Etre ou ne pas être intersexes ? Ou être en questionnement ??

Il n’y a pas longtemps, je parlais avec un ami. Il me rapportait l’incompréhension de plusieurs potes face à l’idée qu’on puisse être en questionnement sur son intersexuation. Pour le dire autrement, d’après certaines personnes, quand on est intersexe, on le sait forcément parce que c’est une donnée biologique, c’est du corps, c’est objectif. Et bien, j’ai envie de dire, à la fois oui, mais en même temps, c’est un petit peu plus compliqué que ça.

Revenons aux bases, aux définitions. Les personnes intersexes ont des caractéristiques sexuelles qui ne correspondent pas aux définitions classiques de « la masculinité » et de « la féminité ». Les caractéristiques sexuelles renvoient à différents niveaux : aux chromosomes, aux hormones, aux organes génitaux internes et externes, aux gonades (ovaires, ovotestis, testicules) et aux caractéristiques sexuelles secondaires (pilosité, développement mammaire, voix, répartition des graisses et de la masse musculaire…)

Je pense que tout le monde n’a pas fait un caryotype. Autrement dit, peu de personnes connaissent leur formule chromosomique avec certitude. Donc on peut être en questionnement sur le fait d’avoir une variation intersexe concernant ses chromosomes.
Concernant les taux hormonaux, là aussi, ce ne sont pas des dosages qui sont fait régulièrement et pour tout le monde. Autant la plupart des gens ont quelque part dans un dossier des chiffres concernant leur taux de cholestérol ou de triglycérides autant il est plus rare d’avoir ses taux de testostérone, de cortisol, d’oestradiol ou de FSH plasmatique.
Sur le plan des gonades, généralement, les personnes assignées hommes ont été suivies et médicalisées si leurs testicules n’étaient pas descendus dans leurs bourses. En revanche, combien de personnes assignées femmes possèdent des testicules internes ou des ovotestis (des gonades mixtes) et n’en ont aucune idée ?
Sur les organes génitaux, au niveau interne, là aussi, plein de données ne sont pas en la possession de la plupart des gens. Vous savez avec certitude si vous avez des canaux de Müller ? des canaux de Wolff ? ou peut-être les deux ? Au niveau externe, là oui, on peut regarder avec attention ses organes génitaux, c’est plus simple, plus observable. Pour autant, à partir de quel moment un clitoris va devenir « trop grand » ? Si vous n’avez pas une anatomie comparable à ce qu’on peut voir dans des pornos mainstream, est-ce que vous avez un corps en dehors des normes médicales ? Et du coup êtes vous intersexe ?
Enfin, sur les caractéristiques sexuelles secondaires quand est-ce qu’un écart vis à vis de ce qui est considéré comme un corps normal devient significatif ? A partir de combien de poils sur le visage ou sur le torse une personne assignée femme doit savoir à coup sûr qu’elle est intersexe ? A partir de quel volume mammaire une personne assignée homme doit savoir à coup sûr qu’il est intersexe ? Est-ce que toutes ces personnes devraient savoir sans l’ombre d’un doute si elles sont intersexes ou savoir avec certitude qu’elles ne le sont pas ?

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Revenons un instant à une autre partie de la définition de ce que c’est d’être intersexe. Les militant·e·s disent souvent que c’est important de ne pas invisibiliser toutes celles et ceux dont la variation est perçue à l’adolescence ou au-delà. Suivant les circonstances et les spécificités corporelles, certaines personnes peuvent ne pas savoir qu’elles sont intersexes. Par exemple, certaines personnes ne découvrent qu’elles sont intersexes qu’à 40 ans après une exploration de leur difficulté à concevoir un·e enfant avec leur matériel biologique. Mais combien de personnes ne feront jamais ces examens et ne découvriront jamais qu’elles ont une variation du développement sexuel qui les rend infertiles ?

J’espère l’avoir montré dans cette première partie axée sur le matériel biologique, il n’est pas toujours évident de savoir à 100% si on est intersexe ou au contraire de savoir à 100% qu’on ne l’est pas. Histoire de vous donner un peu plus la migraine, je vais vous donner d’autres exemples de situations qui brouillent un peu plus les frontières.

Une personne qui a grandi en entendant les médecins et ses parents dire qu’elle était une fille avec une insensibilité aux androgènes ou bien une fille avec une hyperplasie congénitale des surrénales, qu’est-ce qui va lui permettre de se penser autrement ? Une personne qui a grandi en entendant les médecins et ses parents dire qu’il était un garçon XXXY ou un garçon hypospade, qu’est-ce qui va lui permettre de se penser autrement ? Et pour penser autrement, il faut déjà avoir rencontré d’autres mots pour parler de soi dans l’espace social. Depuis quand connaissez-vous le terme intersexe ? Depuis quand connaissez vous une définition précise et inclusive ? Si pour vous, cela date de quelques années, éventuellement d’une décennie, ayez en tête que c’est pareil pour tout le monde, qu’on soit intersexe ou dyadique.
Et à partir du moment où le mot est là, sous nos yeux, qu’est-ce qui permet d’en faire quelque chose pour soi ? Que ce ne soit pas seulement un mot qui s’applique aux autres mais aussi un mot qui pourrait s’appliquer à soi ?
A quel moment peut-on enfin se redéfinir, sortir d’une catégorie médicale stigmatisante pour se nommer soi-même avec un terme marqué par l’autodétermination et la réappropriation de son corps ? A partir de combien d’indices on commence à se poser la question de son intersexuation ? Est-ce qu’il faut avoir subi des mutilations génitales pour se sentir légitime à utiliser le mot intersexe pour parler de soi ? Est-ce qu’il faut avoir entendu une personne intersexe qui a exactement la même variation que soi et le même parcours médical que soi pour s’autoriser à se penser intersexe à son tour ?

Et quand on a grandi dans le secret, dans la honte, dans l’isolement en raison de la stigmatisation médicale et sociale de nos corps, peut-on se penser facilement comme intersexe ? N’y a t-il pas un risque de tout faire pour fermer les yeux sur cette part de soi ? N’est-ce pas protecteur pendant toute une période pour bon nombre d’intersexe de fermer la boite à double tour et ne rien penser de tout cela ? Vivre à côté de son corps. Vivre dissocié. Vivre avec une inhibition intellectuelle à penser tout ce qui concerne son corps et plus particulièrement son corps sexué.

