présent et vivre davantage de choses en fonction de ce qui me fait du bien. De votre côté, prenez soin de vous. Allez, à la prochaine les chouchou·e·s.

Des soins centrés sur les besoins des intersexes, une révolution à venir ?

Aujourd’hui, la préoccupation majeure des médecins s’intéressant aux intersexes est de justifier les prises en charges actuelles (mutilations et traitements hormonaux non-consentis) et de dire qu’ils « améliorent » leurs techniques. Mais en dehors de ça, rien n’est fait pour améliorer les besoins de santé des intersexes. Autrement dit, la situation actuelle est kafkaïenne : les médecins ne s’occupent pas de ce que les intersexes expriment comme besoins de santé réels mais ils dépensent beaucoup d’énergie pour maintenir les prises en charge précoces et non-nécessaires à la santé que les intersexes dénoncent… Autrement dit, si l’on veut une amélioration de notre santé physique et psychique, il ne faut pas attendre que les professionnel·le·s de santé impulsent un changement.

L’urgence d’une autre politique de santé concernant les intersexes
Puisque les médecins ne se préoccupent pas de notre santé et qu’ils ne font pas d’études pour savoir quels sont les besoins que nous avons réellement, nous devons nous en charger. En plus de nous demander un travail lourd (en charge émotionnelle et en terme de temps pris sur nos vies professionnelles et/ou familiales) cela pose le problème du fait que l’état paye les médecins hospitaliers pour modifier sans leur consentement les corps des intersexes mineur·e·s mais ne rémunère pas les associations intersexes qui effectuent ce travail de santé publique !
Si l’urgence de militer pour que cessent les mutilations est clairement inscrite dans l’agenda des associations intersexes il est important que nous n’oublions pas en parallèle l’urgence de nous occuper de notre santé ici et maintenant. Combien d’entre-nous subissons les conséquences néfastes des modifications chirurgicales et hormonales que nous avons subies par le passé ? Combien d’entre-nous n’avons pas accès à des traitements hormonaux adaptés à nos besoins car ni les médecins, ni les laboratoires ne se soucient de nous1 ? Combien d’entre-nous différons nos rendez-vous médicaux en raisons de remarques blessantes voir de maltraitances de la part de médecins ? Enfin, combien d’entre-nous ont renoncé à tout suivi médical ?
Toutes ces questions pourraient avoir des réponses. Et sur ces réponses des politiques de santé pourraient être construites. Vous me direz que ça coûte de l’argent. Mais l’argent est là. On ne peut qu’estimer ce que chaque année les mutilations des enfants et ados intersexes coûtent à la sécurité sociale. Ces opérations souvent multiples, nécessitant des hospitalisations longues coûtent des sommes qui ne sont en rien comparables à ce que coûteraient les politiques de santé dont nous avons besoin.

Un même constat un peu partout dans le monde
Ce problème d’accéder à des professionnel·le·s de santé à l’écoute, bienveillant·e·s et compétent·e·s se retrouve partout dans le monde. Il y a un an, un article2 très intéressant a été publié par Kimberly Zieselman, activiste états-unienne pour Interact Advocates. Voilà notamment trois passages particulièrement forts et pertinents issus de sa tribune :

« Même si je vis dans une grande ville réputée pour ses hôpitaux, je n’ai toujours pas réussi à trouver un endocrinologue qualifié pour gérer mon traitement, encore moins un médecin qui comprend ce que signifie être intersexe »

«J’ai lu une tonne de revues médicales et de journaux évalués par des pairs. C’est la seule façon pour la communauté intersexe d’être informée, afin que nous puissions à notre tour informer nos médecins et infirmières »

« Trop souvent, notre meilleur pari est de trouver des fournisseurs de soins de santé qui sont au moins prêts à nous écouter, puis de faire le travail souvent émotionnellement épuisant de les éduquer sur l’intersexuation »

En France, je connais beaucoup de personnes, membres d’une association intersexe ou pas, qui rencontrent exactement les mêmes problèmes dans leur vie. Individuellement, nous naviguons au mieux pour trouver des médecins qui nous accueillerons correctement, qui seront bienveillant·e·s avec nous. C’est le socle pour n’importe quel suivi. Sur cette base là, nous allons devoir faire leur éducation, leur expliquer ce qu’est l’intersexuation, leur donner une perspective non-pathologisante, leur expliquer le problème des termes tels que DSD, trouble du développement sexuel, anomalie, malformation, etc. Ensuite, il faudra qu’ils se documentent sur les implications de notre variation et/ou sur les implications des traitements que nous avons subis. Oui, pour les intersexes ayant subi des chirurgies génitales nous sommes plus exposé·e·s aux infections urinaires. Oui, pour les personnes qui ont eu une ablation de leurs gonades cela a des conséquences sur notre suivi hormonal, etc. Et puis, il faudra aussi qu’ils nous écoutent sur comment on sent notre corps, quels sont nos besoins de santé et comment l’idée d’aller faire un examen complémentaire lorsque cela s’avère nécessaire peut être source d’une inquiétude légitime vu les (très) mauvaises expériences que nous avons eu nous-même ou nos ami·e·s inters.

