Etre allié·e dans les luttes intersexes

Attention, cet article ne se veut pas représentatif d’un collectif militant et encore moins des personnes intersexes dans leur diversité. Il est, comme tous les contenus de ce blog, un point de vue. Il est basé sur une écriture à la fois émotionnelle et analytique. Il constitue à la fois un engagement militant mais aussi une façon de digérer les choses qui me blessent et me soucient.

Trop souvent, être allié·e ça donne l’impression que c’est synonyme d’être empathique et d’être gentil·le. Ce n’est pas de ça dont il s’agit. L’enjeu c’est de se situer par rapport à une oppression systémique qu’on ne subit pas.
Quand on est blanc·he, quand on est un homme, quand on est cisgenre, etc. on bénéficie de privilèges. Ça ne veut pas dire qu’on est une mauvaise personne. Ça ne veut pas dire que tout est simple et qu’on nage dans le bonheur. Mais ça veut dire qu’on traverse la vie d’une façon moins difficile, qu’on n’a pas à affronter un certain nombre d’interactions et d’épreuves que rencontrent les personnes racisées, les femmes, les trans, etc.

Dans le cas qui nous intéresse ici, être dyadique (c’est à dire ne pas être intersexe) protège d’un certain nombre d’oppressions, fait que vous n’avez pas vécu certaines expériences ou que vous n’êtes pas susceptible de les (re)vivre. Alors que lorsqu’on est intersexes, il y a un certain nombre d’expériences, de façon d’être traité·e par les autres qu’on se prend de plein fouet.
Etre dyadique c’est être « normal ». Dans le sens statistique. C’est à dire être majoritaire. Mais aussi dans le sens médical, ce qui implique d’avoir un corps vu comme « sain », comme « correctement développé » contrairement aux intersexes situé·e·s du côté de la « pathologie ».
Etre dyadique, c’est ne pas avoir besoin de faire un cours d’épistémologie à chaque fois pour montrer que les savoirs sont toujours situés, que les discours majoritaires sont vus comme neutres mais qu’ils ne le sont pas plus que les discours minoritaires.
Donc être allié·e·s et être intersexe, d’emblée ça situe sur des bases bien différentes.

L’exemple du colloque « De l’hermaphrodisme à l’intersexuation »
Samedi 24 juin dernier, jour de la Marche des Fiertés de Paris, un colloque avait été organisé à l’université. Il se voulait allié et impliquant les personnes concernées. Sauf que c’était loin d’être une réussite. Déjà, avant le colloque, un certain nombre d’intersexes s’étaient alerté·e·s concernant différents indicateurs. Un texte avait d’ailleurs été rédigé puis lu au début du colloque1.

Hélas, le déroulé de la journée n’a cessé de montrer que la bonne volonté affichée des organisateurs et organisatrices, ça ne fait pas tout. Il y a eu tout au long de la journée des moments d’incompréhension majeure entre les universitaires dyadiques voulant être allié·e·s et les militant·e·s intersexes. Après la lecture du texte et pendant tout le reste du temps, plusieurs universitaires, dyadiques et cisgenre a priori, sont venu·e·s nous voir, nous les intersexes, pour qu’on les rassure. Pour qu’on leur dise qu’iels faisaient bien les choses, que leurs paroles étaient intéressantes, que leurs efforts étaient perçus, etc. Iels tenaient à nous montrer que oui, iels avaient entendu nos revendications. Iels attendaient pour certain·e·s qu’on leur dise qu’iels étaient des allié·e·s de qualité, etc. Bref, on devait leur confirmer une bonne image d’elleux-même.
Pourquoi avaient iels besoin de ça ? Pourquoi ne pas supporter cet inconfort lié aux critiques ? Ces moments, certes inconfortables, représentent souvent une possibilité de s’interroger vraiment sur ce qu’on peut modifier concrètement dans son positionnement et pour s’améliorer. Essayer d’être à nouveau à l’aise avec soi-même, trop vite, c’est une façon d’échapper à l’examen minutieux de ce que la personne opprimée vit concrètement et des implications que ça a.

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Il y a quelque chose d’indécent, dans un colloque où il est question de parler des intersexes, de se plaindre quand on est dyadique. Plusieurs intervenant·e·s ont pu dire « Je fais des efforts », « J’ai amélioré mon travail », « Avant c’est vrai que je faisais/disais ceci ou cela, mais maintenant, j’ai compris », « Je pense être un·e allié·e ». Iels avaient l’impression qu’on était particulièrement injustes en formulant nos critiques. Mais être critique sur des choses importantes, qui ont des conséquences sur nos vies, sur nos revendications, c’est ce qui est le plus important. L’inconfort des allié·e·s face à leurs approximations, voire face à leurs erreurs ne se situe pas sur le même plan. Ça n’a pas les mêmes enjeux.

La foire aux privilèges et aux oppressions
Certaines personnes, après avoir cherché à être validées comme allié·e·s ont commencé à dire qu’elles aussi subissaient des oppressions. Mais nos remarques n’avaient pas pour objet de lancer un concours d’oppressions. Quand on parle spécifiquement de ce qu’on vit en tant qu’intersexes, de ce qu’on subit et que vous ne connaissez pas, respectez notre parole et sachez vous taire. Questionnez vous sur ce qui vous oblige à reprendre la parole dans la foulée et à décaler les enjeux. Inutile de ramener le fait que vous êtes une femme et que c’est compliqué pour vous aussi dans la société. Que vous venez d’un milieu très modeste et que vous n’aviez pas les codes en arrivant dans le milieu universitaire, etc.
On ne nie pas que les autres oppressions existent mais c’est très indécent de les brandir comme si c’était un bouclier qui vous protégeait des critiques précises qu’on vous adresse à l’un des rares moments où l’on parle de nos enjeux.

Le risque de la fétichisation/exotisation
Par ailleurs, dans ces échanges/débats qui ont eu lieu, les intervenant·e·s étaient protégé·e·s d’une chose à laquelle nous étions exposé·e·s : n’être vu·e que comme intersexes à partir du moment où l’on est visible. Cela a à voir avec une expérience, hélas régulière, de la fétichisation/exotisation. C’est d’une grande violence y compris quand elle est associée à une connotation pseudo-positive. Vous ne savez pas le confort que c’est de ne pas être confronté·e aux regards des gens qui évaluent s’iels trouvent des éléments dans votre aspect physique qui laisse imaginer que « Oui, on voit bien que c’est une personne intersexe » ou que « On ne dirait vraiment pas à le/la voir comme ça ».
Tout ça, nous l’avons vécu directement ou nous en avons été témoins à de multiples occasions. Etre visible, parler avec des personnes dyadiques, mêmes allié·e·s, c’est s’exposer à ça. Nous ne sommes pas dans les mêmes positions quand nous parlons ensemble, quand nous nous rencontrons dans un colloque. Nous ne sommes pas dans des situations en miroir ou en symétrie.

