Le Bataclan, bientôt trois ans

Je me souviens des deux dernières fois où l’on s’est vus. Pendant un temps, je ne pouvais pas y penser. Je luttais pour chasser ces souvenirs. Ce n’était pas possible d’être en contact avec. C’était de l’étourdissement et de la déchirure. Maintenant je peux penser à elle. A ses yeux en amande, rieurs. A sa façon tellement touchante et tellement à elle d’être mère. Ça me rend triste, mes yeux s’humidifient mais c’est quelque chose que je peux supporter.

A un moment ce n’était pas le cas. Une des choses insupportables ça a été cette attente interminable après les attentats. Presque une semaine avant de savoir où elle était. Si elle était encore en vie. Savoir réellement, même si on se doutait, a été une sorte de soulagement aussi bizarre que cela puisse paraitre.

Mais ça a aussi été le début d’un truc effrayant. Ça a été me retrouver confronté à l’imprévisible de la mort. Cette mort dont j’ai eu très jeune l’appréhension. Pendant des années j’avais cherché à avoir l’impression qu’elle pouvait être un peu maitrisable, en étant raisonnable, en s’occupant de sa santé, en disant à ses proches d’être prudent·e·s. Et là, ça volait en éclat. Cette angoisse de la mort m’explosait en plein visage.

Un autre truc apocalyptique c’était d’être confronté au fait que Cécile n’avait pas pu survivre à ça. Elle qui était l’une des personnes les plus fortes et les plus déterminées de mon entourage. Si elle n’avait pas pu survivre dans ce monde, comment le pourrais-je ? Comment d’autres de mes proches tellement nécessaires à ma vie le pourraient ?

Les conduites d’évitement ont commencé. D’abord le métro, ensuite la rue d’une manière générale. Ça a été aussi m’échapper autant que possible de toute les conversations, de tous les articles, de toutes les images qui étaient partout. Tout le monde parlait des attentats, faisait part de ses questions, de ses théories. Toutes ces personnes qui avaient l’impression qu’elles avaient, elles aussi, perdu quelqu’un·e. C’était entendre des informations crues que j’aurais voulu ne pas avoir en tête. C’était entendre des phrases qui faisaient de cette réalité concrète une question intellectuelle comme le jour où une collègue s’est posé la question à voix haute pendant une pause déjeuner de « Qu’est-ce que ça fait d’aller à un concert et de se retrouver d’un instant à l’autre dans une scène de guerre ? ».

Une autre chose difficile ça a été de savoir que dans notre groupe d’ami·e·s de la fac, on ne pouvait pas vraiment se soutenir. J’étais face à cette disparition violente et insensée et je ne pouvais pas leur venir en aide. On était une bande de potes psys et on était tou·te·s face à un truc béant, sans nom, dont on ne pouvait rien faire ni pour nous-même, ni pour les autres.

Ça fait maintenant presque trois ans que les attentats ont eu lieu. Je me souviens précisément de ce vendredi soir. Le moment où j’ai su, devant Twitter. Je me souviens de tous ces SMS envoyés. Je n’en avais jamais envoyé autant. Je me souviens du moment où j’ai décidé de couper l’ordinateur, tard dans la nuit, sans avoir eu des nouvelles de tout le monde.

Aujourd’hui, j’ai son âge. Et je me dis que bientôt je serai plus vieux qu’elle. Ça aussi c’est un truc bizarre. Ces fameuses questions de ce qui est ou serait « de l’ordre des choses ». Dépasser l’âge d’une amie disparue qui était née avant moi. Je vais avoir 34 ans. Elle ne les aura jamais.

Cette vie qui continue, c’est étrange. Pendant tout un temps, quand j’ai travaillé en géronto, je me suis souvent demandé comment on continue à vivre après certaines disparitions. Il y a quelque chose d’indécent à vivre après, même si une part de moi n’est pas d’accord avec cette idée.

Je me souviens particulièrement des premiers jours où je suis sorti dans la rue. Tous ces gens qui agissaient comme si rien ne s’était passé. Ils parlaient entre eux, riaient même parfois. Ça me mettait dans une colère effrayante.

article 40 - Bataclan

Aujourd’hui j’ai l’impression qu’une part de Cécile est vivante en moi. C’est à la fois un réconfort et une sorte de devoir. Je pense que mes engagements politiques et militants se sont précisés notamment suite à sa disparition. Comme si je devais accomplir des choses parce qu’elle ne pourrait pas faire ce qu’elle était supposée faire. Et puis c’est aussi la question de ce que je veux faire de ma vie et du fait qu’elle peut être plus courte que prévue. Ne pas reporter au lendemain ce qui est important. C’est ce qui m’a fait démissionner du poste que j’occupais à l’époque. Mon investissement dans deux collectifs militants et dans ce blog parle aussi de ça. Je veux pouvoir me dire que je n’ai pas renoncé à vivre des choses, à changer des choses par peur, par hésitation, par confort.

Bien sûr, tout n’est pas simple. Parfois, certaines somatisations reviennent. Et j’appréhende la date anniversaire des attentats. Mais j’ai l’impression que maintenant, quelque chose de la sidération est passée. Et pour le reste, on verra.

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Etre un-e bon-ne allié-e

Voilà ce qu’il faut faire ou ne pas faire quand on est dyadique et qu’on veut être allié·e des personnes intersexes1. Oui, parce que ne pas être intersexe ne fait pas de vous un·e allié·e d’emblée. C’est la qualité de ce que vous ferez qui permettra que vous soyez vu·e comme tel·le par des intersexes.
Je vais dire certaines choses pas agréables à entendre, ça ne veut pas dire que c’est contre vous individuellement. C’est juste qu’après 4 ans de militantisme intersexe, j’ai eu accès directement et indirectement à trop de choses énervantes et inacceptables et qu’on ne peut pas les passer sous silence.

1) Formez vous à partir des ressources produites par les associations intersexes
Se former c’est lire les documents conseillés par les personnes intersexes et prioritairement des productions d’associations dirigées par des personnes intersexes2 (car les associations de parents ou les assos avec 30 dyadiques et 1 personne intersexe c’est généralement pas l’idéal…) Sauf ponctuellement, sur un point précis, ne demandez pas aux intersexes de passer leur temps et leur énergie à vous former. Trop souvent les dyadiques ont l’impression que c’est qq chose qu’on leur doit à partir du moment où ils s’intéressent à l’intersexuation. Non, on ne vous doit rien. Et passer du temps à vous former n’est pas une fleur que vous nous faites. Ça nous prend du temps qu’on n’utilisera pas à faire autre chose. Si on décide de faire cet arbitrage c’est parce qu’on le veut bien, mais ce n’est pas un dû. Ne dites pas des trucs comme « Si tu ne veux pas m’en dire plus il ne faudra pas te plaindre que les intersexes ne soient pas assez visibles et que personne ne vous soutienne ».