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Pour celleux qui sortiront de cet état psychique, on imagine bien qu’iels ne passeront pas d’un seul coup à « Mais c’est évident, je suis intersexe ! ». Il y aura une période, parfois longue avant de pouvoir penser leur intersexuation. Ce n’est pas pour rien si bon nombre d’intersexes se sont identifié·e·s en tant que tel·le·s entre 25 et 40 ans (cf. les témoignages de « Interface Project »1)

Bon, sinon, il y a une autre situation que certain·e·s pourraient estimer marginale mais que l’expérience fait apparaître assez régulièrement : quand on est trans, qu’on a commencé a prendre des hormones, on peut aussi commencer à s’interroger sur sa possible intersexuation. Je connais plusieurs garçons trans à qui leur endocrinologue avait fait les gros yeux au premier rendez-vous en pensant qu’ils avaient déjà pris de la testo hors prescription étant donné leurs dosages d’androgènes élevés. Pourtant, ce n’était pas le cas. Et puis, quand certains se posent des questions sur leur possible intersexuation, ça peut être compliqué. Certains y pensent, puis se disent que ce n’est plus vraiment important depuis le début de leur transition, mais peut-être que si, mais en même temps non pas tant que ça, etc. La question du SOPK de certains et du fait qu’ils avaient déjà un peu de barbe ou un clito/dicklit plus gros que la moyenne peut ressurgir mais en ne sachant plus ce qui viendrait de leur variation et ce qui viendrait de leur prise de testo… Bref, là encore, le questionnement peut s’installer quelques temps.

Enfin, pour finir, même quand on ne s’interroge plus sur le fait qu’on est très probablement intersexe on peut aussi ne pas être à l’aise avec ce mot : « intersexe ». Pour certain·e·s intersexes, c’est un mot laissant imaginer qu’on serait « pile au milieu » et ça ne leur convient pas. Alors peut-être que pour ces personnes, leur questionnement sera de savoir si elles utiliseront un jour ce mot pour s’autodéfinir tout en sachant avec certitude que la réalité à laquelle ce mot renvoie leur parle avec intensité.

[Ajout le 09-08-18 à 18h] Depuis ce matin, l’article a été très partagé et certaines personnes ont pu m’écrire en me disant que la lecture de ce texte les avaient remuées. Je suis dispo pour échanger avec vous par Twitter ou Facebook et vous pouvez aussi contacter le Collectif Intersexes et Allié·e·s par le formulaire en ligne ci-dessous : https://collectifintersexesetalliees.org/contactnous-rejoindre/

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1. Interface Project
https://www.interfaceproject.org/stories

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Sauvons les enfants

C’est avec grand plaisir que je vous présente ce texte d’un·e contributeurice ponctuel·le. Sur un ton ironique et délicieusement acide il dénonce les arguments fallacieux utilisés par les médecins pour légitimer la médicalisation des jeunes intersexes.
Ce texte vous fait réagir ? Vous l’aimez ? Vous trouvez qu’il y va un peu fort ? Il vous a fait découvrir des choses que vous n’imaginiez pas ? N’hésitez pas à laisser des commentaires. L’auteur·e sera disponible pour y répondre.

Enfin, je profite de l’occasion pour le redire : « Témoignes et savoirs intersexes » est un blog participatif. Tous les pluriels dans ce nom viennent signifier cette invitation à des participations variées. Nous le savons toustes, prendre la parole est difficile pour beaucoup d’entre nous. Cependant, sachez que si vous êtes intersexes et que vous avez envie de partager des écrits (témoignages, analyses, coups de gueule, fictions…) mais aussi diverses productions graphiques, n’hésitez pas à les proposer en passant par Twitter ou Facebook. Chaque voix compte, qu’elle qu’en soit la forme.

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TW : Intersexophobie, transphobie, mention de mutilations, de racisme, grossophobie

Sauvons les enfants intersexes. Leurs caractéristiques sexuelles les exposent à la stigmatisation dans la cour d’école. Il faut raccourcir les clitoris trop longs, faire descendre les testicules, remonter l’urètre : une petite fille doit avoir un petit clitoris sinon elle sera harcelée, et un garçon doit faire pipi debout, sinon il sera la risée des autres !

Sauvons les petites filles. Les femmes sont beaucoup plus exposées aux violences, en particulier sexuelles, à la précarité, aux bas salaires. Elles sont discriminées, harcelées partout. Evitons ça à nos enfants : procédons à une phalloplastie dès le plus jeune âge, avec prothèse et pompe, et fermons le vagin. De toute façon, on retirera tout ça avant la puberté : le col de l’utérus, c’est cancérigène. Si on a laissé les gonades trop longtemps et que l’enfant a développé de la poitrine : mammectomie bilatérale. Le cancer du sein est trop répandu chez les personnes qui en ont. Pas besoin d’ovaires : un traitement hormonal de substitution fera parfaitement l’affaire, avec l’avantage de permettre le développement d’une pilosité faciale préservant les femmes de la violence patriarcale.

article 37

Victorian Order of Nurses for Canada Headquarters. Library and Archives Canada

Sauvons les enfants non-blancs. Ils sont exposés au racisme très jeunes. Mettons en place des traitements éclaircissants dès la naissance, pour qu’ils soient efficaces au plus vite. Les taux de complications sont assez bas pour prendre le risque. Certes, beaucoup de personnes ont dénoncé les soi-disant conséquences néfastes pour la santé, mais c’est seulement ceux qui ne sont pas contents qu’on entend : on ne parle pas des trains qui arrivent à l’heure ! Veut-on vraiment exposer les enfants au racisme dès le plus jeune âge ? Cela détruit des psychés, vous savez.