Etre allié·e et faire de la recherche, est-ce conciliable ?
Certain·e·s intervenant·e·s disaient vouloir être allié·e·s mais vouloir aussi garder leur liberté dans leurs recherches, dans la façon de fixer leurs priorité, dans le fait de creuser les axes qui les intéressent. A mon sens, c’est vouloir le beurre et l’argent du beurre.
Comme l’a très bien dit une personne du public, intersexe et universitaire, rien n’oblige qui que ce soit à être un·e allié·e. Si vous voulez travailler les sujets que vous souhaitez, avec vos outils, selon votre calendrier, c’est votre arbitrage. Mais ça ne fera pas de vous des allié·e·s. Déjà, ce n’est pas à vous de vous décréter allié·e, quelle que soit la situation. C’est les personnes concernées qui peuvent vous reconnaître dans ce rôle. Quand les personnes concernées vous dise qu’elles ont besoin de telle ou telle chose, que la priorité est à tel endroit, vous entendez leur demande et vous suivez cette orientation. Etre allié·e c’est être en seconde ligne. C’est mettre sa place privilégiée au service d’un groupe de personnes qui n’ont pas accès à certains lieux de pouvoir, qui n’ont le même carnet d’adresse, etc.
C’est en fonction de ce que vous faites, des actes ayant des impacts politiques, qu’on va vous dire que vous êtes une personne alliée, ce n’est pas sur des critères interpersonnels, sur votre capacité à montrer de la gentillesse ou une volonté d’empathie. C’est très bien d’avoir des relations interpersonnelles agréables, mais ce n’est pas suffisant.
La violence qui pèse sur les intersexes est là parce qu’un système la produit, la légitime, la maintient. Chacun·e a à se positionner par rapport à ça. Ne pas se positionner c’est de fait laisser ces injustices se produire en fermant les yeux. Trouver que les témoignages des intersexes sont touchants sans vous positionner vis à vis de ce système, c’est laisser ces injustices se produire en fermant les yeux.

Parler des intersexes en méconnaissant leurs luttes et leur vocabulaire
Pour finir, parmi ces personnes se voulant alliées, un certain nombre utilisaient des mots inappropriés. Des mots qui sont disqualifiants. Des mots qui sont transphobes. En clair, des mots qui étaient violents mais qui n’étaient pas vus comme tels par les personnes qui les prononçaient. Par ailleurs, la non-référence aux productions de savoirs intersexes (militants et/ou universitaires) et la non-prise en compte des aspects concrets de nos vies ici étaient un vrai problème. Je pense que j’aurais été moins en colère de faire face à tout cela venant de personnes ne se présentant pas comme alliées. Ça n’enlève pas que dans leurs domaines de compétences, ces universitaires avaient plein de choses à dire, mais le croisement de leur domaine de compétence avec celui des savoirs relatifs aux personnes intersexes était défaillant.

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Pour conclure
Chèr·e·s allié·e·s, universitaires ou pas, ayez l’humilité de reconnaître vos limites. Et si vous souhaitez vous améliorer, formez-vous, utilisez les ressources déjà nombreuses que les intersexes ont pu produire ou d’une manière générale, les ressources que nous recommandons2.
Ne vous méprenez pas, être critiques, être exigeants, ce n’est pas vous malmener sadiquement, ce n’est pas une façon de dire que vous faites tout mal. C’est vous pointer que vous pouvez progresser, que vous avez à progresser, surtout si vous tenez à être allié·e. C’est un travail de longue haleine qui n’est pas simple mais qui est faisable quand on en a la volonté et qu’on en accepte l’inconfort.

 

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1. https://ciaintersexes.wordpress.com/2017/07/13/declaration-lue-au-colloque-de-lhermaphrodisme-a-lintersexuation/
2. https://ciaintersexes.wordpress.com/ressources/

Sortir du cadre imposé

En tant qu’intersexes, nous n’existons pas aux yeux d’une bonne partie de la population. Pour une autre part, nos existences sont caricaturées. Naviguer entre ces deux façons d’être traité·e·s n’est pas simple ni agréable. Parfois on a l’impression que le dilemme c’est soit de ne pas exister, soit d’être représenté·e·s d’une façon qui ne nous convient pas, quand ce n’est pas d’une façon qui nous fait violence, une fois encore. A nous de faire exister d’autres choix que ceux qu’on tente de nous présenter comme étant les seuls possibles.
Nous ne sommes pas les seul·e·s à devoir faire ce type de travail. C’est notamment en lisant et en écoutant des militantes et/ou blogueuses confrontées à d’autres procédés de chosification que j’ai eu envie d’écrire sur le sujet.

Il y a quelques mois, Amandine Gay était interviewée par le Bondy Blog1. Dans cette vidéo que je vous incite vivement à regarder elle évoque notamment comment les femmes noires sont traitées dans le domaine de la fiction. Elles sont enfermées dans les mêmes rôles. Elles sont droguées, prostituées, sortantes de prison, sans papiers, excisées, habillées en boubou, etc. C’est à partir de ce constat qu’elle a décidé de faire son documentaire à sa façon, en étant autonome de tout un système qui empêchait la visibilisation d’autres représentations complexes, positives, encourageantes.

Tout récemment, Prose a publié un article de blog sur les violences sexuelles2. Elle explique comment il est attendu que les victimes soient dans la honte et le secret. A propos des professionnels de santé elle dit « Ils profitent que la prise de parole soit si difficile pour les victimes pour nous dicter quels doivent être le fond et la forme de nos témoignages ; le reste de la société s’en fait le relais ». A partir de là, elle explique comment Dorothy Allison, Viriginie Despentes et elle-même ont développé d’autres façons de prendre la parole pour s’empouvoirer individuellement et collectivement.