2) Questionnez vos représentations négatives sur les personnes intersexes
Remettez vous en question, déconstruisez vos stéréotypes, vous en avez forcément, ce n’est pas grave, ça ne fait pas de vous des mauvaises personnes. Scoop, on vit dans un monde plein de représentations bien pourries (intersexophobes, sexistes, transphobes, racistes, grossophobes, etc.) Par contre, ne rien faire pour vous améliorer, ça, vous en êtes responsables.
Ayez en tête tout ce qui est socialement offensant et dévalorisant pour les personnes intersexes.
Réprouvez ces contenus. A minima ne riez pas à des blagues intersexophobes. Rire du micro-pénis supposé d’un homme politique détestable est intersexophobe. Disqualifier une femme que vous connaissez, qui est très méchante et que vous attaquez sur sa pilosité faciale est intersexophobe. Critiquez leurs prises de positions, leurs idées ou leurs comportements. Il n’y a pas besoin de disqualifier le corps de qui que ce soit. Faire du body shaming n’est pas plus acceptable quand c’est à propos de personnes antipathiques, fascistes ou autre. Ce n’est jamais justifiable. N’essayez pas de le justifier. Vous taire est ce qu’il reste de mieux à faire quand on vous prend en train de faire ça.

3) Faites de la pédagogie selon vos compétences
Faites de la pédagogie auprès des autres dyadiques. Sensibilisez votre entourage pour que la pédagogie ne soit pas portée exclusivement pas les intersexes et qu’iels s’épuisent dans cette seule tâche.
Faire de la sensibilisation c’est aussi donner des informations qui peuvent permettre à des personnes ayant des variations des caractéristiques sexuelles de prendre conscience qu’elles peuvent se dire intersexes et qu’elles peuvent contacter des associations intersexes. Vu la fréquence des variations intersexes, vous avez forcément dans votre entourage, sur votre lieu de travail, parmi vos ami·e·s ou votre famille des personnes intersexes qui s’ignorent ou qui ne connaissent pas de moyen de contacter d’autres personnes. En donnant des informations de base, vous pouvez être utiles à bien des personnes en questionnement.
Attention cependant : faire de la pédagogie ça a du sens si vous la faites correctement, en utilisant les mots adaptés et non-stigmatisants. Si vous ne maitriser pas assez le sujet, il vaut mieux ne pas prendre la parole.

4) Reconnaissez et valorisez le travail des associations intersexes
C’est central de reconnaitre, diffuser et valoriser nos savoirs et notre travail (livres, créations artistiques, brochures militantes, études universitaires, etc.) Souvenez-vous de la règle ‘rien sur nous sans nous’. Soulignez aux organisateurices d’un évènement sur l’intersexuation sans la présence de personnes et d’associations intersexes que c’est un gros problème et que cela n’est pas acceptable. Faites nous remontrer les informations quand cela se produit (plus particulièrement au Collectif Intersexes et Allié·e·s pour ce qui se passe en France) Si besoin, boycottez cet événement.
D’une manière générale, soyez humbles. Ne dites pas « Je donne la parole aux intersexes » ou « Je suis un peu leur porte-parole ». Simplement débrouillez-vous pour qu’on ne nous la retire pas. Et si vous pouvez amplifier notre parole, faites le mais ne ne vous substituez pas à nous. Nous n’avons pas besoin de preux chevalier pour venir nous secourir pauvres intersexes en détresse.
Si vous êtes membre d’associations, veillez à ne pas demander de financements concernant les thématiques intersexes si aucun·e des membres en charge de votre organisation ne l’est. Veillez à garder à l’esprit que les besoins des personnes intersexes diffèrent en partie de ceux des personnes LGBTQ. N’entreprenez pas d’actions sans en comprendre pleinement les enjeux ni les conséquences sur le long terme.
Que vous soyez universitaire ou membre d’une asso, ne pillez pas le travail des personnes et des associations intersexes en profitant de votre taille ou de votre image de marque. C’est vraiment sale. Si vous utilisez notre travail, citez vos sources, reconnaissez que notre travail est central. Valorisez l’expertise des militant·e·s et universitaires intersexes.


Daria feu
Comme moi, Daria Morgendorffer est en colère…

5) Ayez conscience des conséquences de vos paroles sur nous
Comme pour n’importe qui, ne partez pas du principe que vous connaissez notre identité de genre en fonction de ce que vous percevez de nous. Genrez nous à partir de ce que vous repérez de nos propres accords pour parler de nous. Eventuellement, demandez avec tact et respect. Ne partez pas du principe qu’être intersexe et être trans seraient synonyme. Ne partez pas du principe que les intersexes seraient non-binaires et que nous ne serions « ni femme, ni homme ». Nos identités de genre sont aussi variées que celles des personnes dyadiques.
Réfléchissez à l’impact émotionnel qu’a votre comportement sur nous en fonction de ce que vous dites en notre présence ou de ce que vous vous autorisez à nous demander (notamment sur nos corps)
Ne nous traitez pas comme des monstres ni comme des être fascinant·e·s. Interrogez vous sur votre possibilité d’avoir une relation romantique et/ou sexuelle avec une personne intersexe. Est-ce que l’idée vous gêne ? Est-ce qu’au contraire vous trouveriez ça super comme nouvelle expérience ? Dans les deux cas, c’est un problème.
Ne soyez pas fasciné·e·s, attendri·e·s ou tellement tristes pour nous. Comportez vous avec nous comme avec toute autre personne : dans un souci de respect et sans nous voir comme des petites choses fragiles ou étranges. Ou à l’inverse, ne louez pas notre courage incroyable et le fait qu’on vous donne une leçon de vie.
Enfin, inutile de faire des allusions lourdes et répétées à une personne que vous pensez être intersexe. D’une part vous pouvez vous tromper car les intersexes n’ont pas un look particulier et ne sont pas nécessairement androgynes. D’autre part, si vous ne vous trompez pas peut-être que votre insistance mettra très mal à l’aise cette personne qui n’a pas le souhait d’en parler avec vous soit pour le moment, soit jamais et vous devez le respecter. Elle a potentiellement déjà subi assez de choses contre sa volonté, inutile d’en rajouter en lui mettant la pression pour qu’elle vous parle.