Malgré tout, nous piétinons
Alors que nous avons beaucoup de besoins nous n’arrivons ni à préciser clairement l’état de santé de notre communauté ni à mettre en place des dispositifs permettant de prendre soin de nous. Pour tout dire, cela me rend très triste et me décourage. Pourquoi arrivons nous à nous mobiliser si efficacement pour lutter pour le bien de la génération à venir et pas pour nous-mêmes ? (nous mettons en place de nombreuses actions pour la fin des mutilations mais nous piétinons quand il s’agit de concrétiser des actions pour améliorer notre vie aujourd’hui). Est-ce que nous avons été tellement abimé·e·s que nous ne pouvons pas agir pour notre bien ? Avons-nous intégré l’idée que nous n’avons pas suffisamment de valeur pour prendre soin de nous ? Est-ce que nous ne pouvons avoir de l’énergie que pour prendre soin des autres ? Est-ce qu’il faut être au bord du gouffre pour mériter qu’on mette en place des actions de care collectives ? Est-ce qu’on n’arrive pas à vraiment investir ce terrain de militance parce que nous craignons trop d’être en contact avec des professionnel·le·s de santé compte tenu du mal qu’ils ont fait à notre communauté ? En tout cas, une chose est sûre, le problème est là, on n’avance pas assez sur ces questions. Nos santés se dégradent, nous vieillissons, et nous ne savons pas vers qui nous tourner dans notre communauté ou en dehors de celle-ci pour prendre soin de nous.
Pourtant il y aurait des pistes à explorer. Ces dix dernières années, souvent dans l’urgence, les militant·e·s intersexes ont été en contact avec des médecins qui ont pu a minima limiter la casse et au mieux vraiment prendre soin de la santé de certain·e·s d’entre-nous. Mais ça ne se fait que dans l’urgence et ces contacts ne sont pas mutualisés. Par ailleurs, d’autres associations (féministes, LGBTQ) effectuent un important travail de formation, de dialogue, de réseau avec des professionnel·le·s de santé mais on ne partage pas suffisamment nos expériences, nos moyens, nos savoirs, nos carnets d’adresses. C’est une vraie perte collective. C’est une fragilisation de notre communauté que de ne pas mutaliser tout cela.
Très concrètement, ne pas organiser les choses collectivement c’est tantôt laisser les personnes en difficulté sans le niveau de soutien ou de soin qu’elles pourraient attendre, tantôt laisser les personnes intersexes qui interviennent auprès d’elles s’épuiser faute d’autres ressources et de renfort pour être elles-même soutenues dans leur travail de soutien3.

recherche communautaire

Des outils existent, nous devons nous les approprier
Regardons ce que des associations féministes, de lutte contre la grossophobie, de lutte pour l’autodétermination des personnes trans ou encore de personnes vivant avec le VIH ont pu mettre en place. Elles ont su impulser des projets avec des professionnel·le·s de santé, leur faire entendre leurs besoins, être dans une complémentarité où les compétences respectives sont reconnues et où les soignant·e·s ne sont pas dans un positionnement paternaliste.
C’est aussi une expérience forte car elle permet de sentir que nous reprenons le pouvoir sur un aspect de notre vie. Sentir que nous avons la capacité à nous organiser, à améliorer nos conditions de vie et notre santé au sens large est une expérience d’empowerment. Tout cela est de plus en plus conceptualisé et défendu notamment dans le cadre de la santé communataire4. Il est notamment évoqué quatre composantes essentielles :

la participation, la compétence, l’estime de soi, la conscience critique. Cette dernière se construit progressivement, à partir d’une conscience d’abord individuelle puis collective (la personne ou la collectivité n’est pas seule à avoir un problème) sociale (les problèmes individuels et collectifs sont influencés par la façon dont la société est organisée) et politique (la solution des problèmes d’ordre structurels passe par le changement social c’est à dire par l’action politique).

Co-construisons ces projets car nous avons besoin de certaines compétences professionnelles. Sachons utiliser les ressources extérieures à la fois parce que techniquement nous ne pouvons pas maitriser nous-mêmes toutes les compétences dont nous avons l’utilité mais aussi parce que nous appuyer sur ce qui existe déjà c’est nous décharger de certaines tâches. Si nous pouvons nous économiser sur certaines actions qui peuvent être portées par des personnes dyadiques compétentes et bienveillantes, faisons le. Gardons à l’esprit que le travail du care est un travail et qu’il nous prend déjà beaucoup de temps et d’énergie. Si une partie de ce travail peut être porté par d’autres et fait correctement, profitons en. Par ailleurs, si l’accès à ces espaces de santé physique et psychique peuvent être gratuits (pris en charge par la sécurité sociale ou par des centres municipaux) c’est encore mieux. Après ce que l’Etat a fait subir à beaucoup d’entre nous (via les services hospitaliers pratiquant les mutilations), après avoir abimé nos corps et nos psychismes, ça paraît être la moindre des choses qu’il soit en mesure de réparer partiellement ce qu’il a fait. C’est à la fois reconnaître le préjudice et soulager les pathologies iatrogènes (c’est à dire les problèmes de santé que les actes médicaux ont produits sur nos corps qui étaient en parfaite santé auparavant).
Enfin, nous pouvons aussi mettre en place par nous mêmes de nombreuses ressources (livrets d’informations sur nos corps et nos besoins, groupes d’auto-support, etc.) Développons collectivement des moyens structurés pour que l’aide intracommunautaire soit une force qui participe à la construction de notre communauté, qui nous lie les un·e·s aux autres, plutôt que faire des actions improvisées au coup par coup qui nous épuisent et dispersent nos forces.