Je me retrouve tout à fait dans ces idées et dans le besoin vital de développer de nouvelles stratégies de présentation de nous-mêmes. Il faut sortir de ces cadres imposés et ne pas être là où les autres nous attendent. Rester à cette place c’est déjà perdre. C’est ne pas pouvoir choisir comment on prend la parole, avec quels types de mots et en mettant en avant tel ou tel contenu. Rester à cette place c’est ne pas choisir le contexte dans lequel nos paroles sont placées. C’est notamment pour ça que je suis toujours très vigilant vis à vis des journalistes/artistes/universitaires qui veulent nous rencontrer et nous interviewer. Trop souvent, c’est pour mettre en scène un récit, un témoignage qui va juste illustrer ce qu’iels pensent déjà. Dès lors, notre parole perd tout son pouvoir. Elle ne devient qu’une légitimation de la parole de l’autre. Elle ne devient qu’un faire-valoir de la parole de l’autre.
Il n’est pas supportable de rester cantonné·e·s à ces places là, d’y rester bien sagement. Je n’accepte pas que ma parole serve pour renforcer des stéréotypes stigmatisants. Je n’accepte pas que mon interview soit accolée à des images associant de manière caricaturale le fait que les intersexes seraient un entre-deux genre sensationnalisé. Et ainsi de suite.

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La question de l’image donnée de nous dans une grande part des médias est un terrain de lutte évident. Mais il n’est pas le seul. Un autre terrain majeur sur lequel nous avons a combattre c’est celui où nous nous confrontons aux équipes médico-psychologiques. Trop souvent encore, un certain nombre de personnes LGBTQI acceptent de participer à des colloques avec des professionnels qui nous pathologisent. Or, c’est une erreur stratégique majeure. Accepter d’aller dans ces lieux c’est :
se retrouver à entendre des propos qui dissertent sur nos vies comme étant avant tout des curiosités intellectuelles pour l’auditoire et pas des vies humaines concrètes
se retrouver dans une situation où tout le dispositif est là pour montrer qui a du crédit aux yeux de l’auditoire (les professionnels) et qui n’en a pas (les personnes concernées)
se retrouver ultra-minoritaire avec un temps de parole anecdotique au regard du temps de parole des personnes non-concernées
être un animal exotique qui monte sur scène pour faire vibrer le public qui voit à quoi on ressemble (c’est la version policée de la monstration des femmes à barbe des cirques de la fin du 19ème siècle)
être complice de la manipulation qui consiste à faire passer les professionnels continuant à nous pathologiser et à nous traiter en conséquence (chirurgies et hormones non-consenties) comme des interlocuteurs qui prendraient en compte notre parole et qui seraient plus nuancés et réformistes que la génération de leurs prédécesseurs

Le symposium de Chicago de 2006 s’est déroulé selon les modalités que je dénonce ci-dessus. La majorité des personnes présentes n’étaient pas concernées. Il s’agissait en très grande majorité de médecins et de psys. Il y avait aussi des associations de parents d’enfants intersexes. Et enfin il y avait quelques intersexes. La participation des intersexes à ce symposium n’a pas permis de défendre nos droits humains. En revanche, nous savons aujourd’hui que leur présence a servi à faire passer le choix de terme « désordre du développement sexuel » (« disorders of sex development ») pour nous nommer comme étant un choix consensuel. La présence d’intersexes a donc été instrumentalisée pour donner l’impression que ce terme n’était pas stigmatisant et qu’il pouvait être légitimement utilisé pour parler des personnes intersexes.

Hélas, récemment, l’Inter-LGBT a participé à un rassemblement de ce genre3. Que pensons-nous gagner à participer à ces colloques organisés par des personnes qui ont des intérêts nécessairement opposés aux nôtres ? Il y a des tables de discussions autour desquelles le simple fait de nous asseoir fait que nous avons déjà perdu. Sachons les reconnaître.

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Je suis convaincu que nous ne pouvons avoir des actions efficaces qu’en sortant de ces cadres imposés. Si ces espaces n’existent pas, c’est à nous de les créer :
– en ayant le contrôle de ce que nous produisons comme témoignages et sur leurs contextes de diffusion (blogs militants, accord précis avec les journalistes)
– en co-organisant des colloques avec des universitaires allié·e·s partageant certaines bases fondamentales avec nous, qui nous permettent de prendre la parole sur un temps décent et selon les modalités qui nous semblent pertinentes (témoignages associés à de l’analyse, intervention sur des questions d’épistémologie et de légitimité à produire des savoirs)
– en faisant des zaps4, en prenant la parole sans y être invité·e·s, pour faire entendre d’autres voix, pour occuper un espace dont nous sommes encore trop souvent exclu·e·s

Vous êtes prêt·e·s, on fait péter les cadres ?! 😉

 

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1- Interview complète à visionner ici : https://www.youtube.com/watch?v=Nuw3FxyEeLQ
2- Article à lire ici : https://pr0z3.wordpress.com/2017/05/29/violences-sexuelles-et-litterature-feministe-considerations-sur-la-forme/
3- Voir le communiqué du Collectif Intersexes et Allié·e·s à ce sujet https://ciaintersexes.wordpress.com/2017/06/01/communique-du-collectif-intersexes-et-allie-e-s-colloque-afar-vers-toujours-plus-de-violences-envers-les-enfants-trans-et-intersexes/
4- Voir Bourcier, Queer Zones 2 – Sexpolitiques, p.255 : « Les zaps ont pour but de mettre en évidence les politiques de la parole et du silence : empêcher un expert de s’exprimer vise à faire prendre conscience non seulement du caractère discutable de ses thèses, mais aussi des silences qu’il impose en parlant à la place de ».

Où est le dogmatisme ? Chez les intersexes ou chez les psys ?

« Dans l’alcôve de ce drame intime [c’est à dire la naissance d’un·e enfant intersexe], les parents ne sont pas acquis à l’idéologie queer de dépassement de la distinction des genres ». (Gueniche 2010)

Un certain nombre de médecins et de psys cherchent à disqualifier les intersexes qui prennent la parole afin de faire taire leurs critiques. C’est hélas un procédé courant, notamment de la part de personnes ou des groupes de personnes qui sont bénéficiaires d’un rapport de force. Plutôt que d’accepter une confrontation de point de vue, ces personnes cherchent à invalider l’autre pour le faire taire. Il y a plusieurs façons dont les psys disqualifient les militant·e·s intersexes. Dans cet article nous allons dénoncer principalement la stratégie qui cherche à présenter les militant·e·s comme forcément dogmatiques par définition (parce que militant·e·s) alors que les médecins et les psys seraient pragmatiques, neutres et sans aucune idéologie. Nous allons voir ça de plus près et constater que beaucoup des psys que nous avons lu font preuve d’une réelle malhonnêteté intellectuelle et que leur positionnement pro-médicalisation des intersexes repose sur des stéréotypes sexistes, homophobes et transphobes.