6) Apportez votre aide sur les tâches dont nous avons besoin
Demandez aux personnes intersexes quelles sont leurs stratégies, leurs priorités et ce dont elles ont besoin comme soutien plutôt que de penser faire des choses pertinentes par vous même dans votre coin. Votre action, même menée par de bonnes intentions, sera peut-être contre-productive. Et par ailleurs, comme le disait Lil en juillet, nous ne sommes pas des pandas à sauver. Ne cherchez pas à faire des choses pour nous sans nous. Comme tous les groupes minorisés on n’a pas besoin d’une aide paternaliste.
Vous êtes super efficaces sur le plan logistique (gérer du matériel, faire des demandes de subventions, etc) ? Vous avez des appuis politiques pour faire avancer nos revendications ? Vous avez des compétences médicales qui pourraient être utiles à la communauté ? C’est super. Dites nous ce que vous êtes en mesure de faire et nous vous dirons si ce sont des choses dont nous avons l’utilité maintenant ou plus tard.
Gardez en tête que plusieurs générations d’intersexes ont pensé à un certain nombre de stratégies au fil des années. On a donc davantage réfléchi à cela que vous selon toute vraisemblance. Non, il ne suffit pas de parler avec les médecins pour que les mutilations s’arrêtent, on a essayé, merci. Et vos conseils de visibilité naïfs ne prenant pas en compte ce que ça a comme impact concret d’être publiquement out en tant qu’intersexe on les a déjà entendu de la bouche d’autres que vous.

7) Apprenez à rester à votre place
Si vous ajoutez le I de Intersexe à votre acronyme d’asso qu’elle soit LGBTQ ou trans, ne le faites pas parce que ce serait le nouveau thème qui permet d’avoir l’air cool ou d’être invité·e sur un plateau radio/télé. Si vous faites cela ça implique un vrai travail : il vaudra vous former correctement, notamment en lisant les brochures du CIA ou en demandant des formations (et si vous en avez les moyens, rémunérez ce travail, ça permettra de financer des actions). Cela nécessitera peut-être aussi de vous positionner contre certaines personnes qui peuvent vous apporter de l’argent, de l’aide sur certains aspects mais qui agissent contre nos droits et qui nous nuisent. Etre un·e allié·e aura peut-être un coût. Pensez-vous que nos luttes pour la fin des mutilations, pour le droit à l’intégrité corporelle, etc. sont suffisamment légitimes pour nous soutenir réellement avec ce que cela implique ? C’est une question importante que vous devez vous poser en amont d’un engagement à nos côtés.
En tant que dyadique, ne portez pas d’affiches ou de drapeaux intersexes sauf si vous êtes avec un·e ou plusieurs intersexes et/ou si vous avez une vraie connaissance de nos vies et de nos luttes. Sinon des personnes vont vous poser des questions auxquelles vous ne saurez pas répondre ou pire, vous répondrez des choses fausses pour ne pas reconnaitre votre ignorance. Par ailleurs, si une personne intersexe vient vous voir toute contente en pensant qu’elle va échanger avec une personne intersexe, elle sera super déçue. ça m’est arrivé à une Existrans il y a plusieurs années et je peux vous assurer que c’est super désagréable, gênant et déprimant de se retrouver dans cette situation.
Si vous portez des badges, réfléchissez à la pertinence du message qu’il y a dessus. Avoir le symbole intersexe ou « I support intersex rights » c’est très bien. Avoir un badge « Intersex pride » quand on est dyadique, personnellement, je trouve que ça n’a pas beaucoup de sens…

8) Vérifiez que vos actions nous font économiser notre temps et notre énergie et pas en perdre
Vous avez proposé une aide sur un point précis, une action ou toute autre chose et on vous a dit qu’on n’était pas intéressé·e·s. Dans ce cas, ne nous mettez pas la pression pour qu’on change d’avis et ne vous victimisez pas. On a déjà assez d’énergie à utiliser pour survivre à nos traumas (pour beaucoup d’entre nous, c’est les mutilations, les viols médicaux et plein d’autres trucs merdiques) et pour militer. C’est triste mais prendre soin de vous n’est pas dans le top de nos priorités même si idéalement on aimerait un monde ou tout le monde vivrait dans un bonheur parfait. Tant que ce n’est pas le cas, on doit être pragmatiques et prioriser nos actions. Votre déception individuelle de ne pas avoir reçu une validation sur une proposition est moins importante que nos luttes en tant que groupe opprimé.
Si vous prenez la parole dans les médias sur la situation des intersexes et sur nos revendications sachez où sont vos limites. Si vous ne savez pas répondre à une question dites-le. Sinon, après on va devoir ramer et dépenser plein d’énergie pour chercher à rattraper le coup et rectifier vos bêtises. Ça va nous faire perdre de l’énergie et pendant ce temps on ne fera pas des choses qui auraient été importante. Par ailleurs selon ce qui est dit ça peut être super agaçant ou blessant. Bref, dans une telle situation votre non-action aurait été clairement préférable pour nous à un niveau individuel et collectif. Parfois, pour nous aider, le mieux est de ne rien faire…

9) Si vous participez aux luttes intersexes, faites le pour de bonnes raisons
Soutenez-nous parce que vous pensez que c’est un combat juste. Pas parce que ça vous apporte différents intérêts personnels (symboliques, financiers, de notoriété, etc.) N’attendez pas qu’on vous donne des récompenses si vous faites des choses nous soutenant. Vous soutenez des droits humains, vous luttez contre des oppressions. Ça devrait être suffisant pour motiver vos actions et votre engagement.

10) Faites des projets artistiques qui respectent nos conditions
Les artistes, photographes, auteur·e·s de pièces de théâtres, réalisateurs et réalisatrices de films ce passage est rien que pour vous. Sachez que généralement vous nos exotisez et êtes fasciné·e·s par nous et ça, ce n’est pas chouette du tout. Nous ne sommes pas des papillons rares qui attendons d’être capturés par vous. Ce n’est pas un honneur que vous nous faites. Trop de nos ami·e·s trans se sont fait·e·s avoir par vos façons de faire. Maintenant on vous voit arriver à 100 mètres. Si on accepte de participer à un projet c’est à nos conditions, notamment si vous connaissez déjà suffisamment nos réalités et nos revendications. C’est sur cette base qu’on peut discuter avec vous sur ce qu’on peut faire comme travail ensemble ou pas. Ne cherchez même pas à nous mettre la pression en nous disant qu’en acceptant toutes vos conditions cela ferait avancer notre visibilité. C’est sale comme technique, ça s’appelle de la manipulation et de l’exploitation de la détresse d’un groupe ou d’individu·e·s. Je précise qu’instrumentaliser l’argument de la visibilité est aussi quelque chose que bien des (mauvais·es) journalistes savent faire3. Pas de bol, on vous voit aussi, inutile de vous planquer.
Enfin, ayez en tête que nous mettre la pression pour nous faire lâcher un « oui », faire des choses « pour notre bien » même si on n’est pas d’accord, ne pas se soucier de notre consentement, on est déjà beaucoup à l’avoir subi de la part des médecins, on n’a pas besoin que vous réactiviez nos traumas.