Sauvons les enfants roux. Les roux sont souvent harcelés dans la cour d’école. Mettons en place une détection systématique du gène de la rousseur pour pouvoir mettre en place des interruptions médicales de grossesse au cas où le fœtus serait porteur du gène : cela évitera une vie de souffrances, pour l’enfant et ses parents. Pour les enfants non détectés, une thérapie génique pourrait être une voie intéressante. Les coûts sont élevés, mais le bien-être psychique d’un enfant n’a pas de prix. Et puis, si on veut des études de conséquences des thérapies géniques à long terme, il faut bien commencer quelque part.

Sauvons les enfants présentant un potentiel d’indice de masse corporelle supérieur aux normes. Ces enfants ne sont pas gros. Nous pouvons empêcher qu’ils le deviennent. Il suffit de poser des anneaux gastriques à tous les bébés un peu trop potelés. Opérés très jeunes, ils ne s’en souviendront pas et prendront naturellement l’habitude de moins manger, sans se retrouver dans une situation de stigmatisation. Cela permettra aussi à leurs parents de mieux se connecter à eux, car quand votre enfant ne correspond pas aux normes de beauté, c’est difficile de s’y attacher et de les aimer.

Sauvons les enfants anormaux du harcèlement des cours de récréation.
Vous savez, les enfants sont méchants.

Note : toutes ces recommandations et arguments sont inspirées de recommandations et arguments réels de médecins et d’institutions de santé à l’encontre d’enfants intersexes.

Les luttes radicales avant et après la Pride de Nuit

Samedi dernier, des militantEs engagéEs dans la Pride de Nuit dès son imagination ont publié un texte sur ce qu’elle est et sur ce qu’elle représente aujourd’hui. C’est vraiment un texte que j’ai trouvé super. Je vous incite vraiment à la lire1. Iels cherchent à nous interpeller.
De mon côté, qu’est-ce que je garde de leur volonté de nous réveiller ? L’idée qu’il faut constamment lutter contre l’engourdissement et les habitudes. Qu’il ne faut jamais être là où on nous attend. Qu’il faut savoir varier ses coups (comme aux échecs ou quand on boxe !) pour avoir le plus de chance de déstabiliser l’adversaire. Car oui, c’est un combat, c’est un rapport de force et nous avons besoin de toutes nos ressources, de toute notre créativité. Les auteur·e·s évoquent la nécessité d’inventer de nouveaux outils. Et bien, pour me/vous stimuler dans vos actions, j’ai envie de me reconnecter à une histoire, à une pensée, celle de Queer Nation.

Queer Nation Manifesto, c’est quoi ?
« Queer Nation était un groupe transpédégouine radical fondé en mars 1990 à New York aux Etats Unis par des militantEs d’ACT UP. Les quatre activistes à l’origine du groupe étaient outragéEs par l’augmentation de la violence homo et lesbophobe dans les rues et les préjugés dans les arts et les médias. Le groupe est connu pour ses stratégies «dans ta face», ses slogans, et la pratique du «outing» (le fait de révéler publiquement, sans son consentement, qu’une personnalité a des relations homosexuelles). Queer Nation était un groupe d’action directe, se démarquant ainsi des associations lesbiennes, gaies, bi et trans assimilationnistes ».2

Notre vie ne peut être qu’un acte de lutte et de rébellion
« Comment te dire. Comment te convaincre, frère, soeur, que ta vie est en danger, que tous les jours où tu te réveilles vivantE, relativement heureuSE et en bonne santé, tu commets un acte de rébellion. En tant que queer vivantE et en bonne santé, tu es unE révolutionnaire. Il n’y a rien sur cette planète qui valide, protège ou encourage ton existence. C’est un miracle que tu sois là à lire ces mots. Selon toute logique, tu devrais être mortE. »

Oui, rien n’a changé. Etre vivant·e·s, aujourd’hui, c’est déjà énorme. Combien connaissons nous de personnes LGBTQI qui sont mortes à cause de cette société dans laquelle nous vivons ? Directement où indirectement ? Cette société nous apprend à penser que nous n’avons pas de valeur, que nous sommes faibles, que nous sommes des erreurs de la nature.
Ça donne un sentiment d’impunité à celleux qui nous veulent nous nuire de le faire, que ce soit par une agression homophobe, par des décisions médico-judiciaires qui pourrissent la vie des personnes trans, par des chirurgies génitales non-consenties sur les personnes intersexes, etc.
Ça nous donne le sentiment qu’on ne peut pas agir. Si dans nos têtes nous sommes convaincu·e·s que tout est déjà perdu d’avance, comment pouvons nous gagner dans nos luttes concrètes ? C’est l’une des choses que l’autodéfense féministe nous apprend : 1) nous devons avoir la conviction que nous avons de la valeur, que notre vie mérite qu’on se batte pour elle 2) il faut d’abord s’imaginer que le combat est possible pour s’y engager sinon on est bloqué·e·s par la peur, on se pense déjà mort·e·s, on pense qu’en ne bougeant plus, en se soumettant, on a une petite chance de s’en sortir. Non, nous devons lutter contre cette tentation que la société nous a inculqué depuis que nos vies ont commencé.
L’un des textes de ce manifeste dit que les hétéros cisgenres ne céderont pas parce qu’on leur demande gentiment, parce qu’on aurait fait ce qu’il faudrait pour mériter qu’on nous donne quelques miettes. Non, nous devons utiliser notre force. « Personne ne va nous donner ce qui nous revient. Les droits ne sont pas accordés, ils sont pris, par la force si nécessaire »

article 36 revolution

« Nous sommes une armée parce que nous devons l’être »
« Les queers sont en état de siège. Les queers sont attaquéEs sur tous les fronts et j’ai bien peur que nous l’acceptions. En 1969, les Queers furent attaquéEs. Ils/Elles ne l’ont pas accepté. Les queers se sont défenduEs, ont pris la rue. Ils/Elles ont crié ! »3