Nous avons un équilibre à trouver entre du soutien intracommunautaire, du partage de savoirs sur la santé physique et psychique entre nous et le recours à des professionnel·le·s de santé quand nous le souhaitons et/ou quand c’est nécessaire.

J’espère que nous saurons faire ce travail car :
– il correspond à une urgence qu’on ne prend pas assez en compte pour le moment
– il est éminemment politique : survivre dans ce monde et prendre soin de soi quand on est intersexe est tout sauf une évidence
– il permettra à celleux d’entre nous qui militons d’être en état physique et psychique de poursuivre cet engagement sans risquer de tomber malade
– il est juste, tout simplement.

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1. On sait hélas que les médicaments sont avant tous pensés pour les hommes cisgenres et dyadiques au détriment des femmes cisgenre et dyadiques et donc encore plus au détriment des personnes trans et/ou intersexes. Voir notamment l’article suivant pour plus d’informations : Kim, A. M., Tingen, C. M., & Woodruff, T. K. (2010). Sex bias in trials and treatment must end. Nature, 465 (7299), 688-689.

2. « In the intersex community, we’re desperate for quality care. Doctors aren’t listening » par Kimberly Zieselman https://www.statnews.com/2017/10/26/intersex-medical-care/

3. A ce sujet, je recommande la lecture de « SAS, please someone help me – Fanzine de santé communataire transpédégouines meufs » par Santé Active et Solidaire Toulouse
https://santeactivesolidaire.files.wordpress.com/2015/03/zinesas.pdf

4. Voir le livre « Introduction à la psychologie communautaire » coordonné par Thomas Saïas

Le Bataclan, bientôt trois ans

Je me souviens des deux dernières fois où l’on s’est vus. Pendant un temps, je ne pouvais pas y penser. Je luttais pour chasser ces souvenirs. Ce n’était pas possible d’être en contact avec. C’était de l’étourdissement et de la déchirure. Maintenant je peux penser à elle. A ses yeux en amande, rieurs. A sa façon tellement touchante et tellement à elle d’être mère. Ça me rend triste, mes yeux s’humidifient mais c’est quelque chose que je peux supporter.

A un moment ce n’était pas le cas. Une des choses insupportables ça a été cette attente interminable après les attentats. Presque une semaine avant de savoir où elle était. Si elle était encore en vie. Savoir réellement, même si on se doutait, a été une sorte de soulagement aussi bizarre que cela puisse paraitre.

Mais ça a aussi été le début d’un truc effrayant. Ça a été me retrouver confronté à l’imprévisible de la mort. Cette mort dont j’ai eu très jeune l’appréhension. Pendant des années j’avais cherché à avoir l’impression qu’elle pouvait être un peu maitrisable, en étant raisonnable, en s’occupant de sa santé, en disant à ses proches d’être prudent·e·s. Et là, ça volait en éclat. Cette angoisse de la mort m’explosait en plein visage.

Un autre truc apocalyptique c’était d’être confronté au fait que Cécile n’avait pas pu survivre à ça. Elle qui était l’une des personnes les plus fortes et les plus déterminées de mon entourage. Si elle n’avait pas pu survivre dans ce monde, comment le pourrais-je ? Comment d’autres de mes proches tellement nécessaires à ma vie le pourraient ?

Les conduites d’évitement ont commencé. D’abord le métro, ensuite la rue d’une manière générale. Ça a été aussi m’échapper autant que possible de toute les conversations, de tous les articles, de toutes les images qui étaient partout. Tout le monde parlait des attentats, faisait part de ses questions, de ses théories. Toutes ces personnes qui avaient l’impression qu’elles avaient, elles aussi, perdu quelqu’un·e. C’était entendre des informations crues que j’aurais voulu ne pas avoir en tête. C’était entendre des phrases qui faisaient de cette réalité concrète une question intellectuelle comme le jour où une collègue s’est posé la question à voix haute pendant une pause déjeuner de « Qu’est-ce que ça fait d’aller à un concert et de se retrouver d’un instant à l’autre dans une scène de guerre ? ».

Une autre chose difficile ça a été de savoir que dans notre groupe d’ami·e·s de la fac, on ne pouvait pas vraiment se soutenir. J’étais face à cette disparition violente et insensée et je ne pouvais pas leur venir en aide. On était une bande de potes psys et on était tou·te·s face à un truc béant, sans nom, dont on ne pouvait rien faire ni pour nous-même, ni pour les autres.

Ça fait maintenant presque trois ans que les attentats ont eu lieu. Je me souviens précisément de ce vendredi soir. Le moment où j’ai su, devant Twitter. Je me souviens de tous ces SMS envoyés. Je n’en avais jamais envoyé autant. Je me souviens du moment où j’ai décidé de couper l’ordinateur, tard dans la nuit, sans avoir eu des nouvelles de tout le monde.

Aujourd’hui, j’ai son âge. Et je me dis que bientôt je serai plus vieux qu’elle. Ça aussi c’est un truc bizarre. Ces fameuses questions de ce qui est ou serait « de l’ordre des choses ». Dépasser l’âge d’une amie disparue qui était née avant moi. Je vais avoir 34 ans. Elle ne les aura jamais.

Cette vie qui continue, c’est étrange. Pendant tout un temps, quand j’ai travaillé en géronto, je me suis souvent demandé comment on continue à vivre après certaines disparitions. Il y a quelque chose d’indécent à vivre après, même si une part de moi n’est pas d’accord avec cette idée.