Conclusion
Oui, je sais que ce que j’ai écrit n’est pas très sympa. Mais en fait, ces derniers mois j’ai pris conscience que je n’avais pas à me soucier du bien-être des gens qui ont des comportements toxiques que ce soit volontaire ou pas. Le care est un truc que je fais au quotidien, c’est même mon boulot mais je commence à m’autoriser à ne pas prendre soin des personnes qui participent à l’oppression de mon groupe d’une manière ou d’une autre et qui ne cherchent pas à s’améliorer.
Pour finir, le moment sources et remerciements. Je me suis inspiré de beaucoup de choses de cette publication de l’Organisation Internationale des Intersexes Europe
Et d’une manière générale, au fil des années, j’ai aussi beaucoup lu des ressources adressées aux hommes, aux blanc·he·s, aux personnes cisgenres, aux personnes valides, ça a forcément orienté ma façon de penser. Il y a trop de sources et elles sont trop étalées dans le temps pour que je puisse les retrouver et les citer mais elles ont nourri mon positionnement, ça ne fait aucun doute. Je remercie toustes les activistes qui ont pu écrire là dessus pour leur travail stimulant et nécessaire.

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1. La base de cet article vient d’un thread publié sur Twitter en août.
https://twitter.com/TSI_leblog/status/1035100595164729344

2. Retrouvez les ressources du Collectif Intersexes et Allié·e·s ici

3. Vous voulez vous améliorez, lisez donc ce document écrit par le CIA et l’AJL

Etre ou ne pas être intersexes ? Ou être en questionnement ??

Il n’y a pas longtemps, je parlais avec un ami. Il me rapportait l’incompréhension de plusieurs potes face à l’idée qu’on puisse être en questionnement sur son intersexuation. Pour le dire autrement, d’après certaines personnes, quand on est intersexe, on le sait forcément parce que c’est une donnée biologique, c’est du corps, c’est objectif. Et bien, j’ai envie de dire, à la fois oui, mais en même temps, c’est un petit peu plus compliqué que ça.

Revenons aux bases, aux définitions. Les personnes intersexes ont des caractéristiques sexuelles qui ne correspondent pas aux définitions classiques de « la masculinité » et de « la féminité ». Les caractéristiques sexuelles renvoient à différents niveaux : aux chromosomes, aux hormones, aux organes génitaux internes et externes, aux gonades (ovaires, ovotestis, testicules) et aux caractéristiques sexuelles secondaires (pilosité, développement mammaire, voix, répartition des graisses et de la masse musculaire…)

Je pense que tout le monde n’a pas fait un caryotype. Autrement dit, peu de personnes connaissent leur formule chromosomique avec certitude. Donc on peut être en questionnement sur le fait d’avoir une variation intersexe concernant ses chromosomes.
Concernant les taux hormonaux, là aussi, ce ne sont pas des dosages qui sont fait régulièrement et pour tout le monde. Autant la plupart des gens ont quelque part dans un dossier des chiffres concernant leur taux de cholestérol ou de triglycérides autant il est plus rare d’avoir ses taux de testostérone, de cortisol, d’oestradiol ou de FSH plasmatique.
Sur le plan des gonades, généralement, les personnes assignées hommes ont été suivies et médicalisées si leurs testicules n’étaient pas descendus dans leurs bourses. En revanche, combien de personnes assignées femmes possèdent des testicules internes ou des ovotestis (des gonades mixtes) et n’en ont aucune idée ?
Sur les organes génitaux, au niveau interne, là aussi, plein de données ne sont pas en la possession de la plupart des gens. Vous savez avec certitude si vous avez des canaux de Müller ? des canaux de Wolff ? ou peut-être les deux ? Au niveau externe, là oui, on peut regarder avec attention ses organes génitaux, c’est plus simple, plus observable. Pour autant, à partir de quel moment un clitoris va devenir « trop grand » ? Si vous n’avez pas une anatomie comparable à ce qu’on peut voir dans des pornos mainstream, est-ce que vous avez un corps en dehors des normes médicales ? Et du coup êtes vous intersexe ?
Enfin, sur les caractéristiques sexuelles secondaires quand est-ce qu’un écart vis à vis de ce qui est considéré comme un corps normal devient significatif ? A partir de combien de poils sur le visage ou sur le torse une personne assignée femme doit savoir à coup sûr qu’elle est intersexe ? A partir de quel volume mammaire une personne assignée homme doit savoir à coup sûr qu’il est intersexe ? Est-ce que toutes ces personnes devraient savoir sans l’ombre d’un doute si elles sont intersexes ou savoir avec certitude qu’elles ne le sont pas ?

article 38 1

Revenons un instant à une autre partie de la définition de ce que c’est d’être intersexe. Les militant·e·s disent souvent que c’est important de ne pas invisibiliser toutes celles et ceux dont la variation est perçue à l’adolescence ou au-delà. Suivant les circonstances et les spécificités corporelles, certaines personnes peuvent ne pas savoir qu’elles sont intersexes. Par exemple, certaines personnes ne découvrent qu’elles sont intersexes qu’à 40 ans après une exploration de leur difficulté à concevoir un·e enfant avec leur matériel biologique. Mais combien de personnes ne feront jamais ces examens et ne découvriront jamais qu’elles ont une variation du développement sexuel qui les rend infertiles ?

J’espère l’avoir montré dans cette première partie axée sur le matériel biologique, il n’est pas toujours évident de savoir à 100% si on est intersexe ou au contraire de savoir à 100% qu’on ne l’est pas. Histoire de vous donner un peu plus la migraine, je vais vous donner d’autres exemples de situations qui brouillent un peu plus les frontières.

Une personne qui a grandi en entendant les médecins et ses parents dire qu’elle était une fille avec une insensibilité aux androgènes ou bien une fille avec une hyperplasie congénitale des surrénales, qu’est-ce qui va lui permettre de se penser autrement ? Une personne qui a grandi en entendant les médecins et ses parents dire qu’il était un garçon XXXY ou un garçon hypospade, qu’est-ce qui va lui permettre de se penser autrement ? Et pour penser autrement, il faut déjà avoir rencontré d’autres mots pour parler de soi dans l’espace social. Depuis quand connaissez-vous le terme intersexe ? Depuis quand connaissez vous une définition précise et inclusive ? Si pour vous, cela date de quelques années, éventuellement d’une décennie, ayez en tête que c’est pareil pour tout le monde, qu’on soit intersexe ou dyadique.
Et à partir du moment où le mot est là, sous nos yeux, qu’est-ce qui permet d’en faire quelque chose pour soi ? Que ce ne soit pas seulement un mot qui s’applique aux autres mais aussi un mot qui pourrait s’appliquer à soi ?
A quel moment peut-on enfin se redéfinir, sortir d’une catégorie médicale stigmatisante pour se nommer soi-même avec un terme marqué par l’autodétermination et la réappropriation de son corps ? A partir de combien d’indices on commence à se poser la question de son intersexuation ? Est-ce qu’il faut avoir subi des mutilations génitales pour se sentir légitime à utiliser le mot intersexe pour parler de soi ? Est-ce qu’il faut avoir entendu une personne intersexe qui a exactement la même variation que soi et le même parcours médical que soi pour s’autoriser à se penser intersexe à son tour ?