Et nous aujourd’hui, que faisons nous ? Avons nous oublié que nous sommes une armée parce qu’il le faut, parce que nous voulons survivre et même vivre ? Quand le Queer Nation Manifesto a été distribué, on était au début des années 90. On était en pleine épidémie du Sida et le tract dénonçait l’inaction des gouvernements. Qu’en est-il aujourd’hui ? Sur le terrain du Sida et d’une homophobie institutionnalisée, ce n’est vraiment pas terrible. Les campagnes de préventions efficaces et ciblées ne sont pas faites. Des pénuries de traitements contre la syphilis se produisent régulièrement sans que l’état n’agisse sérieusement. Surprise, 80% des diagnostics concernent des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes. Et sinon, pour rester dans l’homophobie institutionnalisée, on en est où avec la PMA ? L’Elysée y réfléchit en recevant les représentants des mouvements « pro-vie » et des prêtres « spécialistes des questions de bioéthiques ». Et sur les questions de chasse aux migrant·e·s et des expulsions des migrant·e·s LGBTQI, où en est le ministre de l’intérieur ? Et sur les procédures de changement d’état civil pour les trans et pour leur accès à la préservation de leur fertilité, tout va pour le mieux aussi on imagine ?? Et les intersexes, on va laisser encore combien de temps les médecins les mutiler et se faire payer par la sécu pour ça alors que l’ONU a déjà condamné trois fois la France à ce sujet ?
Oui, nous sommes en lutte pour nos vies et ce contre quoi nous luttons ce ne sont pas seulement des homophobes ou des transphobes qui nous tabassent dans la rue parce qu’on est visibles. Nous sommes en guerre contre un système. Et nous ne nous retrouvons pas dans la docilité de l’Inter-LGBT qui prépare les Gay Games et scande « Les discriminations au tapis, dans le sport comme dans nos vies » mais sans dire un mot sur ce que subissent les athlètes trans et/ou intersexes »4 et sans parler des discriminations systémiques d’une manière générale.

« Que faudrait-il pour que l’on cesse d’accepter Cela ? Enragez-vous. Si la rage ne vous donne pas envie d’agir, essayez la peur. Si cela ne marche pas essayez la panique. Sois FierE ! Fais ce que tu dois faire pour te tirer de ton état d’acceptation coutumier. »

Il faut agir maintenant et collectivement !
Oui, je le reconnais, parfois je suis épuisé. Epuisé de voir que nos actions militantes, qu’elles soient en ligne, auprès d’autres associations, dans l’espace public ne produisent pas les changements espérés malgré toute l’énergie investie. Parfois j’ai juste envie de repos. De fermer les yeux, de boucher mes oreilles, de rester chez moi et de ne plus être en contact avec le monde. Mais dans d’autres moment je me remobilise parce qu’il le faut. Je pense que nous sommes beaucoup à vivre ces différents moments.
Parfois on l’oublie mais c’est toujours là. Pour la société, pour les hétéros cisgenres, on a moins de valeur qu’elleux. « En fait, je hais chaque secteur de l’ordre établi hétéro de ce pays – dont les pires veulent activement la mort de touTEs les queers, dont les meilleurs ne lèverait pas le petit doigt pour nous garder en vie. »
Quoi qu’il arrive, nous avons à nous rappeler la place qui est la nôtre. Notre précarité financière, notre obligation d’être dans l’hypervigilance dans la rue, notre impossibilité de parler de certains aspects de nos vies avec nos collègues, avec notre médecin, notre difficulté à trouver un logement, à récupérer un colis à la poste quand on n’a pas les papiers qui correspondent à notre apparence, etc. Et n’oublions pas, comme cette lesbienne le disait à une autre en 1990 : « Tu ne peux pas attendre que les autres gouines rendent le monde safe pour toi. Arrête d’attendre un meilleur futur plus lesbien ! La révolution pourrait être déjà là si on la commençait. »

Sachons écouter celleux qui nous ont précédé
Je laisse maintenant la place à deux citations que j’ai trouvé particulièrement fortes. J’espère qu’elles vous inspireront également.

« Après que James Zappalorti, un homme ouvertement pédé, a été assassiné de sang froid à Staten Island cet hiver, une seule manifestation de protestation eu lieu. Seulement 100 personnes sont venues. Quand Yusef Hawkins, un jeune noir, fut abattu pour avoir été sur « White turf » à Bensonhurst, les AfroaméricainEs marchèrent à travers ce quartier en grand nombre encore et encore. Une personne noire a été tuée parce qu’elle était noire et les genTEs de couleur de toute la ville le reconnurent et en prirent acte. La balle qui toucha Hawkins s’adressait à un homme noir, n’importe quel homme noir. La plupart des pédés et des gouines pensent-illes que le couteau qui transperça le coeur de Zappalorti ne s’adressait qu’à lui ?
Le monde hétéro nous a rendu si convaincuEs que nous sommes sans défense et que nous méritons la violence dont nous sommes victimes, que les queers sont paralyséEs quand ils/elles font face à une menace. Soyez indignéEs ! Ces attaques ne doivent pas être tolérées. Faites quelque chose. Reconnaissez que tout acte d’agression envers unE membre de notre communauté est une attaque envers chacunE des membres de la communauté. Le plus nous autoriserons les homophobes à infliger violence, terreur et peur à nos vies, le plus fréquemment et férocement nous serons l’objet de leur haine. Vos corps ne peuvent être une cible ouverte à la violence. Vos corps valent la peine d’être protégés. Vous avez le droit de le défendre. Quoi qu’on vous dise, votre queeritude doit être défendue et respectée. Vous feriez bien d’apprendre que votre vie n’a pas de prix, parce qu’à moins que vous ne commenciez à y croire, elle pourra facilement vous être prise. Si vous savez comment immobiliser gentiment et efficacement votre agresseur, alors par tous les moyens, faites le. Si vous n’avez pas ces talents, alors pensez à lui crever ses putains d’yeux, lui faire rentrer son nez dans son cerveau, tranchez sa gorge avec une bouteille cassée – faites ce que vous pouvez, ce que vous avez à faire, pour sauver votre vie ! »

« Laissez vous aller à la colère Ils nous ont appris que les bons queers ne se mettent pas en colère. Ils nous l’ont si bien appris que nous ne faisons pas que leur cacher notre colère, nous nous la cachons les unEs aux autres. Nous nous la cachons à nous-mêmes.
Nous la cachons par l’abus de substances et le suicide et en visant haut avec l’espoir de prouver notre valeur. Ils nous tabassent et nous poignardent et nous abattent et nous envoient des bombes en nombre toujours plus grand et pourtant on continue de flipper quand des queers en colère portent bannières et pancartes qui disent « Riposte » (NDT : Bash Back !). Laissons nous aller à la colère. Laisse toi aller à la colère devant le fait que le prix de la visibilité soit la menace constante de violence, de violence anti-queer à laquelle pratiquement chaque parcelle de cette société contribue. Laisse toi enrager qu’il n’y ai aucun endroit dans ce pays où nous sommes en sécurité, aucun endroit où nous ne sommes pas la cible de haine et d’agression, de la haine de soi, du suicide – en dehors du placard. »