Je me souviens particulièrement des premiers jours où je suis sorti dans la rue. Tous ces gens qui agissaient comme si rien ne s’était passé. Ils parlaient entre eux, riaient même parfois. Ça me mettait dans une colère effrayante.

article 40 - Bataclan

Aujourd’hui j’ai l’impression qu’une part de Cécile est vivante en moi. C’est à la fois un réconfort et une sorte de devoir. Je pense que mes engagements politiques et militants se sont précisés notamment suite à sa disparition. Comme si je devais accomplir des choses parce qu’elle ne pourrait pas faire ce qu’elle était supposée faire. Et puis c’est aussi la question de ce que je veux faire de ma vie et du fait qu’elle peut être plus courte que prévue. Ne pas reporter au lendemain ce qui est important. C’est ce qui m’a fait démissionner du poste que j’occupais à l’époque. Mon investissement dans deux collectifs militants et dans ce blog parle aussi de ça. Je veux pouvoir me dire que je n’ai pas renoncé à vivre des choses, à changer des choses par peur, par hésitation, par confort.

Bien sûr, tout n’est pas simple. Parfois, certaines somatisations reviennent. Et j’appréhende la date anniversaire des attentats. Mais j’ai l’impression que maintenant, quelque chose de la sidération est passée. Et pour le reste, on verra.

Etre un-e bon-ne allié-e

Voilà ce qu’il faut faire ou ne pas faire quand on est dyadique et qu’on veut être allié·e des personnes intersexes1. Oui, parce que ne pas être intersexe ne fait pas de vous un·e allié·e d’emblée. C’est la qualité de ce que vous ferez qui permettra que vous soyez vu·e comme tel·le par des intersexes.
Je vais dire certaines choses pas agréables à entendre, ça ne veut pas dire que c’est contre vous individuellement. C’est juste qu’après 4 ans de militantisme intersexe, j’ai eu accès directement et indirectement à trop de choses énervantes et inacceptables et qu’on ne peut pas les passer sous silence.

1) Formez vous à partir des ressources produites par les associations intersexes
Se former c’est lire les documents conseillés par les personnes intersexes et prioritairement des productions d’associations dirigées par des personnes intersexes2 (car les associations de parents ou les assos avec 30 dyadiques et 1 personne intersexe c’est généralement pas l’idéal…) Sauf ponctuellement, sur un point précis, ne demandez pas aux intersexes de passer leur temps et leur énergie à vous former. Trop souvent les dyadiques ont l’impression que c’est qq chose qu’on leur doit à partir du moment où ils s’intéressent à l’intersexuation. Non, on ne vous doit rien. Et passer du temps à vous former n’est pas une fleur que vous nous faites. Ça nous prend du temps qu’on n’utilisera pas à faire autre chose. Si on décide de faire cet arbitrage c’est parce qu’on le veut bien, mais ce n’est pas un dû. Ne dites pas des trucs comme « Si tu ne veux pas m’en dire plus il ne faudra pas te plaindre que les intersexes ne soient pas assez visibles et que personne ne vous soutienne ».

2) Questionnez vos représentations négatives sur les personnes intersexes
Remettez vous en question, déconstruisez vos stéréotypes, vous en avez forcément, ce n’est pas grave, ça ne fait pas de vous des mauvaises personnes. Scoop, on vit dans un monde plein de représentations bien pourries (intersexophobes, sexistes, transphobes, racistes, grossophobes, etc.) Par contre, ne rien faire pour vous améliorer, ça, vous en êtes responsables.
Ayez en tête tout ce qui est socialement offensant et dévalorisant pour les personnes intersexes.
Réprouvez ces contenus. A minima ne riez pas à des blagues intersexophobes. Rire du micro-pénis supposé d’un homme politique détestable est intersexophobe. Disqualifier une femme que vous connaissez, qui est très méchante et que vous attaquez sur sa pilosité faciale est intersexophobe. Critiquez leurs prises de positions, leurs idées ou leurs comportements. Il n’y a pas besoin de disqualifier le corps de qui que ce soit. Faire du body shaming n’est pas plus acceptable quand c’est à propos de personnes antipathiques, fascistes ou autre. Ce n’est jamais justifiable. N’essayez pas de le justifier. Vous taire est ce qu’il reste de mieux à faire quand on vous prend en train de faire ça.

3) Faites de la pédagogie selon vos compétences
Faites de la pédagogie auprès des autres dyadiques. Sensibilisez votre entourage pour que la pédagogie ne soit pas portée exclusivement pas les intersexes et qu’iels s’épuisent dans cette seule tâche.
Faire de la sensibilisation c’est aussi donner des informations qui peuvent permettre à des personnes ayant des variations des caractéristiques sexuelles de prendre conscience qu’elles peuvent se dire intersexes et qu’elles peuvent contacter des associations intersexes. Vu la fréquence des variations intersexes, vous avez forcément dans votre entourage, sur votre lieu de travail, parmi vos ami·e·s ou votre famille des personnes intersexes qui s’ignorent ou qui ne connaissent pas de moyen de contacter d’autres personnes. En donnant des informations de base, vous pouvez être utiles à bien des personnes en questionnement.
Attention cependant : faire de la pédagogie ça a du sens si vous la faites correctement, en utilisant les mots adaptés et non-stigmatisants. Si vous ne maitriser pas assez le sujet, il vaut mieux ne pas prendre la parole.