Et quand on a grandi dans le secret, dans la honte, dans l’isolement en raison de la stigmatisation médicale et sociale de nos corps, peut-on se penser facilement comme intersexe ? N’y a t-il pas un risque de tout faire pour fermer les yeux sur cette part de soi ? N’est-ce pas protecteur pendant toute une période pour bon nombre d’intersexe de fermer la boite à double tour et ne rien penser de tout cela ? Vivre à côté de son corps. Vivre dissocié. Vivre avec une inhibition intellectuelle à penser tout ce qui concerne son corps et plus particulièrement son corps sexué.

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Pour celleux qui sortiront de cet état psychique, on imagine bien qu’iels ne passeront pas d’un seul coup à « Mais c’est évident, je suis intersexe ! ». Il y aura une période, parfois longue avant de pouvoir penser leur intersexuation. Ce n’est pas pour rien si bon nombre d’intersexes se sont identifié·e·s en tant que tel·le·s entre 25 et 40 ans (cf. les témoignages de « Interface Project »1)

Bon, sinon, il y a une autre situation que certain·e·s pourraient estimer marginale mais que l’expérience fait apparaître assez régulièrement : quand on est trans, qu’on a commencé a prendre des hormones, on peut aussi commencer à s’interroger sur sa possible intersexuation. Je connais plusieurs garçons trans à qui leur endocrinologue avait fait les gros yeux au premier rendez-vous en pensant qu’ils avaient déjà pris de la testo hors prescription étant donné leurs dosages d’androgènes élevés. Pourtant, ce n’était pas le cas. Et puis, quand certains se posent des questions sur leur possible intersexuation, ça peut être compliqué. Certains y pensent, puis se disent que ce n’est plus vraiment important depuis le début de leur transition, mais peut-être que si, mais en même temps non pas tant que ça, etc. La question du SOPK de certains et du fait qu’ils avaient déjà un peu de barbe ou un clito/dicklit plus gros que la moyenne peut ressurgir mais en ne sachant plus ce qui viendrait de leur variation et ce qui viendrait de leur prise de testo… Bref, là encore, le questionnement peut s’installer quelques temps.

Enfin, pour finir, même quand on ne s’interroge plus sur le fait qu’on est très probablement intersexe on peut aussi ne pas être à l’aise avec ce mot : « intersexe ». Pour certain·e·s intersexes, c’est un mot laissant imaginer qu’on serait « pile au milieu » et ça ne leur convient pas. Alors peut-être que pour ces personnes, leur questionnement sera de savoir si elles utiliseront un jour ce mot pour s’autodéfinir tout en sachant avec certitude que la réalité à laquelle ce mot renvoie leur parle avec intensité.

[Ajout le 09-08-18 à 18h] Depuis ce matin, l’article a été très partagé et certaines personnes ont pu m’écrire en me disant que la lecture de ce texte les avaient remuées. Je suis dispo pour échanger avec vous par Twitter ou Facebook et vous pouvez aussi contacter le Collectif Intersexes et Allié·e·s par le formulaire en ligne ci-dessous : https://collectifintersexesetalliees.org/contactnous-rejoindre/

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1. Interface Project
https://www.interfaceproject.org/stories

Sauvons les enfants

C’est avec grand plaisir que je vous présente ce texte d’un·e contributeurice ponctuel·le. Sur un ton ironique et délicieusement acide il dénonce les arguments fallacieux utilisés par les médecins pour légitimer la médicalisation des jeunes intersexes.
Ce texte vous fait réagir ? Vous l’aimez ? Vous trouvez qu’il y va un peu fort ? Il vous a fait découvrir des choses que vous n’imaginiez pas ? N’hésitez pas à laisser des commentaires. L’auteur·e sera disponible pour y répondre.

Enfin, je profite de l’occasion pour le redire : « Témoignes et savoirs intersexes » est un blog participatif. Tous les pluriels dans ce nom viennent signifier cette invitation à des participations variées. Nous le savons toustes, prendre la parole est difficile pour beaucoup d’entre nous. Cependant, sachez que si vous êtes intersexes et que vous avez envie de partager des écrits (témoignages, analyses, coups de gueule, fictions…) mais aussi diverses productions graphiques, n’hésitez pas à les proposer en passant par Twitter ou Facebook. Chaque voix compte, qu’elle qu’en soit la forme.

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TW : Intersexophobie, transphobie, mention de mutilations, de racisme, grossophobie

Sauvons les enfants intersexes. Leurs caractéristiques sexuelles les exposent à la stigmatisation dans la cour d’école. Il faut raccourcir les clitoris trop longs, faire descendre les testicules, remonter l’urètre : une petite fille doit avoir un petit clitoris sinon elle sera harcelée, et un garçon doit faire pipi debout, sinon il sera la risée des autres !

Sauvons les petites filles. Les femmes sont beaucoup plus exposées aux violences, en particulier sexuelles, à la précarité, aux bas salaires. Elles sont discriminées, harcelées partout. Evitons ça à nos enfants : procédons à une phalloplastie dès le plus jeune âge, avec prothèse et pompe, et fermons le vagin. De toute façon, on retirera tout ça avant la puberté : le col de l’utérus, c’est cancérigène. Si on a laissé les gonades trop longtemps et que l’enfant a développé de la poitrine : mammectomie bilatérale. Le cancer du sein est trop répandu chez les personnes qui en ont. Pas besoin d’ovaires : un traitement hormonal de substitution fera parfaitement l’affaire, avec l’avantage de permettre le développement d’une pilosité faciale préservant les femmes de la violence patriarcale.

article 37

Victorian Order of Nurses for Canada Headquarters. Library and Archives Canada

Sauvons les enfants non-blancs. Ils sont exposés au racisme très jeunes. Mettons en place des traitements éclaircissants dès la naissance, pour qu’ils soient efficaces au plus vite. Les taux de complications sont assez bas pour prendre le risque. Certes, beaucoup de personnes ont dénoncé les soi-disant conséquences néfastes pour la santé, mais c’est seulement ceux qui ne sont pas contents qu’on entend : on ne parle pas des trains qui arrivent à l’heure ! Veut-on vraiment exposer les enfants au racisme dès le plus jeune âge ? Cela détruit des psychés, vous savez.