Une tentative de disqualifier la parole des intersexes

Gueniche n’est pas la seule à parler du supposé dogmatisme des militant·e·s. Elle est dans la filiation de Chiland qui écrivait il y a une dizaine d’année : « Un grand champ de recherches s’ouvre à nous pour répondre par des données de fait au tourbillon idéologique de notre temps. Le dialogue des médecins avec les associations d’usagers qui coopèrent avec les professionnels n’est pas toujours facile. Il est encore plus difficile avec les associations de militants » (Chiland 2008).

Les miliant·e·s sont ici assimilés à de l’idéologie, sans explication, sans argumentation. C’est présenté comme un fait. Encore plus fort, dans cette citation, ce qui est perceptible en filigrane c’est la façon dont l’auteure présente les médecins comme des êtres injustement traités par les intersexes. Alors qu’ils font tout pour leur bien, ces ingrats de militant·e·s ne coopèrent pas et ont des revendications basées sur une idéologie. Les professionnels (médecins et psys inclus) sont donc victimes. Victimes des intersexes qui se rebiffent, qui ne disent pas merci, qui critiquent et dénoncent les opérations sans consentement, les injections d’hormones forcées, les dilatations subies de façon répétitives des néo-vagins, etc. Ce retournement de qui serait la victime de l’autre est assez ignoble.

D’autres psys nous critiquent via un procédé souvent hélas bien connu des féministes : nous sommes décrit·e·s comme des hystériques, des boules d’émotivité inaccessibles au raisonnement. J’exagère à peine. Dans l’extrait suivant, l’auteur nous explique tout cela sur un ton condescendant :

Cette ‘contestation’ a soulevé de nombreuses discussions passionnées dans lesquelles interviennent de plus en plus les patients adultes eux-mêmes par le biais des associations de patients, particulièrement actives dans certains pays. (Mouriquand 2012)

Je laisse apprécier l’usage des guillemets pour qualifier les contestations/revendications des personnes concernées. Ensuite, les discussions sont qualifiées de « passionnées ». C’est le seul passage du texte ou ce mot est évoqué. On peut imaginer que l’auteur ne l’a pas utilisé par hasard et sans voir ce qu’il sous-entendait.

Passion/affectivité/idéologie/contestation sont donc les termes qui sont utilisés pour invalider les contre-discours et les savoirs élaborés par les personnes concernées. Mais il reste encore une autre voie de disqualification possible. Celle qui consiste à faire dire aux intersexes des choses fausses et/ou idiotes  : « Nous dénoterons néanmoins sur ce point, à l’occasion du cas de Bertrand, que tous les intersexués n’estiment pas avoir été mutilés par la chirurgie. Au contraire, à aucun moment Bertrand ne remet en question la décision chirurgicale qui a été prise à son égard » (Michel 2008)

Dans cet extrait, l’auteur n’évoque absolument pas les grandes revendications des intersexes en terme de droits humains, en terme d’auto-détermination, en terme de consentement éclairé. Non, il trouve UN cas où la personne « ne remet pas en question la décision chirurgicale ». L’auteur tente de nous faire croire que le discours des intersexes c’est « Toutes les personnes qui ont eu des interventions chirurgicales disent avoir été mutilées ». En déformant les revendications des intersexes et en nous parlant de la seule situation de Bertrand cela viendrait prouver que la totalité des discours (nécessairement pluriels) des intersexes sont faux et donc qu’il n’y a plus à les écouter…

bullshit

La question des chiffres : une donnée à géométrie variable

Dans la logique « l’hôpital qui se fout de la charité » un bon nombre de psys s’avèrent assez remarquables. Nous avons vu qu’ils critiquent la supposé idéologie des militant·e·s comme si eux même n’en avaient pas. Nous allons voir maintenant qu’ils critiquent le manque de sérieux des études militantes, décrites comme non-significatives et non-scientifiques car reposant sur des petits nombres de personnes. Pourtant, malgré leurs moyens sans commune mesure à ceux des associations militantes, les études des médecins et des psys n’y répondent pas plus.

Nous avons un splendide exemple de cela avec Chiland qui dans un même texte (Chiland 2008) explique :
« Les militants rapportent que des intersexes adultes souffrent de ce qu’on leur a fait, en dehors de toute demande et de tout consentement de leur part ; il faudrait qu’ils publient leurs témoignages, dont certains sont impressionnants. Mais, il est impossible de déterminer le nombre des mécontents et le nombre de ceux qui ne se plaignent pas » puis « Tout récemment en 2006, un centre de référence pédiatrique consacré aux maladies rares du développement sexuel a été créé sur un axe Paris-Lyon. L’importance du suivi prospectif des patients a été méconnue. On en est réduit à entreprendre maintenant des études rétrospectives sur des cohortes dont on ne retrouvera pas tous les patients. En France, les médecins ont à coeur de respecter la liberté des patients et répugnent à leur proposer un suivi systématique; du coup, ils sont réduits à évaluer leurs résultats à partir des seuls patients qui reviennent les voir spontanément ou répondent à leur invitation à revenir. »

A ses yeux, les écrits des intersexes sont donc invalides car 1) ce ne sont « que » des témoignages (trop « passionnés » dirait Mouriquand) et car 2) on n’a pas de données chiffrées probantes et fiables. Mais à l’inverse, les équipes médico-psychologiques n’ont pas besoin de présenter ces chiffres. Par défaut, les interventions non-nécessaire à la santé et non-consenties sont quand même réalisées. Ici, pas de principe de précaution. On coupe d’abord, on réfléchit ensuite. Et encore, on ne peut pas réfléchir, avoir des données chiffrées et des suivis car les équipes françaises respecteraient trop la liberté des patients. Oui, la liberté des patients est un concept à géométrie variable. Quand la liberté de la personne concerne les interventions en elles-mêmes, les équipes ne s’en soucient pas mais quand la liberté sert à justifier l’absence de suivi des personnes pendant les années suivant les interventions, elle est sortie du chapeau comme par magie. Par ailleurs, on peut s’interroger sur le fait qu’en plus de 50 ans de médicalisation des intersexes en Europe et en Amérique de Nord, il n’y ait pas d’études significatives qualitativement et quantitativement qui soit en état de montrer le bénéfice des chirurgies. Si ces études n’existent pas, que doit-on en conclure ?

Au sujet des critiques sur la rigueur et la recevabilité des arguments des associations, Janik Bastien-Charlebois, sociologue et militante intersexe, expliquait lors d’une conférence donnée en mai 2016 (sur l’invitation de l’Institut Emilie du Châtelet) que ce type de rhétorique est habituel et qu’il dépasse le cadre de l’hexagone. Elle évoque le fait qu’il est régulièrement reproché aux militant·e·s de ne pas présenter d’études valables pour soutenir leurs arguments alors qu’iels n’avaient aucun moyen d’accéder à ce type de données. Données d’ailleurs que les équipes médicales ne semblent même pas posséder puisqu’elles ne les présentent pas comme nous l’avons évoqué précédemment.