4) Reconnaissez et valorisez le travail des associations intersexes
C’est central de reconnaitre, diffuser et valoriser nos savoirs et notre travail (livres, créations artistiques, brochures militantes, études universitaires, etc.) Souvenez-vous de la règle ‘rien sur nous sans nous’. Soulignez aux organisateurices d’un évènement sur l’intersexuation sans la présence de personnes et d’associations intersexes que c’est un gros problème et que cela n’est pas acceptable. Faites nous remontrer les informations quand cela se produit (plus particulièrement au Collectif Intersexes et Allié·e·s pour ce qui se passe en France) Si besoin, boycottez cet événement.
D’une manière générale, soyez humbles. Ne dites pas « Je donne la parole aux intersexes » ou « Je suis un peu leur porte-parole ». Simplement débrouillez-vous pour qu’on ne nous la retire pas. Et si vous pouvez amplifier notre parole, faites le mais ne ne vous substituez pas à nous. Nous n’avons pas besoin de preux chevalier pour venir nous secourir pauvres intersexes en détresse.
Si vous êtes membre d’associations, veillez à ne pas demander de financements concernant les thématiques intersexes si aucun·e des membres en charge de votre organisation ne l’est. Veillez à garder à l’esprit que les besoins des personnes intersexes diffèrent en partie de ceux des personnes LGBTQ. N’entreprenez pas d’actions sans en comprendre pleinement les enjeux ni les conséquences sur le long terme.
Que vous soyez universitaire ou membre d’une asso, ne pillez pas le travail des personnes et des associations intersexes en profitant de votre taille ou de votre image de marque. C’est vraiment sale. Si vous utilisez notre travail, citez vos sources, reconnaissez que notre travail est central. Valorisez l’expertise des militant·e·s et universitaires intersexes.


Daria feu
Comme moi, Daria Morgendorffer est en colère…

5) Ayez conscience des conséquences de vos paroles sur nous
Comme pour n’importe qui, ne partez pas du principe que vous connaissez notre identité de genre en fonction de ce que vous percevez de nous. Genrez nous à partir de ce que vous repérez de nos propres accords pour parler de nous. Eventuellement, demandez avec tact et respect. Ne partez pas du principe qu’être intersexe et être trans seraient synonyme. Ne partez pas du principe que les intersexes seraient non-binaires et que nous ne serions « ni femme, ni homme ». Nos identités de genre sont aussi variées que celles des personnes dyadiques.
Réfléchissez à l’impact émotionnel qu’a votre comportement sur nous en fonction de ce que vous dites en notre présence ou de ce que vous vous autorisez à nous demander (notamment sur nos corps)
Ne nous traitez pas comme des monstres ni comme des être fascinant·e·s. Interrogez vous sur votre possibilité d’avoir une relation romantique et/ou sexuelle avec une personne intersexe. Est-ce que l’idée vous gêne ? Est-ce qu’au contraire vous trouveriez ça super comme nouvelle expérience ? Dans les deux cas, c’est un problème.
Ne soyez pas fasciné·e·s, attendri·e·s ou tellement tristes pour nous. Comportez vous avec nous comme avec toute autre personne : dans un souci de respect et sans nous voir comme des petites choses fragiles ou étranges. Ou à l’inverse, ne louez pas notre courage incroyable et le fait qu’on vous donne une leçon de vie.
Enfin, inutile de faire des allusions lourdes et répétées à une personne que vous pensez être intersexe. D’une part vous pouvez vous tromper car les intersexes n’ont pas un look particulier et ne sont pas nécessairement androgynes. D’autre part, si vous ne vous trompez pas peut-être que votre insistance mettra très mal à l’aise cette personne qui n’a pas le souhait d’en parler avec vous soit pour le moment, soit jamais et vous devez le respecter. Elle a potentiellement déjà subi assez de choses contre sa volonté, inutile d’en rajouter en lui mettant la pression pour qu’elle vous parle.

6) Apportez votre aide sur les tâches dont nous avons besoin
Demandez aux personnes intersexes quelles sont leurs stratégies, leurs priorités et ce dont elles ont besoin comme soutien plutôt que de penser faire des choses pertinentes par vous même dans votre coin. Votre action, même menée par de bonnes intentions, sera peut-être contre-productive. Et par ailleurs, comme le disait Lil en juillet, nous ne sommes pas des pandas à sauver. Ne cherchez pas à faire des choses pour nous sans nous. Comme tous les groupes minorisés on n’a pas besoin d’une aide paternaliste.
Vous êtes super efficaces sur le plan logistique (gérer du matériel, faire des demandes de subventions, etc) ? Vous avez des appuis politiques pour faire avancer nos revendications ? Vous avez des compétences médicales qui pourraient être utiles à la communauté ? C’est super. Dites nous ce que vous êtes en mesure de faire et nous vous dirons si ce sont des choses dont nous avons l’utilité maintenant ou plus tard.
Gardez en tête que plusieurs générations d’intersexes ont pensé à un certain nombre de stratégies au fil des années. On a donc davantage réfléchi à cela que vous selon toute vraisemblance. Non, il ne suffit pas de parler avec les médecins pour que les mutilations s’arrêtent, on a essayé, merci. Et vos conseils de visibilité naïfs ne prenant pas en compte ce que ça a comme impact concret d’être publiquement out en tant qu’intersexe on les a déjà entendu de la bouche d’autres que vous.