________
1. https://friction-magazine.fr/quest-devenue-la-pride-de-nuit/
2. https://infokiosques.net/spip.php?article808
3. Si les émeutes de Stonewall en réaction aux violences policières sont importantes dans l’histoire des luttes LGBTQI, elles ne doivent pas faire oublier qu’il y en a eu d’autres aussi dans d’autres villes et pays. Voir cet article de Paola Bacchetta. https://friction-magazine.fr/re-presence-les-forces-transformatives-darchives-de-queers-racise-e-s/
4. https://www.lemonde.fr/sport-et-societe/article/2018/04/26/hyperandrogynie-le-nouveau-reglement-releve-d-un-controle-scandaleux-du-corps-des-femmes_5291059_1616888.html

Coming out d’anniversaire

Comme le privé est politique et que lorsqu’on est intersexe, on peut ne pas savoir comment se lancer dans un coming-out, et bien je vous transmets le mien.

Prenez soin de vous et on se retrouve dans quelques temps pour une autre publication.

article 35 coming out.jpgJe n’ai pas pu résister à mettre cette image. Désolé ! ^_^

 

Bonjour à vous,

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire, mes 32 ans. Et oui, je sais, on ne dirait pas avec ma peau de pêche et mes trois poils de barbe. Mais si, j’ai bien 32 ans.

Cette année, j’ai décidé que cet anniversaire serait spécial. Habituellement, je ne célèbre pas mon anniversaire. Ça n’a pas beaucoup de sens pour moi. Et puis, le truc des cadeaux, c’est embarrassant, j’ai toujours peur d’en avoir qui tombent à côté de la plaque. Et ça participe souvent à une surconsommation dont je trouve qu’on n’a pas besoin. Bref, ce n’est pas vraiment la question de ce mail. En fait, cette année, j’ai décidé de mettre à profit (dans tous les sens du terme) cette date pour récolter des fonds et vous raconter une histoire.

Il y a 32 ans, je suis né. C’était une bonne nouvelle pour ma famille. Mais un truc a soucié les médecins et du même coup mes parents : je n’étais pas tout à fait comme on m’attendait. J’étais intersexe. Les personnes intersexes ont des caractéristiques sexuelles qui ne correspondent pas à ce qui est attendu classiquement comme normes de corps. Ça peut être perçu à la naissance, à l’adolescence ou bien plus tard dans la vie adulte. Ça peut concerner les organes génitaux internes ou externes, les gonades, les chromosomes, les taux hormonaux, les caractéristiques sexuelles secondaires. Bref, pas mal de choses.

Et quand on n’entre pas complètement dans les cases, on se fait invalider pas les médecins. Ils disent qu’on ne peut pas rester comme ça, qu’il faut normaliser nos corps car personne ne pourra nous accepter que ce soit dans l’espace social ou dans le lien avec nos potentiel·le·s partenaires. Alors ils pratiquent des chirurgies sur nos corps, sans consentement, sans respecter les lois qui semblent s’appliquer pour tout le monde sauf pour nous. Après cette première violence, une seconde vient : la préconisation du secret, l’injonction à la honte. Nous vivons avec cela. Alors que nous sommes 1,7% de la population, nous sommes presque invisibles et cela nous isole. Cela a aussi des conséquences sur notre santé psychique. Nous sommes plus susceptibles de développer des dépressions, des conduites addictives, etc. Ce n’est pas nos variations qui ont ces effets sur nous, c’est la façon dont nous sommes socialement traité·e·s et stigmatisé·e·s.

Alors, pour agir, pour survivre à ces expériences traumatiques, à l’invalidation de nos corps, au body-shaming, nous nous organisons depuis quelques années. Nous agissons pour sensibiliser l’opinion publique, pour faire connaître les maltraitances médicales. C’est suite aux mobilisations des associations intersexes que le 12 octobre 2017, l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe a adopté une résolution appelant l’interdiction des « chirurgies médicalement non-nécessaires et normalisantes du sexe, de la stérilisation et des autres traitements pratiqués sur les enfants intersexes sans leur consentement éclairé ».

Alors, maintenant, que pouvez-vous faire ? Vous informer, par exemple en visitant le site du collectif dans lequel je milite : https://ciaintersexes.wordpress.com/

Et vous pouvez aussi nous aider, soit en finançant une partie de nos actions, soit en nous rejoignant, soit en diffusant nos revendications autour de vous, notamment sur les réseaux sociaux.

Pour information :
15 euros = 40 badges à distribuer lors d’évènements et de manifestations
30 euros = 40 flyers couleurs à distribuer ou à laisser dans des lieux de sociabilité LGBTQ
50 euros = location d’une sono pour un événement de visibilité dans l’espace public
60 euros = honoraires payés à une psy pour une heure de groupe de parole

https://www.helloasso.com/associations/collectif-intersexes-et-allie-e-s/formulaires/1/widget

Et bien sûr, vous pouvez me solliciter pour échanger quand/si vous le souhaitez.
Passez un bon début de semaine.

Des bises.

A.

La culpabilité de ne pas en faire assez dans mon militantisme

Comment je prends en compte mes limites ? Mon énergie restreinte ? Mon temps compté ?

Comment je me cache derrière mes besoins et mes blessures pour ne pas faire plus pour les autres ?

Est-ce que parfois je sacrifie les autres pour mon confort ? Quel confort est légitime ? A quel moment c’est basique et juste de partager une pomme pour manger à deux dessus ? A quel moment c’est simplement stupide de sauter dans le précipice où un·e autre est en train de tomber ? Voilà mon dilemme, en deux images.