Une dernière remarque sur ces questions quantitatives. Une certaine psychologue, enseignante à l’université par ailleurs, ne semble pas avoir de problème avec le fait de publier des études avec des chiffres peu représentatifs. Pourtant, là, personne ne crie au scandale méthodologique et à l’absence de rigueur. Ainsi Gueniche publie en 2005 un texte basé sur 6 jeunes et leurs familles. Elle en déduit toutes sortes de choses dont le portrait robot psychologique d’une certaines catégorie de personnes intersexes. Oui, à partir de 6 jeunes intersexes seulement. Par ailleurs, sur ses différents articles, elle utilise la même situation (celle d’Alexandra et de ses parents) dans trois textes différents sur quelques années (2009, 2010, 2012). Ceci laisse imaginer le faible nombre de situations sur lesquelles elle se base et sa façon d’extrapoler ses conclusions…

Pour finir cette partie et élargir les enjeux, nous ne pouvons que constater que l’usage des chiffres et des demandes d’études n’ont qu’un seul effet : faire gagner du temps aux médecins. Je me permet de traduire un peu malicieusement leur logique de la façon suivante : « Pour accepter d’entendre vos revendications nous attendons que vous, militant·e·s intersexes, fournissiez des chiffres sur le devenir d’un grand nombre d’intersexes et que la majorité des personnes ayant subi ces opérations les critiquent. Nous précisions que tout ce travail sera fait sans utiliser les données disponibles dans les hôpitaux et qu’il devra être fait gratuitement (seuls les professionnels de santé ayant le privilège d’être payés pour écrire des études). Nous nous réservons le droit d’estimer que ce travail est recevable ou non sans présenter d’argumentations. Enfin, nous précisons que nous ne pouvons entendre aucun discours qui évoque des questions éthiques sauf si celles-ci peuvent aller dans notre sens et maintenir les prises en charges actuelles et donc notre activité professionnelle et nos rémunérations ».

De la malhonnêteté intellectuelle

Je propose maintenant une petite sélection de citations montrant la malhonnêteté intellectuelle d’un certain nombre de psys. Pour alléger la lecture j’ai décidé de présenter cela sous la forme d’une citation puis d’un rapide commentaire.

« Milton Diamond avait suggéré un moratoire : qu’on suspende les interventions et qu’on étudie ce que sont devenus tous les patients. Tous les médecins sont maintenant convaincus de l’importance des études de suivi, rétrospectives et mieux prospectives, permettant de constater les résultats de ce qu’on a fait ou n’a pas fait » (Chiland 2008)

Il a fallu plusieurs dizaines d’année pour en arriver à l’idée qu’il fallait des études de suivi pour évaluer les résultats. Si aujourd’hui, les équipes semblent être d’accord sur cela, dans les faits, rien n’a changé. La faute est toujours reportée sur la génération des professionnels d’avant ce qui fait qu’il n’y a aucun remise en cause des pratiques actuelles et de leurs présupposés. Cela s’accompagne de l’idée que les techniques seraient meilleures aujourd’hui et qu’il n’y a rien à y redire.

« Intersexe, ça voudrait dire qu’il y aurait quelque chose au milieu. Sur le plan psychologique c’est extrêmement important d’être dans un repère sexué ne serait-ce que pour exister dans le langage. Dans la langue française c’est masculin/féminin. Il faut se nommer, il faut se qualifier à un moment donné. L’opération, ok on la veut à 20 ans, on la veut à 15 ans mais qu’est-ce qu’on fait de la personne, de son psychisme ? On dit non on t’élève pas on attend, dans 15 ans, c’est très surprenant » (Malivoir, 2016)

Ici, la psychologue interviewé par Arte essaye de nous faire croire qu’on ne peut pas élever un·e enfant sans intervention chirurgicale modifiant son corps. La question du corps et celle du langage ne seraient pas articulés mais confondus. Par ailleurs, elle utilise la technique évoquée précédemment qui consiste à faire dire des choses très idiotes aux intersexes pour tenter de disqualifier leur parole et l’ensemble de leurs revendications. Enfin, nous pouvons remarquer qu’à ses yeux, il est plus simple de modifier des corps que de développer une grammaire non-binaire. Pour la citer à nouveau : « C’est très surprenant ».

« Dans la majorité des cas, ces anomalies sont faciles à identifier par les spécialistes et les décisions diagnostique et thérapeutique ne soulèvent guère de discussions ». (Mouriquand 2012)

Le message est clair : « Circulez, il n’y a rien à voir ». Les équipes qui interviennent sur les jeunes intersexes sont décrites comme légitimes à modifier des corps dans la majorité des cas. Pourtant, le terrain sur lequel les associations d’intersexes et différents organismes internationaux se positionnent c’est celui des droits humains. Il ne s’agit pas de dire si c’est techniquement facile à faire ou pas. Il s’agit de montrer qu’une intervention non-nécessaire sur son propre corps ne devrait être décidée que par la personne concernée et avec son consentement libre et éclairé. En ça, les militant·e·s intersexes ne peuvent qu’être féministes et reprendre la fameuse phrase « Mon corps m’appartient ». Ce n’est pas aux médecins ou aux psys de dire comment nos corps doivent être, ce qu’on peut en faire ou pas, ce qu’on doit en faire ou pas.

« Elles sont affectées par la possible présence de cicatrices inesthétiques. L’accès à une sexualité est d’autant plus difficile quand ces jeunes filles ont eu de multiples interventions chirurgicales et surtout des dilatations vaginales ; elles doivent alors réinvestir leur sphère génitale qui était très médicalisée et se la réapproprier » (Paye- Jaouen 2012)

Ce passage est très étonnant à mes yeux. En effet, il y a une discordance nette entre la violence de ce qui est décrit, l’impact des interventions sur ces jeunes filles et l’absence de remise en cause du paradigme qui consiste à faire des opérations. Ici, difficile de savoir si c’est de la malhonnêteté intellectuelle ou s’il s’agit d’une impossible remise en cause pour l’auteur du système auquel il participe. Reconnaître sa responsabilité dans la création d’une souffrance chez des personnes en situation de vulnérabilité n’est sans doute pas une mince affaire. Mais, en ne reconnaissant pas la violence produite par le passé, l’auteur ne fait que produire encore plus de violence dans le présent et dans le futur.