Sauvons les enfants roux. Les roux sont souvent harcelés dans la cour d’école. Mettons en place une détection systématique du gène de la rousseur pour pouvoir mettre en place des interruptions médicales de grossesse au cas où le fœtus serait porteur du gène : cela évitera une vie de souffrances, pour l’enfant et ses parents. Pour les enfants non détectés, une thérapie génique pourrait être une voie intéressante. Les coûts sont élevés, mais le bien-être psychique d’un enfant n’a pas de prix. Et puis, si on veut des études de conséquences des thérapies géniques à long terme, il faut bien commencer quelque part.

Sauvons les enfants présentant un potentiel d’indice de masse corporelle supérieur aux normes. Ces enfants ne sont pas gros. Nous pouvons empêcher qu’ils le deviennent. Il suffit de poser des anneaux gastriques à tous les bébés un peu trop potelés. Opérés très jeunes, ils ne s’en souviendront pas et prendront naturellement l’habitude de moins manger, sans se retrouver dans une situation de stigmatisation. Cela permettra aussi à leurs parents de mieux se connecter à eux, car quand votre enfant ne correspond pas aux normes de beauté, c’est difficile de s’y attacher et de les aimer.

Sauvons les enfants anormaux du harcèlement des cours de récréation.
Vous savez, les enfants sont méchants.

Note : toutes ces recommandations et arguments sont inspirées de recommandations et arguments réels de médecins et d’institutions de santé à l’encontre d’enfants intersexes.

Les luttes radicales avant et après la Pride de Nuit

Samedi dernier, des militantEs engagéEs dans la Pride de Nuit dès son imagination ont publié un texte sur ce qu’elle est et sur ce qu’elle représente aujourd’hui. C’est vraiment un texte que j’ai trouvé super. Je vous incite vraiment à la lire1. Iels cherchent à nous interpeller.
De mon côté, qu’est-ce que je garde de leur volonté de nous réveiller ? L’idée qu’il faut constamment lutter contre l’engourdissement et les habitudes. Qu’il ne faut jamais être là où on nous attend. Qu’il faut savoir varier ses coups (comme aux échecs ou quand on boxe !) pour avoir le plus de chance de déstabiliser l’adversaire. Car oui, c’est un combat, c’est un rapport de force et nous avons besoin de toutes nos ressources, de toute notre créativité. Les auteur·e·s évoquent la nécessité d’inventer de nouveaux outils. Et bien, pour me/vous stimuler dans vos actions, j’ai envie de me reconnecter à une histoire, à une pensée, celle de Queer Nation.

Queer Nation Manifesto, c’est quoi ?
« Queer Nation était un groupe transpédégouine radical fondé en mars 1990 à New York aux Etats Unis par des militantEs d’ACT UP. Les quatre activistes à l’origine du groupe étaient outragéEs par l’augmentation de la violence homo et lesbophobe dans les rues et les préjugés dans les arts et les médias. Le groupe est connu pour ses stratégies «dans ta face», ses slogans, et la pratique du «outing» (le fait de révéler publiquement, sans son consentement, qu’une personnalité a des relations homosexuelles). Queer Nation était un groupe d’action directe, se démarquant ainsi des associations lesbiennes, gaies, bi et trans assimilationnistes ».2

Notre vie ne peut être qu’un acte de lutte et de rébellion
« Comment te dire. Comment te convaincre, frère, soeur, que ta vie est en danger, que tous les jours où tu te réveilles vivantE, relativement heureuSE et en bonne santé, tu commets un acte de rébellion. En tant que queer vivantE et en bonne santé, tu es unE révolutionnaire. Il n’y a rien sur cette planète qui valide, protège ou encourage ton existence. C’est un miracle que tu sois là à lire ces mots. Selon toute logique, tu devrais être mortE. »

Oui, rien n’a changé. Etre vivant·e·s, aujourd’hui, c’est déjà énorme. Combien connaissons nous de personnes LGBTQI qui sont mortes à cause de cette société dans laquelle nous vivons ? Directement où indirectement ? Cette société nous apprend à penser que nous n’avons pas de valeur, que nous sommes faibles, que nous sommes des erreurs de la nature.
Ça donne un sentiment d’impunité à celleux qui nous veulent nous nuire de le faire, que ce soit par une agression homophobe, par des décisions médico-judiciaires qui pourrissent la vie des personnes trans, par des chirurgies génitales non-consenties sur les personnes intersexes, etc.
Ça nous donne le sentiment qu’on ne peut pas agir. Si dans nos têtes nous sommes convaincu·e·s que tout est déjà perdu d’avance, comment pouvons nous gagner dans nos luttes concrètes ? C’est l’une des choses que l’autodéfense féministe nous apprend : 1) nous devons avoir la conviction que nous avons de la valeur, que notre vie mérite qu’on se batte pour elle 2) il faut d’abord s’imaginer que le combat est possible pour s’y engager sinon on est bloqué·e·s par la peur, on se pense déjà mort·e·s, on pense qu’en ne bougeant plus, en se soumettant, on a une petite chance de s’en sortir. Non, nous devons lutter contre cette tentation que la société nous a inculqué depuis que nos vies ont commencé.
L’un des textes de ce manifeste dit que les hétéros cisgenres ne céderont pas parce qu’on leur demande gentiment, parce qu’on aurait fait ce qu’il faudrait pour mériter qu’on nous donne quelques miettes. Non, nous devons utiliser notre force. « Personne ne va nous donner ce qui nous revient. Les droits ne sont pas accordés, ils sont pris, par la force si nécessaire »

article 36 revolution

« Nous sommes une armée parce que nous devons l’être »
« Les queers sont en état de siège. Les queers sont attaquéEs sur tous les fronts et j’ai bien peur que nous l’acceptions. En 1969, les Queers furent attaquéEs. Ils/Elles ne l’ont pas accepté. Les queers se sont défenduEs, ont pris la rue. Ils/Elles ont crié ! »3

Et nous aujourd’hui, que faisons nous ? Avons nous oublié que nous sommes une armée parce qu’il le faut, parce que nous voulons survivre et même vivre ? Quand le Queer Nation Manifesto a été distribué, on était au début des années 90. On était en pleine épidémie du Sida et le tract dénonçait l’inaction des gouvernements. Qu’en est-il aujourd’hui ? Sur le terrain du Sida et d’une homophobie institutionnalisée, ce n’est vraiment pas terrible. Les campagnes de préventions efficaces et ciblées ne sont pas faites. Des pénuries de traitements contre la syphilis se produisent régulièrement sans que l’état n’agisse sérieusement. Surprise, 80% des diagnostics concernent des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes. Et sinon, pour rester dans l’homophobie institutionnalisée, on en est où avec la PMA ? L’Elysée y réfléchit en recevant les représentants des mouvements « pro-vie » et des prêtres « spécialistes des questions de bioéthiques ». Et sur les questions de chasse aux migrant·e·s et des expulsions des migrant·e·s LGBTQI, où en est le ministre de l’intérieur ? Et sur les procédures de changement d’état civil pour les trans et pour leur accès à la préservation de leur fertilité, tout va pour le mieux aussi on imagine ?? Et les intersexes, on va laisser encore combien de temps les médecins les mutiler et se faire payer par la sécu pour ça alors que l’ONU a déjà condamné trois fois la France à ce sujet ?
Oui, nous sommes en lutte pour nos vies et ce contre quoi nous luttons ce ne sont pas seulement des homophobes ou des transphobes qui nous tabassent dans la rue parce qu’on est visibles. Nous sommes en guerre contre un système. Et nous ne nous retrouvons pas dans la docilité de l’Inter-LGBT qui prépare les Gay Games et scande « Les discriminations au tapis, dans le sport comme dans nos vies » mais sans dire un mot sur ce que subissent les athlètes trans et/ou intersexes »4 et sans parler des discriminations systémiques d’une manière générale.