Je pense parfois ne pas agir assez pour les autres. Je pourrais les protéger plus, les aider davantage. Et particulièrement les autres intersexes.

C’est parfois un écartèlement. Je me sens responsable des mutilations qui continuent. Je me sens responsable des suicides qu’on n’a pas pu éviter. Je me sens coupable de ne pas fournir de quoi faire avancer des projets qui sont nécessaires mais qu’on n’est pas en état collectivement de mener ici et maintenant.

article 34 - Natalie FossIllustration faite par l’artiste norvégienne Natalie Foss


Et si j’étais davantage visible, est-ce que ça aiderait d’autres personnes ? Est-ce que ça permettrait à d’autres intersexes de se reconnaître comme intersexes ? De s’engager dans le militantisme ? D’avoir plus de force toustes ensemble ?
Et si je travaillais moins et que je militais plus, est-ce que ça changerait la donne ?

Je n’arrive pas à penser. Les mots s’éparpillent.
Impression de nausée.

Honte de dire ça.
Culpabilité d’être moins abimé que d’autres.
Colère de ressentir cette honte et cette culpabilité. Une part de moi pensant qu’elle ne m’appartient pas. Que bien d’autres que moi portent les vraies responsabilités des violences que nous subissons. Mais une autre part de moi ne peut s’en dégager.

Alors j’écris parce que j’imagine que je ne suis pas seul·e à ressentir ça.
J’écris parce que je me dis que ça peut aider d’autres.
J’écris pour les personnes qui se sentent responsables des violences qu’elles ont subies. Et pour celles qui se sentent responsables des violences dont elles n’ont pu préserver les autres.

* * *

Aujourd’hui je ne sais pas me pardonner, être apaisé par rapport à ces émotions mais j’aimerais pouvoir être l’une des choses qui t’aidera, toi qui me lis, à conquérir cet apaisement. Et peut-être qu’en faisant ça, j’arriverai aussi à conquérir une part du mien.

Les psys soi-disant LGBTQI-friendly

Bon, je pense que le titre de l’article donne une petite idée de mon point de vue sur le sujet. Je suis super méfiant et critique sur ce genre de psys. Alors, que tu sois une personne qui cherche un·e psy ou que tu sois un·e psy qui veut te comporter correctement vis à vis des différentes minorités LGBTQI, cet article est pour toi.

Avant de commencer, je vais préciser un peu les choses. Ici, je vais évoquer spécifiquement le positionnement des psys qui se veulent réformistes et sympas. Autrement dit, les psys qui peuvent être (un peu) critiques par rapport à ce que leurs collègues peuvent écrire de particulièrement ignobles (propos sexistes, transphobes, homophobes…) Sur les psys qui sont sur des positionnements ultra-conservateurs et tradi, j’ai déjà développé pas mal de choses depuis l’ouverture du blog. Je me dis qu’il est donc plus intéressant de s’occuper de cet autre groupe : ces psys qui se pensent comme plus ouvert·e·s que les précédent·e·s.

Ultime précision, je vais d’abord dire deux mots sur ce qui me pose problème dans les positions et les discours de ces psys vis à vis de l’ensemble des LGBTQI. Ensuite, je développerai plus spécifiquement la situation par rapport aux intersexes.

En tant que psy, ne pas être hostile, méprisant, condescendant, vis à vis des LGBTQI c’est un bon début si on veut les accompagner dans un parcours thérapeutique mais ce n’est pas suffisant, loin de là. Il faut ne pas les voir comme des erreurs d’aiguillage. Autrement dit, il ne faut pas vouloir que la thérapie cherche à « comprendre l’origine » de l’orientation sexuelle d’une personne non-hétérosexuelle. Une telle démarche, c’est déjà homophobe et/ou biphobe. Eventuellement, si le/la psy pousse aussi les hétéros à comprendre pourquoi iels sont hétéros, ça devient moins problématique. Pareil sur les hypothèses développées sur les personnes trans, leur rapport à leur enfance, la façon dont iels ont été investi par leur famille, etc. C’est transphobe de vouloir expliquer les transidentités par un arrêt du développement de l’image du corps ou je ne sais quelle théorie pourrie.

Etre un·e psy LGBTQI-friendly et accueillir correctement ses client·e·s/patient·e·s, ça repose sur plein de bases différentes dont le fait de :
– ne pas dire de choses réac et pourries
– ne pas faire de l’homosexualité ou de la transidentité de la personne un problème à comprendre et à résoudre,
– ne pas être fasciné·e par la personne qui serait vue comme un papillon rare et exotique
– connaître suffisamment les spécificités des personnes reçues (notamment sur la réalité sociale et ce que cela induit comme hypervigilance et comme confrontations à des situations de violences subies par les personnes LGBTQI dans l’espace social, au travail, dans la famille d’origine, etc.).

33- therapie conversion

Je vais maintenant parler plus spécifiquement de psys qui se revendiquent comme ouvert·e·s et progressistes, qui peuvent être reconnu·e·s comme allié·e·s par certaines personnes LGBTQ mais qui sont dans des positionnements tout aussi ignobles vis à vis des intersexes que les psys qu’ils critiquent (avec assez peu de virulence et beaucoup de discrétion la plupart du temps).

Le texte sur lequel je vais m’appuyer pour expliciter ma critique s’intitule : « Accompagnement des enfants porteurs de désordre du développement sexuel et de leurs familles, un exercice multidisciplinaire ». Cet article est un exercice de style surréaliste entre des propos pathologisant et stigmatisant les intersexes (les personnes intersexes étant qualifiées de « porteuses de désordre du développement sexuel ») tout en cherchant à se donner un air sympa et éthique. Les auteur·e·s écrivent par exemple :

« l’accueil et la prise en compte de l’avis de l’enfant nous apparaît particulièrement crucial. En appui des motions éthiques et déontologiques, nous sommes en effet particulièrement attentifs à l’avis de l’enfant dans la réalisation des différents temps de prise en charge, que ce soit sur le versant du traitement endocrinien que sur le versant des indications chirurgicales. »

Mais ce genre de propos occupe 4 lignes sur la totalité de l’article et ils précisaient plus tôt dans le texte que c’était fait en fonction des capacités cognitives de l’enfant. Autrement dit, pour les bébés il n’y a pas d’avis. Et pour les enfants, le consentement peut être régulièrement extorqué via des informations partielles et des arguments relevants plus de la manipulation que d’une information réelle (là, je ne parle pas spécifiquement de retours concernant la pratique de cette équipe mais de nombreux témoignages d’intersexes disent que c’est ce qui s’est passé pour elleux un peu partout en France).