« Conséquence toujours, les traitements médicaux comportent deux volets : Sous le sceau du corps la possibilité d’un traitement substitutif hormonal associé ou non à un acte chirurgical. La rencontre avec un psychanalyste est proposée aux parents et aux enfants comme une opportunité d’évoquer les conséquences de cet état. À ce stade, il ne s’agit pas d’établir un traitement psychologique codifié mais plutôt de favoriser un espace où, face à un tiers, une compréhension de soi puisse se découvrir en parlant » (Tamet 2010)

L’auteur est ici soit très malhonnête, soit aveugle à la place qu’il prend dans un protocole visant à normaliser les intersexes. Alors qu’il évoque dans un premier temps des actions visant à normaliser (par la chirurgie ou les hormones) il explique dans un second temps qu’il faut des actions non-normalisatrice (sur le plan psychique). Comment peut-on défendre l’accompagnement du cheminement personnel d’une personne, son auto-définition, son empowerment, etc. et accepter en même temps une médicalisation sans consentement décidée par un tiers se définissant comme expert ? Enfin, nous verrons dans la deuxième moitié de notre article que les interventions de beaucoup de psys reposent sur des stéréotypes sexistes, homophobes et transphobes. A partir de là, il est encore plus difficile de croire qu’ils n’ont pas un projet de normalisation psychique correspondant à la normalisation physique mise en place par les médecins.

« A la naissance et face à l’annonce du diagnostic, il arrive que le père pose avec vivacité des questions qui concernent la future vie sexuelle du nourrisson. Ainsi jaillissent des interrogations anticipatrices sur la qualité de la sexualité adulte que pourrait avoir le bébé. Cet aspect peut sembler complètement décalé, à la limite inconvenant, eu égard à l’âge de l’enfant » (Tamet 2010)

Il est intéressant de voir que ce qui est critiqué chez les parents n’est pas questionné chez les médecins. En effet, les équipes déterminent les chirurgies en fonction de ce qu’elles projettent de la sexualité future de chacun·e de ces enfants. C’est ainsi qu’un·enfant qui a un pénis vu comme trop petit sera assigné en fille. C’est ainsi qu’on demandera à des parents de dilater régulièrement le vagin de leur enfant pour que celui-ci ait les caractéristiques nécessaires pour être pénétré par un pénis. Quand les équipes modifient les corps avec ces présupposés là, elles ne sont pas dogmatiques, elles n’ont pas des préoccupations décalées ou inconvenantes. Pourtant, on peut se dire que ce qu’une personne fait de sa vie sexuelle n’a pas à regarder les médecins. On peut avoir un vagin et ne pas vouloir être pénétrée par un pénis. On peut avoir un pénis et l’utiliser de façon agréable sans être dans un rapport pénétrant, etc.

Un positionnement clairement conservateur

Nous allons maintenant aborder la seconde partie de cet article qui montre précisément le conservatisme de beaucoup de psys. La question qu’on peut se poser est la suivante : est-ce que ces psys sont dans l’impossibilité de questionner leurs concepts et de les remanier en fonction de la réalité qui se présente à eux ? Ou bien est-ce que leur façon de tenir certains positionnements est juste la traduction d’un positionnement résolument conservateur masqué par des discours présentés comme scientifiques ? Je laisse un instant la parole à deux psys critiques de la communauté des psys :

« Tandis que les recherches philosophiques, sociologiques, anthropologiques, neurocognitives apportent chaque jour de nouveaux arguments contribuant à déconstruire la catégorie « homme », la catégorie « femme » et les rapports de ces catégories entre elles, la pensée psychopathologique se trouve comme sidérée face à ces questions, et semble rester extérieure aux avancées d’une société qui évolue très vite dans ce domaine » (Sarfati 2007)

« A mesure, que les transformations des rapports entre les sexes ont bouleversé dans la société occidentale les structures de la famille, de la parenté, de l’exercice social de la sexualité, il a pu sembler que la psychanalyse avait partie liée avec les schémas les plus traditionnels, justement écartés, comme si sa vocation était toujours de rappeler quelque norme inconsciente » (Tort 2005)

De quelles normes ces psys évoqués par Tort et Sarfati sont-ils les gardiens ? Qu’est-ce qui est à leurs yeux un danger tant pour la construction des « Sujets », pour « le Symbolique » que pour « l’Ordre social » ? C’est ce que nous allons voir maintenant.

Stéréotypes de genre, ce qui est attendu des hommes et des femmes

Les militantes et universitaires féministes montrent depuis longtemps que les comportements prescrits ou proscrits aux femmes et aux hommes ne sont pas les mêmes. Ces injonctions qui traversent la société n’épargnent pas les psys. La majorité d’entre eux n’a pas questionné et déconstruit un certain nombre de stéréotypes et la façon dont il pèse sur tout le monde et plus particulièrement sur les personnes qui s’éloignent le plus de ces injonctions.

Voici quelques exemples : « La jeune fille frappe par son allure particulièrement féminine : elle est élancée et gracieuse » (Michel 2008) On ne sait pas si ici cette remarque est une remarque de surprise évoquant le fait qu’il est surprenant qu’une jeune intersexe puisse être tellement féminine ou si cette remarque est là pour montrer que l’opération était légitime et que la preuve vient du fait que cette jeune femme est totalement féminine.

« Dans l’ensemble, l’attitude de ces adolescents face à la situation d’évaluation est passive. Ils exécutent les tâches les unes après les autres sans volonté apparente de réussir, ne maintiennent pas l’effort et renoncent devant la difficulté. L’échec au subtest « Arithmétique » est constant. […] Ces premiers résultats nous autorisent à penser que le syndrome de Klinefelter peut constituer un obstacle au  »travail du masculin » et contrarier l’accès à une identité sexuelle masculine » (Gueniche 2005)

Ce que l’auteure nous explique ici c’est que ces jeunes intersexes ne peuvent pas être de « vrais garçons ». D’ailleurs, ils n’en ont pas les caractéristiques. Un garçon puis un homme ne peut pas être passif, il doit avoir un fort désir de réussite et doit être dans une volonté de challenge façon à une difficulté. Enfin, il doit être bon en matières scientifiques et particulièrement en arithmétique. Enfin, dans cette citation on note le terme « identité sexuelle masculine ». Dans la suite du texte, ce que l’auteure met dans cette expression n’est pas développé ou explicité. On peut faire l’hypothèse que cela peut concerner le fait d’être hétérosexuel. Nous verrons plus loin des éléments confirmant cela.

« Les ambiguïtés sexuelles confrontent le médecin à la décision d’attribuer un sexe : faut-il élever en garçon un enfant sans verge ? Ou faut-il l’élever en fille stérile ? » (Sirol 2012).