7) Apprenez à rester à votre place
Si vous ajoutez le I de Intersexe à votre acronyme d’asso qu’elle soit LGBTQ ou trans, ne le faites pas parce que ce serait le nouveau thème qui permet d’avoir l’air cool ou d’être invité·e sur un plateau radio/télé. Si vous faites cela ça implique un vrai travail : il vaudra vous former correctement, notamment en lisant les brochures du CIA ou en demandant des formations (et si vous en avez les moyens, rémunérez ce travail, ça permettra de financer des actions). Cela nécessitera peut-être aussi de vous positionner contre certaines personnes qui peuvent vous apporter de l’argent, de l’aide sur certains aspects mais qui agissent contre nos droits et qui nous nuisent. Etre un·e allié·e aura peut-être un coût. Pensez-vous que nos luttes pour la fin des mutilations, pour le droit à l’intégrité corporelle, etc. sont suffisamment légitimes pour nous soutenir réellement avec ce que cela implique ? C’est une question importante que vous devez vous poser en amont d’un engagement à nos côtés.
En tant que dyadique, ne portez pas d’affiches ou de drapeaux intersexes sauf si vous êtes avec un·e ou plusieurs intersexes et/ou si vous avez une vraie connaissance de nos vies et de nos luttes. Sinon des personnes vont vous poser des questions auxquelles vous ne saurez pas répondre ou pire, vous répondrez des choses fausses pour ne pas reconnaitre votre ignorance. Par ailleurs, si une personne intersexe vient vous voir toute contente en pensant qu’elle va échanger avec une personne intersexe, elle sera super déçue. ça m’est arrivé à une Existrans il y a plusieurs années et je peux vous assurer que c’est super désagréable, gênant et déprimant de se retrouver dans cette situation.
Si vous portez des badges, réfléchissez à la pertinence du message qu’il y a dessus. Avoir le symbole intersexe ou « I support intersex rights » c’est très bien. Avoir un badge « Intersex pride » quand on est dyadique, personnellement, je trouve que ça n’a pas beaucoup de sens…

8) Vérifiez que vos actions nous font économiser notre temps et notre énergie et pas en perdre
Vous avez proposé une aide sur un point précis, une action ou toute autre chose et on vous a dit qu’on n’était pas intéressé·e·s. Dans ce cas, ne nous mettez pas la pression pour qu’on change d’avis et ne vous victimisez pas. On a déjà assez d’énergie à utiliser pour survivre à nos traumas (pour beaucoup d’entre nous, c’est les mutilations, les viols médicaux et plein d’autres trucs merdiques) et pour militer. C’est triste mais prendre soin de vous n’est pas dans le top de nos priorités même si idéalement on aimerait un monde ou tout le monde vivrait dans un bonheur parfait. Tant que ce n’est pas le cas, on doit être pragmatiques et prioriser nos actions. Votre déception individuelle de ne pas avoir reçu une validation sur une proposition est moins importante que nos luttes en tant que groupe opprimé.
Si vous prenez la parole dans les médias sur la situation des intersexes et sur nos revendications sachez où sont vos limites. Si vous ne savez pas répondre à une question dites-le. Sinon, après on va devoir ramer et dépenser plein d’énergie pour chercher à rattraper le coup et rectifier vos bêtises. Ça va nous faire perdre de l’énergie et pendant ce temps on ne fera pas des choses qui auraient été importante. Par ailleurs selon ce qui est dit ça peut être super agaçant ou blessant. Bref, dans une telle situation votre non-action aurait été clairement préférable pour nous à un niveau individuel et collectif. Parfois, pour nous aider, le mieux est de ne rien faire…

9) Si vous participez aux luttes intersexes, faites le pour de bonnes raisons
Soutenez-nous parce que vous pensez que c’est un combat juste. Pas parce que ça vous apporte différents intérêts personnels (symboliques, financiers, de notoriété, etc.) N’attendez pas qu’on vous donne des récompenses si vous faites des choses nous soutenant. Vous soutenez des droits humains, vous luttez contre des oppressions. Ça devrait être suffisant pour motiver vos actions et votre engagement.

10) Faites des projets artistiques qui respectent nos conditions
Les artistes, photographes, auteur·e·s de pièces de théâtres, réalisateurs et réalisatrices de films ce passage est rien que pour vous. Sachez que généralement vous nos exotisez et êtes fasciné·e·s par nous et ça, ce n’est pas chouette du tout. Nous ne sommes pas des papillons rares qui attendons d’être capturés par vous. Ce n’est pas un honneur que vous nous faites. Trop de nos ami·e·s trans se sont fait·e·s avoir par vos façons de faire. Maintenant on vous voit arriver à 100 mètres. Si on accepte de participer à un projet c’est à nos conditions, notamment si vous connaissez déjà suffisamment nos réalités et nos revendications. C’est sur cette base qu’on peut discuter avec vous sur ce qu’on peut faire comme travail ensemble ou pas. Ne cherchez même pas à nous mettre la pression en nous disant qu’en acceptant toutes vos conditions cela ferait avancer notre visibilité. C’est sale comme technique, ça s’appelle de la manipulation et de l’exploitation de la détresse d’un groupe ou d’individu·e·s. Je précise qu’instrumentaliser l’argument de la visibilité est aussi quelque chose que bien des (mauvais·es) journalistes savent faire3. Pas de bol, on vous voit aussi, inutile de vous planquer.
Enfin, ayez en tête que nous mettre la pression pour nous faire lâcher un « oui », faire des choses « pour notre bien » même si on n’est pas d’accord, ne pas se soucier de notre consentement, on est déjà beaucoup à l’avoir subi de la part des médecins, on n’a pas besoin que vous réactiviez nos traumas.