De mon point de vue, ces psys sont d’une grande malhonnêteté intellectuelle. D’un côté ils laissent croire qu’ils sont très attentifs à ce que disent les personnes concernées, à leur autodétermination, à leurs critiques par rapport à leur médicalisation forcée :

« les revendications portées par les milieux associatifs intersexes et les modifications que nous observons en termes de droit européen et français tout comme les modifications socioculturelles qui vont dans le sens d’une meilleure acceptation sociale de positions genrées neutres, nous conduisent à poursuivre notre réflexion quant aux différentes possibilités offertes concernant l’assignation des enfants DDS à la naissance. »

mais en parallèle ils n’opèrent aucun changement dans leur pratique et dans leurs théories. Le seul « accompagnement » qu’ils mettent en place est médical (c’est à dire chirurgical et hormonal) et pas du tout psychosocial (accompagner la personne concernée dans son cheminement propre, rassurer les parents si besoin, accompagner les professionnel·le·s éducatifs pour que l’enfant soit intégré correctement dans sa scolarité…)

Par ailleurs, ils justifient les mutilations avec les mêmes arguments que les psys les plus réactionnaires qui les ont précédés et qui sont toujours en poste pour beaucoup. Ils partent du principe que les parents ne pourront pas investir leur enfant intersexe, l’aimer et s’en occuper s’il n’est pas normé via une chirurgie (chirurgie mutilante ne respectant pas le principe de consentement libre et éclairé et la libre disposition de son corps diraient des activistes intersexes). On retrouve les classiques de ce type de littérature : les corps intersexes sont « sidérants », « effractants », « impensables » pour les parents et les médecins (ce sont les mots utilisés par les auteur·e·s de l’article).

Ce texte explique comment, aujourd’hui, le Centre hospitalier régional et universitaire de Lille organise le diagnostic et la mutilation des jeunes intersexes « pour leur bien » (c’est à dire soit-disant pour qu’ils soient aimés par leurs parents et non-discriminés à l’école…) sous couvert de jargon psy et de théories non-questionnées depuis plusieurs dizaines d’années :

« La chirurgie peut être vécue comme une réparation physique mais aussi psychique. Elle peut permettre parfois de réparer «symboliquement» les failles narcissiques des parents. « 

« Le temps chirurgical peut donc fréquemment s’entendre comme pouvant permettre une remise en continuité de l’investissement de l’enfant par ses parents au-delà de l’effraction traumatique possible autour de la naissance. En ce que la chirurgie « corrige » l’impossible à penser, elle permet souvent de soutenir l’investissement porté par les parents vis-à-vis de leur enfant. »

« La réparation chirurgicale avait fait de ce cauchemar un mauvais rêve. . . »

« L’assise psychique, reposée sur la différence des sexes, sur les théories sexuelles infantiles, s’effondre. La bisexualité ne peut donc s’inscrire dans la réorganisation psychique puisque trop apparente, trop visible sur ce corps,destituant ce fantasme à une réalité. »

« L’enjeu principal de l’assignation nous semble donc d’offrir aux parents, à la famille, aux soignants un support sur lequel le jeu des identifications devient possible »

On voit bien avec ces citations que les chirurgies non-nécessaires à la santé des intersexes et non-consenties sont vues très positivement par les auteur·e·s de l’article. Il n’y a aucun questionnement critique malgré tout ce que les personnes intersexes ont pu dire et écrire depuis 20 ans. Pourtant, les auteur·e·s disent bien connaître les revendications des intersexes et les évolutions du droit européen et français (comme évoqué plus haut dans le présent article).

Bref, si on regarde rapidement, ces psys tentent de donner l’image de personnes dans le dialogue, dans le questionnement de leur pratique, dans le respect des droits humains des personnes LGBTQI mais ce n’est pas le cas. Quand on regarde leurs positions concrètes, elles sont les mêmes que leurs collègues gardiens du dogme et produisent les mêmes effets (violence physique, psychique, symbolique).

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De mon point de vue, bon nombre de ces psys tiennent des positions pseudo-friendly pour mieux endormir les critiques et pour mieux faire avancer leurs carrières. Ils ont également perçu qu’en étant dans cette position, cela pouvait faire vaciller l’unité des associations militantes. En effet, ces psys disent parfois qu’il faut être en mesure de faire des compromis, de laisser un peu de temps passer, qu’on ne peut pas gagner tous les combats, avancer sur toutes les revendications. Ils présentent les choses comme si on ne pouvait choisir qu’entre la peste (les psys ouvertement réacs, transphobes, homophobes…) et le choléra (eux, en partie aussi conservateurs sur certains sujets mais étant moins trash sur d’autres). Nous pouvons refuser ces choix qu’ils nous proposent et continuer à défendre nos revendications sans les diluer car, contrairement à eux, ce n’est pas une théorie, une carrière, une reconnaissance professionnelle qui est en jeu, ce sont nos vies, ce sont les vies des LGBTQI qui naissent aujourd’hui et qui vont grandir dans les années à venir.

De manière très ferme, je ne peux accepter de dialoguer avec ces psys car je sais trop ce que ça nous coûte à nous, personnes concernées, aussi bien sur notre santé physique et psychique.