«  »Comme elle est jolie ! »,  »Comme il est fort ! » » (Sirol 2012)

Dans l’esprit de l’auteur, ce qui fait un garçon c’est qu’il a un verge et qu’il est fort. Ce qui fait une fille c’est qu’elle est fertile et qu’elle est jolie. L’auteur pose cela comme des faits, sans aucune distance, sans voir que ces caractéristiques sont socialement construites. Dès lors, comment écoute t-il les personnes qu’il reçoit ? Comment peut-il donner des éléments aidant les jeunes intersexes et leurs parents qui sont déjà confronté·e·s à de la stigmatisation sociale ? Le psy ne peut pas être neutre ici. Il n’y a pas ceux qui seraient dans l’idéologie et ceux qui ne le sont pas. Face à des stéréotypes qui pèsent sur les gens, on ne peut qu’être soit dans la critique de ces stéréotypes, soit dans leur validation et amplification. Se prétendre neutre, ne pas se positionner face à ces enjeux, c’est faire le jeu d’un système injuste, stigmatisant et oppressif.

« L’effroi et l’inquiétante étrangeté que génère la naissance d’un bébé intersexué plongent les parents dans une confusion à l’allure psychotique et les conduits souvent d’emblée à des débordements comportementaux de nature sensitive (surtout les pères) et au retrait dépressif (notamment les mères) » (Gueniche 2010)

Ici, l’auteure ne parle plus des intersexes mais de leurs parents. Nous pouvons noter là encore la présence de stéréotypes. Les pères vont réagir activement, s’énerver, menacer les équipes, être dans le passage à l’acte alors que les mères vont réagir passivement, se déprimer, se replier sur elles-mêmes, montrer des émotions de tristesse.

Enfin, étant donné ce que nous avons déjà développé, il n’est pas nécessaire de commenter le titre de ce texte présenté comme une référence dans la bibliographie de l’article de 2005 de Gueniche : « Girard, M. (1998). Le masculin actif ou le sexe de la libido. Revue Française de Psychanalyse,LXII, 415-428 »

Sexisme et phallocentrisme

Dans la continuité de la critique des stéréotypes de genre chez les psys, nous allons voir plus précisément leur sexisme et leur phallocentrisme. Autrement dit, tout fait sens par rapport au pénis.

« Lorsqu’on demande à une toute jeune mère : Est-ce un garçon ou une fille ? La réponse relève d’un rapide examen  »de surface », la présence ou l’absence d’un zizi emportant la décision » (Mouriquand 2012)

Peut-être que certain·e·s d’entre vous ne voient pas où est le problème. Ça peut être vu comme juste du point de vue descriptif. Mais pourquoi ne pas articuler pénis/vulve au lieu d’articuler pénis/absence de pénis ?

« Les enfants génétiquement masculins (46, XY) porteurs d’un tubercule génital insuffisamment développé. Les enfants génétiquement féminins (46, XX) dont les organes génitaux ont été anormalement virilisés » (Mouriquand 2012)

Là encore, l’auteur développe une logique phallocentrée. Le sexe est décrit soit comme trop virilisé ou pas assez virilisé. Cette façon de penser les corps a des conséquences sur les interventions chirurgicales et sur la façon dont les intersexes jeunes et moins jeunes sentent que leur corps est connoté et jugé. Ces présupposés des équipes médico-psychologiques ont donc des conséquences concrètes sur la vie des intersexes.

« Entre 16 et 31 mois, le garçon découvre son pénis et les érections (émergence d’une conscience des organes génitaux centrée sur le pénis). Vers 30 mois, l’enfant découvre la différence anatomique entre les sexes par l’observation des autres enfants nus, de ses parents nus. Le garçon s’aperçoit que la fille ne possède pas de pénis, il s’en inquiète et craint d’en être privé à son tour (angoisse de castration). La fille voit le pénis, elle sait qu’elle ne l’a pas et elle le veut (revendication phallique) » (Sirol 2012)

Cette citation est intéressante car elle est caractéristique de la façon dont la majorité des psys, influencés par la psychanalyse ou psychanalystes eux-mêmes, construisent le développement des enfants dyadiques. Ici, le personnage principal est le garçon. La fille n’est évoquée qu’à la fin, en une seule phrase. Toute la complexe question de l’investissement de son propre corps, du plaisir trouvé avec celui-ci et des fantasmes qui y sont liés est centrée autour du seul pénis. Tout ce qui n’est pas du côté du garçon avec un pénis est décrit du côté du manque. On pourrait pourtant évoquer des expériences de découverte de la fille de son corps. On pourrait pourtant évoquer les questionnements que les enfants ont tou·te·s sur ce qui n’est pas visible et qui se passe à l’intérieur du corps. Quand on voit la pauvreté et le sexisme de la conceptualisation du développement psychosexuel des dyadiques, on imagine bien que c’est encore pire pour celle que ces psys peuvent avoir par rapport aux intersexes…

Présupposés homophobes et transphobes

Selon les auteurs, on va d’une homophobie policée à une homophobie beaucoup plus assumée. Ainsi, au début de l’échelle on trouve le texte de 2012 de Tamet. Ce dernier évoque a propos d’un jeune intersexe « les mots insultants et humiliants du frère aîné qui met en doute son orientation sexuelle masculine ». Cela raisonne avec « l’identité sexuelle masculine » (Gueniche 2005) évoquée précédemment. Mais de quoi parlent ces auteurs ? De quoi est faite l’essence de l’orientation/l’identité sexuelle masculine ? Ni l’un ni l’autre n’en dit plus. Cela nous oblige à lire entre les lignes. On peut faire l’hypothèse qu’ils évoquent le fait les hommes sont par nature amenés à désirer des femmes. L’inquiétude de beaucoup de médecins et de psys est que les hommes intersexes deviennent homosexuels. Voici quelques éléments montrant leur préoccupation à ce sujet.

On peut évoquer ce texte inscrit dans la bibliographie de l’article de 2009 de Gueniche : « Kreisler L. (1990), L’identité sexuelle et sa genèse. À propos des enfants de sexe ambigu et des déviations psychosexuelles précoces, Journal de Pédiatrie et de Puériculture, 7, pp 423-430 ». On voit qu’ici, le lien entre sexe atypique et risque de pratiques sexuelles déviantes est explicite.