Conclusion
Oui, je sais que ce que j’ai écrit n’est pas très sympa. Mais en fait, ces derniers mois j’ai pris conscience que je n’avais pas à me soucier du bien-être des gens qui ont des comportements toxiques que ce soit volontaire ou pas. Le care est un truc que je fais au quotidien, c’est même mon boulot mais je commence à m’autoriser à ne pas prendre soin des personnes qui participent à l’oppression de mon groupe d’une manière ou d’une autre et qui ne cherchent pas à s’améliorer.
Pour finir, le moment sources et remerciements. Je me suis inspiré de beaucoup de choses de cette publication de l’Organisation Internationale des Intersexes Europe
Et d’une manière générale, au fil des années, j’ai aussi beaucoup lu des ressources adressées aux hommes, aux blanc·he·s, aux personnes cisgenres, aux personnes valides, ça a forcément orienté ma façon de penser. Il y a trop de sources et elles sont trop étalées dans le temps pour que je puisse les retrouver et les citer mais elles ont nourri mon positionnement, ça ne fait aucun doute. Je remercie toustes les activistes qui ont pu écrire là dessus pour leur travail stimulant et nécessaire.

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1. La base de cet article vient d’un thread publié sur Twitter en août.
https://twitter.com/TSI_leblog/status/1035100595164729344

2. Retrouvez les ressources du Collectif Intersexes et Allié·e·s ici

3. Vous voulez vous améliorez, lisez donc ce document écrit par le CIA et l’AJL

Etre ou ne pas être intersexes ? Ou être en questionnement ??

Il n’y a pas longtemps, je parlais avec un ami. Il me rapportait l’incompréhension de plusieurs potes face à l’idée qu’on puisse être en questionnement sur son intersexuation. Pour le dire autrement, d’après certaines personnes, quand on est intersexe, on le sait forcément parce que c’est une donnée biologique, c’est du corps, c’est objectif. Et bien, j’ai envie de dire, à la fois oui, mais en même temps, c’est un petit peu plus compliqué que ça.

Revenons aux bases, aux définitions. Les personnes intersexes ont des caractéristiques sexuelles qui ne correspondent pas aux définitions classiques de « la masculinité » et de « la féminité ». Les caractéristiques sexuelles renvoient à différents niveaux : aux chromosomes, aux hormones, aux organes génitaux internes et externes, aux gonades (ovaires, ovotestis, testicules) et aux caractéristiques sexuelles secondaires (pilosité, développement mammaire, voix, répartition des graisses et de la masse musculaire…)

Je pense que tout le monde n’a pas fait un caryotype. Autrement dit, peu de personnes connaissent leur formule chromosomique avec certitude. Donc on peut être en questionnement sur le fait d’avoir une variation intersexe concernant ses chromosomes.
Concernant les taux hormonaux, là aussi, ce ne sont pas des dosages qui sont fait régulièrement et pour tout le monde. Autant la plupart des gens ont quelque part dans un dossier des chiffres concernant leur taux de cholestérol ou de triglycérides autant il est plus rare d’avoir ses taux de testostérone, de cortisol, d’oestradiol ou de FSH plasmatique.
Sur le plan des gonades, généralement, les personnes assignées hommes ont été suivies et médicalisées si leurs testicules n’étaient pas descendus dans leurs bourses. En revanche, combien de personnes assignées femmes possèdent des testicules internes ou des ovotestis (des gonades mixtes) et n’en ont aucune idée ?
Sur les organes génitaux, au niveau interne, là aussi, plein de données ne sont pas en la possession de la plupart des gens. Vous savez avec certitude si vous avez des canaux de Müller ? des canaux de Wolff ? ou peut-être les deux ? Au niveau externe, là oui, on peut regarder avec attention ses organes génitaux, c’est plus simple, plus observable. Pour autant, à partir de quel moment un clitoris va devenir « trop grand » ? Si vous n’avez pas une anatomie comparable à ce qu’on peut voir dans des pornos mainstream, est-ce que vous avez un corps en dehors des normes médicales ? Et du coup êtes vous intersexe ?
Enfin, sur les caractéristiques sexuelles secondaires quand est-ce qu’un écart vis à vis de ce qui est considéré comme un corps normal devient significatif ? A partir de combien de poils sur le visage ou sur le torse une personne assignée femme doit savoir à coup sûr qu’elle est intersexe ? A partir de quel volume mammaire une personne assignée homme doit savoir à coup sûr qu’il est intersexe ? Est-ce que toutes ces personnes devraient savoir sans l’ombre d’un doute si elles sont intersexes ou savoir avec certitude qu’elles ne le sont pas ?

article 38 1

Revenons un instant à une autre partie de la définition de ce que c’est d’être intersexe. Les militant·e·s disent souvent que c’est important de ne pas invisibiliser toutes celles et ceux dont la variation est perçue à l’adolescence ou au-delà. Suivant les circonstances et les spécificités corporelles, certaines personnes peuvent ne pas savoir qu’elles sont intersexes. Par exemple, certaines personnes ne découvrent qu’elles sont intersexes qu’à 40 ans après une exploration de leur difficulté à concevoir un·e enfant avec leur matériel biologique. Mais combien de personnes ne feront jamais ces examens et ne découvriront jamais qu’elles ont une variation du développement sexuel qui les rend infertiles ?