« Que faudrait-il pour que l’on cesse d’accepter Cela ? Enragez-vous. Si la rage ne vous donne pas envie d’agir, essayez la peur. Si cela ne marche pas essayez la panique. Sois FierE ! Fais ce que tu dois faire pour te tirer de ton état d’acceptation coutumier. »

Il faut agir maintenant et collectivement !
Oui, je le reconnais, parfois je suis épuisé. Epuisé de voir que nos actions militantes, qu’elles soient en ligne, auprès d’autres associations, dans l’espace public ne produisent pas les changements espérés malgré toute l’énergie investie. Parfois j’ai juste envie de repos. De fermer les yeux, de boucher mes oreilles, de rester chez moi et de ne plus être en contact avec le monde. Mais dans d’autres moment je me remobilise parce qu’il le faut. Je pense que nous sommes beaucoup à vivre ces différents moments.
Parfois on l’oublie mais c’est toujours là. Pour la société, pour les hétéros cisgenres, on a moins de valeur qu’elleux. « En fait, je hais chaque secteur de l’ordre établi hétéro de ce pays – dont les pires veulent activement la mort de touTEs les queers, dont les meilleurs ne lèverait pas le petit doigt pour nous garder en vie. »
Quoi qu’il arrive, nous avons à nous rappeler la place qui est la nôtre. Notre précarité financière, notre obligation d’être dans l’hypervigilance dans la rue, notre impossibilité de parler de certains aspects de nos vies avec nos collègues, avec notre médecin, notre difficulté à trouver un logement, à récupérer un colis à la poste quand on n’a pas les papiers qui correspondent à notre apparence, etc. Et n’oublions pas, comme cette lesbienne le disait à une autre en 1990 : « Tu ne peux pas attendre que les autres gouines rendent le monde safe pour toi. Arrête d’attendre un meilleur futur plus lesbien ! La révolution pourrait être déjà là si on la commençait. »

Sachons écouter celleux qui nous ont précédé
Je laisse maintenant la place à deux citations que j’ai trouvé particulièrement fortes. J’espère qu’elles vous inspireront également.

« Après que James Zappalorti, un homme ouvertement pédé, a été assassiné de sang froid à Staten Island cet hiver, une seule manifestation de protestation eu lieu. Seulement 100 personnes sont venues. Quand Yusef Hawkins, un jeune noir, fut abattu pour avoir été sur « White turf » à Bensonhurst, les AfroaméricainEs marchèrent à travers ce quartier en grand nombre encore et encore. Une personne noire a été tuée parce qu’elle était noire et les genTEs de couleur de toute la ville le reconnurent et en prirent acte. La balle qui toucha Hawkins s’adressait à un homme noir, n’importe quel homme noir. La plupart des pédés et des gouines pensent-illes que le couteau qui transperça le coeur de Zappalorti ne s’adressait qu’à lui ?
Le monde hétéro nous a rendu si convaincuEs que nous sommes sans défense et que nous méritons la violence dont nous sommes victimes, que les queers sont paralyséEs quand ils/elles font face à une menace. Soyez indignéEs ! Ces attaques ne doivent pas être tolérées. Faites quelque chose. Reconnaissez que tout acte d’agression envers unE membre de notre communauté est une attaque envers chacunE des membres de la communauté. Le plus nous autoriserons les homophobes à infliger violence, terreur et peur à nos vies, le plus fréquemment et férocement nous serons l’objet de leur haine. Vos corps ne peuvent être une cible ouverte à la violence. Vos corps valent la peine d’être protégés. Vous avez le droit de le défendre. Quoi qu’on vous dise, votre queeritude doit être défendue et respectée. Vous feriez bien d’apprendre que votre vie n’a pas de prix, parce qu’à moins que vous ne commenciez à y croire, elle pourra facilement vous être prise. Si vous savez comment immobiliser gentiment et efficacement votre agresseur, alors par tous les moyens, faites le. Si vous n’avez pas ces talents, alors pensez à lui crever ses putains d’yeux, lui faire rentrer son nez dans son cerveau, tranchez sa gorge avec une bouteille cassée – faites ce que vous pouvez, ce que vous avez à faire, pour sauver votre vie ! »

« Laissez vous aller à la colère Ils nous ont appris que les bons queers ne se mettent pas en colère. Ils nous l’ont si bien appris que nous ne faisons pas que leur cacher notre colère, nous nous la cachons les unEs aux autres. Nous nous la cachons à nous-mêmes.
Nous la cachons par l’abus de substances et le suicide et en visant haut avec l’espoir de prouver notre valeur. Ils nous tabassent et nous poignardent et nous abattent et nous envoient des bombes en nombre toujours plus grand et pourtant on continue de flipper quand des queers en colère portent bannières et pancartes qui disent « Riposte » (NDT : Bash Back !). Laissons nous aller à la colère. Laisse toi aller à la colère devant le fait que le prix de la visibilité soit la menace constante de violence, de violence anti-queer à laquelle pratiquement chaque parcelle de cette société contribue. Laisse toi enrager qu’il n’y ai aucun endroit dans ce pays où nous sommes en sécurité, aucun endroit où nous ne sommes pas la cible de haine et d’agression, de la haine de soi, du suicide – en dehors du placard. »

________
1. https://friction-magazine.fr/quest-devenue-la-pride-de-nuit/
2. https://infokiosques.net/spip.php?article808
3. Si les émeutes de Stonewall en réaction aux violences policières sont importantes dans l’histoire des luttes LGBTQI, elles ne doivent pas faire oublier qu’il y en a eu d’autres aussi dans d’autres villes et pays. Voir cet article de Paola Bacchetta. https://friction-magazine.fr/re-presence-les-forces-transformatives-darchives-de-queers-racise-e-s/
4. https://www.lemonde.fr/sport-et-societe/article/2018/04/26/hyperandrogynie-le-nouveau-reglement-releve-d-un-controle-scandaleux-du-corps-des-femmes_5291059_1616888.html

Coming out d’anniversaire

Comme le privé est politique et que lorsqu’on est intersexe, on peut ne pas savoir comment se lancer dans un coming-out, et bien je vous transmets le mien.