Pour moi, les seul·e·s psys de confiance sont des personnes qui :
– critiquent clairement, à voix haute et sans hésitation toute pathologisation des LGBTQI (autrement dit, un psy gay qui serait transphobe et qui justifierait les mutilations des intersexes ce n’est clairement pas une personne ressource)
se désolidarisent de la majorité de leurs collègues même si ça peut les mettre en porte à faux dans leurs lieux d’exercice (hôpital, université, association professionnelle, etc.)
en plus de la simple expression de leur compassion et de leur bonne volonté disent et font des choses qui nous soutiennent et nous aident concrètement (publications critiques, non-participation aux équipes nous maltraitant, courage de reconnaître qu’il n’y a jamais de positionnement neutre sur ces sujets, participation à des projets élaborés par les personnes concernées et s’adaptant aux besoins spécifiques qu’iels ont définit…)
n’attendent pas de contreparties (remerciements, valorisation…) pour leurs actions
savent entendre les critiques qu’on leur fait et se questionner sur leur positionnement

La vie d’un ado intersexe

Il y a quelques jours, on parlait avec un petit groupe de potes de notre adolescence, du rapport à notre corps, à la séduction et aux autres à cette époque. Et j’ai, une fois de plus, perçu comment mon adolescence en tant qu’intersexe avait été très différente de la leur en tant que dyadiques.

Pour commencer, leur puberté a été un truc qui a changé leur vie. Ça les émoustillait et ça prenait de la place dans leur tête. Iels se posaient des questions sur leur sexualité à venir, iels avaient envie de faire du sexe avec d’autres personnes, s’interrogeaient éventuellement sur leur orientation sexuelle, etc.
De mon côté, la puberté ça a été principalement grandir plus que ce que je ne l’avais fait jusque là, commencer à avoir (un peu) de poils et avoir la voix qui mue. Mais ces changements ne me concernaient pas. Mon corps se modifiait mais c’était juste le truc qui me servait à me déplacer qui était en train de changer.

Je regardais les autres de mon âge comme si j’avais été un apprenti ethologue observant les comportements des manchots sur la banquise : c’était mystérieux, je n’y comprenais rien, je m’en sentais très éloigné. Leur agitation par rapport à la sexualité m’apparaissait particulièrement étrange.

article 32 Beverly Hills 90210Désolé, je n’ai pas pu résister à mettre des photos kitsch;  c’était ça être ado dans les 90s !


La discussion avec le groupe de potes que j’évoquais précédemment m’a fait revenir en mémoire des propos que j’ai pu entendre ces 10 dernières années au cours d’autres discussions. Notamment sur la masturbation. J’ai l’impression qu’un nombre important de personnes de mon entourage a découvert très tôt que leurs corps étaient source de plaisir sur un plan sexuel. Souvent cette sensibilité était découverte par hasard et la personne reproduisait les circonstances de tel ou tel frottement ou contact qui lui était agréable puis affinait sa technique.
Je pense que pour beaucoup de personnes intersexes, nous n’avons pas vécu ça. En tout cas, en ce qui me concerne, ça ne s’est clairement pas passé comme ça. Je pense que les mutilations subies dans mon enfance ont fait que des nerfs ont été vraiment lésés et que je n’ai pas pu avoir ces expérimentations fortuites. Par ailleurs, je pense que j’étais très dissocié de mon corps, que je ne le vivais pas vraiment comme étant moi, qu’il ne m’appartenait pas vraiment. C’était notamment un corps, et plus précisément des organes génitaux, qui étaient vérifiés régulièrement pour s’assurer qu’ils étaient « les plus normaux possibles ». Dans ces moments là, j’essayais de m’imaginer ailleurs, de ne pas sentir ces mains sur mon corps, de ne pas ressentir la gêne et la honte de cette situation. Alors, que ce même corps puisse être source de plaisirs et d’envies, c’était juste inimaginable.

Le temps a continué a passer. Pas mal de collégien·ne·s en 4ème ou 3ème parlaient par petits groupes des pornos qu’iels avaient pu voir. Des visionnages étaient organisés chez l’un·e ou chez l’autre à base de cassettes VHS cachées dans le fond d’un meuble télé. Ça semble être une expérience particulièrement fréquente chez les mecs cisgenres de l’époque. Avec notamment des séances de comparaison de leurs pénis et des masturbations réciproques. Ce genre d’expériences était juste à des années lumières de ce que je vivais et de ce que je pouvais m’imaginer vivre.

Plus tard encore, un certain nombre de mes ami·e·s ont pu vivre du sexe sans lendemain, au lycée ou à la fac. Ça semblait facile pour elleux. Parfois ça pouvait être une certaine injonction aussi, plus qu’une envie. Ça permettait de montrer qu’on était cool, pas coincé·e, pas trop intello. Cette adolescence là m’était elle aussi inaccessible. Et ça venait me rappeller que j’étais différent. Ça venait ajouter, à chaque fois, une pierre de plus me séparant des autres. Ça finissait par construire un mur sur lequel était écrit que mon corps ne pouvait pas être désirable, qu’au mieux, je pourrais séduire avec mon esprit. Mais après, que faire, quand nos corps se rapprocheraient ?

article 32 Dawson's CreekAprès Beverly Hills 90210, Dawson’s Creek ! ^_^

Etre en surpoids a été stigmatisant pendant la majeure partie de mon enfance et de mon adolescence. Mais c’était aussi protecteur. C’était une bonne excuse au fait que je n’avais pas de petit·e ami·e. Etre gros était stigmatisant. Etre vu comme intersexe l’aurait été encore davantage.

Voilà, la semaine dernière, tout ça m’est revenu en tête, peut-être même avec une netteté nouvelle. Je me suis dit que mon adolescence avait vraiment été structurée en grande partie par le fait d’être intersexe. Mon expérience de l’adolescence aurait été très différente si j’avais été dyadique. Mais je pense qu’elle l’aurait été aussi si mon corps était resté intact et si j’avais pu être en lien avec d’autres intersexes de mon âge. Et puis aussi si les films et les séries qui montraient des ados s’étaient adressé à moi et m’avaient montré que je n’étais ni seul, ni repoussant, ni un sujet de moquerie. Au lieu de ça j’ai appris à vivre avec toute une partie de mon existence dans l’ombre, impossible à partager avec d’autres. Ce n’est que bien des années après, devenu adulte, que les choses ont pu changer.

J’espère qu’à l’avenir les ados intersexes traverseront cette période dans de meilleures conditions. Pour ça il faut qu’on soit soutenu·e·s largement par nos allié·e·s pour que nos revendications avancent et pour obtenir des changements dans la loi, dans les médias, dans le monde éducatif et dans le monde médical. On a un sacré chemin à faire vu comment on part de loin…