J’espère l’avoir montré dans cette première partie axée sur le matériel biologique, il n’est pas toujours évident de savoir à 100% si on est intersexe ou au contraire de savoir à 100% qu’on ne l’est pas. Histoire de vous donner un peu plus la migraine, je vais vous donner d’autres exemples de situations qui brouillent un peu plus les frontières.

Une personne qui a grandi en entendant les médecins et ses parents dire qu’elle était une fille avec une insensibilité aux androgènes ou bien une fille avec une hyperplasie congénitale des surrénales, qu’est-ce qui va lui permettre de se penser autrement ? Une personne qui a grandi en entendant les médecins et ses parents dire qu’il était un garçon XXXY ou un garçon hypospade, qu’est-ce qui va lui permettre de se penser autrement ? Et pour penser autrement, il faut déjà avoir rencontré d’autres mots pour parler de soi dans l’espace social. Depuis quand connaissez-vous le terme intersexe ? Depuis quand connaissez vous une définition précise et inclusive ? Si pour vous, cela date de quelques années, éventuellement d’une décennie, ayez en tête que c’est pareil pour tout le monde, qu’on soit intersexe ou dyadique.
Et à partir du moment où le mot est là, sous nos yeux, qu’est-ce qui permet d’en faire quelque chose pour soi ? Que ce ne soit pas seulement un mot qui s’applique aux autres mais aussi un mot qui pourrait s’appliquer à soi ?
A quel moment peut-on enfin se redéfinir, sortir d’une catégorie médicale stigmatisante pour se nommer soi-même avec un terme marqué par l’autodétermination et la réappropriation de son corps ? A partir de combien d’indices on commence à se poser la question de son intersexuation ? Est-ce qu’il faut avoir subi des mutilations génitales pour se sentir légitime à utiliser le mot intersexe pour parler de soi ? Est-ce qu’il faut avoir entendu une personne intersexe qui a exactement la même variation que soi et le même parcours médical que soi pour s’autoriser à se penser intersexe à son tour ?

Et quand on a grandi dans le secret, dans la honte, dans l’isolement en raison de la stigmatisation médicale et sociale de nos corps, peut-on se penser facilement comme intersexe ? N’y a t-il pas un risque de tout faire pour fermer les yeux sur cette part de soi ? N’est-ce pas protecteur pendant toute une période pour bon nombre d’intersexe de fermer la boite à double tour et ne rien penser de tout cela ? Vivre à côté de son corps. Vivre dissocié. Vivre avec une inhibition intellectuelle à penser tout ce qui concerne son corps et plus particulièrement son corps sexué.

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Pour celleux qui sortiront de cet état psychique, on imagine bien qu’iels ne passeront pas d’un seul coup à « Mais c’est évident, je suis intersexe ! ». Il y aura une période, parfois longue avant de pouvoir penser leur intersexuation. Ce n’est pas pour rien si bon nombre d’intersexes se sont identifié·e·s en tant que tel·le·s entre 25 et 40 ans (cf. les témoignages de « Interface Project »1)

Bon, sinon, il y a une autre situation que certain·e·s pourraient estimer marginale mais que l’expérience fait apparaître assez régulièrement : quand on est trans, qu’on a commencé a prendre des hormones, on peut aussi commencer à s’interroger sur sa possible intersexuation. Je connais plusieurs garçons trans à qui leur endocrinologue avait fait les gros yeux au premier rendez-vous en pensant qu’ils avaient déjà pris de la testo hors prescription étant donné leurs dosages d’androgènes élevés. Pourtant, ce n’était pas le cas. Et puis, quand certains se posent des questions sur leur possible intersexuation, ça peut être compliqué. Certains y pensent, puis se disent que ce n’est plus vraiment important depuis le début de leur transition, mais peut-être que si, mais en même temps non pas tant que ça, etc. La question du SOPK de certains et du fait qu’ils avaient déjà un peu de barbe ou un clito/dicklit plus gros que la moyenne peut ressurgir mais en ne sachant plus ce qui viendrait de leur variation et ce qui viendrait de leur prise de testo… Bref, là encore, le questionnement peut s’installer quelques temps.

Enfin, pour finir, même quand on ne s’interroge plus sur le fait qu’on est très probablement intersexe on peut aussi ne pas être à l’aise avec ce mot : « intersexe ». Pour certain·e·s intersexes, c’est un mot laissant imaginer qu’on serait « pile au milieu » et ça ne leur convient pas. Alors peut-être que pour ces personnes, leur questionnement sera de savoir si elles utiliseront un jour ce mot pour s’autodéfinir tout en sachant avec certitude que la réalité à laquelle ce mot renvoie leur parle avec intensité.

[Ajout le 09-08-18 à 18h] Depuis ce matin, l’article a été très partagé et certaines personnes ont pu m’écrire en me disant que la lecture de ce texte les avaient remuées. Je suis dispo pour échanger avec vous par Twitter ou Facebook et vous pouvez aussi contacter le Collectif Intersexes et Allié·e·s par le formulaire en ligne ci-dessous : https://collectifintersexesetalliees.org/contactnous-rejoindre/

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1. Interface Project
https://www.interfaceproject.org/stories