Prenez soin de vous et on se retrouve dans quelques temps pour une autre publication.

article 35 coming out.jpgJe n’ai pas pu résister à mettre cette image. Désolé ! ^_^

 

Bonjour à vous,

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire, mes 32 ans. Et oui, je sais, on ne dirait pas avec ma peau de pêche et mes trois poils de barbe. Mais si, j’ai bien 32 ans.

Cette année, j’ai décidé que cet anniversaire serait spécial. Habituellement, je ne célèbre pas mon anniversaire. Ça n’a pas beaucoup de sens pour moi. Et puis, le truc des cadeaux, c’est embarrassant, j’ai toujours peur d’en avoir qui tombent à côté de la plaque. Et ça participe souvent à une surconsommation dont je trouve qu’on n’a pas besoin. Bref, ce n’est pas vraiment la question de ce mail. En fait, cette année, j’ai décidé de mettre à profit (dans tous les sens du terme) cette date pour récolter des fonds et vous raconter une histoire.

Il y a 32 ans, je suis né. C’était une bonne nouvelle pour ma famille. Mais un truc a soucié les médecins et du même coup mes parents : je n’étais pas tout à fait comme on m’attendait. J’étais intersexe. Les personnes intersexes ont des caractéristiques sexuelles qui ne correspondent pas à ce qui est attendu classiquement comme normes de corps. Ça peut être perçu à la naissance, à l’adolescence ou bien plus tard dans la vie adulte. Ça peut concerner les organes génitaux internes ou externes, les gonades, les chromosomes, les taux hormonaux, les caractéristiques sexuelles secondaires. Bref, pas mal de choses.

Et quand on n’entre pas complètement dans les cases, on se fait invalider pas les médecins. Ils disent qu’on ne peut pas rester comme ça, qu’il faut normaliser nos corps car personne ne pourra nous accepter que ce soit dans l’espace social ou dans le lien avec nos potentiel·le·s partenaires. Alors ils pratiquent des chirurgies sur nos corps, sans consentement, sans respecter les lois qui semblent s’appliquer pour tout le monde sauf pour nous. Après cette première violence, une seconde vient : la préconisation du secret, l’injonction à la honte. Nous vivons avec cela. Alors que nous sommes 1,7% de la population, nous sommes presque invisibles et cela nous isole. Cela a aussi des conséquences sur notre santé psychique. Nous sommes plus susceptibles de développer des dépressions, des conduites addictives, etc. Ce n’est pas nos variations qui ont ces effets sur nous, c’est la façon dont nous sommes socialement traité·e·s et stigmatisé·e·s.

Alors, pour agir, pour survivre à ces expériences traumatiques, à l’invalidation de nos corps, au body-shaming, nous nous organisons depuis quelques années. Nous agissons pour sensibiliser l’opinion publique, pour faire connaître les maltraitances médicales. C’est suite aux mobilisations des associations intersexes que le 12 octobre 2017, l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe a adopté une résolution appelant l’interdiction des « chirurgies médicalement non-nécessaires et normalisantes du sexe, de la stérilisation et des autres traitements pratiqués sur les enfants intersexes sans leur consentement éclairé ».

Alors, maintenant, que pouvez-vous faire ? Vous informer, par exemple en visitant le site du collectif dans lequel je milite : https://ciaintersexes.wordpress.com/

Et vous pouvez aussi nous aider, soit en finançant une partie de nos actions, soit en nous rejoignant, soit en diffusant nos revendications autour de vous, notamment sur les réseaux sociaux.

Pour information :
15 euros = 40 badges à distribuer lors d’évènements et de manifestations
30 euros = 40 flyers couleurs à distribuer ou à laisser dans des lieux de sociabilité LGBTQ
50 euros = location d’une sono pour un événement de visibilité dans l’espace public
60 euros = honoraires payés à une psy pour une heure de groupe de parole

https://www.helloasso.com/associations/collectif-intersexes-et-allie-e-s/formulaires/1/widget

Et bien sûr, vous pouvez me solliciter pour échanger quand/si vous le souhaitez.
Passez un bon début de semaine.

Des bises.

A.

La culpabilité de ne pas en faire assez dans mon militantisme

Comment je prends en compte mes limites ? Mon énergie restreinte ? Mon temps compté ?

Comment je me cache derrière mes besoins et mes blessures pour ne pas faire plus pour les autres ?

Est-ce que parfois je sacrifie les autres pour mon confort ? Quel confort est légitime ? A quel moment c’est basique et juste de partager une pomme pour manger à deux dessus ? A quel moment c’est simplement stupide de sauter dans le précipice où un·e autre est en train de tomber ? Voilà mon dilemme, en deux images.

Je pense parfois ne pas agir assez pour les autres. Je pourrais les protéger plus, les aider davantage. Et particulièrement les autres intersexes.

C’est parfois un écartèlement. Je me sens responsable des mutilations qui continuent. Je me sens responsable des suicides qu’on n’a pas pu éviter. Je me sens coupable de ne pas fournir de quoi faire avancer des projets qui sont nécessaires mais qu’on n’est pas en état collectivement de mener ici et maintenant.

article 34 - Natalie FossIllustration faite par l’artiste norvégienne Natalie Foss


Et si j’étais davantage visible, est-ce que ça aiderait d’autres personnes ? Est-ce que ça permettrait à d’autres intersexes de se reconnaître comme intersexes ? De s’engager dans le militantisme ? D’avoir plus de force toustes ensemble ?
Et si je travaillais moins et que je militais plus, est-ce que ça changerait la donne ?

Je n’arrive pas à penser. Les mots s’éparpillent.
Impression de nausée.

Honte de dire ça.
Culpabilité d’être moins abimé que d’autres.
Colère de ressentir cette honte et cette culpabilité. Une part de moi pensant qu’elle ne m’appartient pas. Que bien d’autres que moi portent les vraies responsabilités des violences que nous subissons. Mais une autre part de moi ne peut s’en dégager.

Alors j’écris parce que j’imagine que je ne suis pas seul·e à ressentir ça.
J’écris parce que je me dis que ça peut aider d’autres.
J’écris pour les personnes qui se sentent responsables des violences qu’elles ont subies. Et pour celles qui se sentent responsables des violences dont elles n’ont pu préserver les autres.

* * *

Aujourd’hui je ne sais pas me pardonner, être apaisé par rapport à ces émotions mais j’aimerais pouvoir être l’une des choses qui t’aidera, toi qui me lis, à conquérir cet apaisement. Et peut-être qu’en faisant ça, j’arriverai aussi à conquérir une part du mien.