D’une façon différente, on voit comment Chiland développe dans un même paragraphe son idée sur les critères auxquels doivent répondre les corps classifiés comme des corps d’hommes ou de femmes et sur la bonne façon d’utiliser sexuellement ces corps :

« On ne sait pas construire un pénis satisfaisant, mais on peut créer un néovagin. Le choix a été souvent de sacrifier la fertilité à la plausibilité de l’apparence et à la possibilité de relations sexuelles (hétérosexuelles, disent les critiques). La décision peut être simple : à un bébé avec une formule chromosomique 46,XX et un clitoris hypertrophié, atteint d’hyperplasie congénitale des surrénales, sera assigné le sexe féminin. Ou la décision peut être difficile et discutable : devant une agénésie pénienne ou un micropénis ne répondant pas aux stimulations androgéniques, avec chromosomes 46,XY, va-t-on décider d’élever l’enfant en garçon (c’est un mâle par ses chromosomes) ou en fille (c’est un mâle qui va rencontrer de grandes difficultés sous le regard des autres et dans la vie sexuelle faute d’un pénis adéquat) ? Il ne s’agit pas de s’engager dans une discussion idéologique, mais d’étudier les résultats obtenus comme le font Zucker [16] et Reiner et Gearhart [17] » (Chiland 2008)

Cette citation est d’autant plus intéressante qu’elle condense la majorité des éléments développés dans le présent texte : 1) disqualification des intersexes comme étant dans des discussions idéologiques, 2) volonté de présenter les médecins et les psys comme étant neutres et producteurs de savoirs objectifs, 3) négation de l’homophobie des équipes médicales.

Pour finir, voici un extrait qui pathologise en même temps les intersexes, les trans, les gays et les lesbiennes (les LGBTQI+ dans leur ensemble en fait).

« Il n’y a pas, a ma connaissance, d’études longitudinales établies sur le devenir des enfants de sexe ambigu, c’est-a-dire leur orientation sexuelle, leur choix d’objet sexuel. I1 est vrai que si, ordinairement, le choix hétérosexuel parait naturel et attendu, il semble que dans l’esprit des gens, l’ambigu sexuel parait en être privé. L’interrogation candide habituelle, sorte d’idée reçue : « Ce sont des homosexuels ? » renvoie à l’angoisse de l’inquiétante étrangeté et à la confusion avec le transsexualisme qui, lui, interroge sur l’essence même de la féminité et de la masculinité.
Le choix hétérosexuel et tout autant le choix homosexuel demandent a être expliqués par l’enfance et l’histoire du sujet et, en premier, par les particularités de son organisation oedipienne. L’homosexualité est un écueil identificatoire, une relation d’attachement et d’identification avec le parent du même sexe qui n’a pas été établie de façon satisfaisante » (Sirol 2012)

Ce texte, publié 12 ans après celui de Kreisler sur les « déviations psychosexuelles précoces » est exactement sur la même ligne. Les droits des minorités ont lentement progressé grâce à la mobilisation des personnes concernées, la société a bougé, visiblement pas certains psys. L’hétérosexualité est « naturelle », l’homosexualité est un « écueil identificatoire ». Quand à ce que pense l’auteur des transidentités, son utilisation du terme « transsexualisme » ne nous fait pas attendre quoi que ce soit de positif.

Enfin, nous pouvons souligner chez Sirol une chose hélas partagée par beaucoup d’autres psys: la volonté d’avoir des études sur le devenir des intersexes n’a pas pour objet de voir le bien-être global des personnes. La volonté n’est pas non plus d’évaluer ce que les interventions génitales ont produit comme douleurs ou comme moindre plaisir. Non, la volonté est de voir si les personnes ont « une bonne » orientation sexuelle.

Pour conclure

Beaucoup de psys ont un regard normatif sur les personnes qu’ils reçoivent, sur leur corps et sur ce qu’elles doivent en faire. Selon ce regard, les femmes doivent accepter une position passive sexuellement. Elles doivent investir leur vagin plus que leur clitoris et avoir une sexualité avec des hommes. Dans le cas contraire, ces psys disent qu’il s’agit d’un arrêt du développement psychosexuel. Selon ce regard, les hommes doivent avoir une position active sexuellement. Ils doivent investir leur pénis et avoir des érections pour pénétrer des vagins. Toute autre sexualité est décrite par ces psys comme un arrêt du développement psychosexuel.

Dans les études de suivi sur les intersexes, une intervention est vue comme « un succès » quand :
– la personne est cisgenre
– les organes génitaux ont un aspect « satisfaisant et crédible »
– la personne est en couple hétérosexuel et ce couple a des rapports sexuels réguliers
– la sexualité pratiquée par le couple est centrée sur la pénétration d’un vagin par un pénis

Tout ces critères dépendent uniquement du regard du professionnel sur la personne. Les critères choisis ne prennent aucunement en compte le point de vue de la personne, ce qu’elle dit de son rapport à son corps, ce qu’elle a comme sensations, comment elle se sent vis à vis des autres, etc.

Tout cela nous montre que la pathologisation et la médicalisation des intersexes, sous couvert de leur rendre une vie meilleure et de les faire échapper à la marginalisation, repose sur une processus de normalisation. Il s’agit d’un contrôle social sur le corps des personnes intersexes. Celui-ci se base sur le sexisme, l’hétéronormativité et la transphobie.

Finalement, on peut dire que nous avons tou·te·s des présupposés, des valeurs sur lesquelles nous nous appuyons pour soutenir nos positions. Nous avons tou·te·s des positions qui font que nous avons un avantage ou pas à ce que les choses changent dans les dispositifs d’accompagnement des intersexes.

Mais ce qui différencie clairement les intersexes des psys c’est que nous assumons d’avoir un positionnement, d’avoir un savoir situé et que nos écrits et revendications s’inscrivent dans des enjeux de pouvoir. Notre positionnement est basé sur le respect des droits humains. Une personne doit être libre de choisir ce qui est bon pour elle. Une intervention visant des modifications corporelles doit se faire avec le consentement libre et éclairé de la personne. Les personnes ayant un corps atypique doivent avoir les mêmes droits humains que le reste de la population. Voilà ce qui oriente nos textes, nos revendications et nos actions.

De leur côté les médecins et les psys tentent de faire croire qu’ils auraient un rapport direct au savoir, sans que leur subjectivité, sans que leurs présupposés et ceux de la société dans laquelle ils vivent ne puissent influer leur regard. Je pense que les nombreuses citations utilisées dans ce texte permettent de voir que leur positionnement est basé sur des stéréotypes de genre, sur une volonté d’effacement des personnes ne correspondant pas aux normes et sur des présupposés sexistes, homophobes et transphobes. On comprends mieux pourquoi les psys qui légitiment les interventions sur les intersexes sont moins à l’aise que les associations de militant·e·s pour nommer clairement d’où ils parlent et sur quoi ils basent leur positionnement…

Bibliographie psy

Voilà les différents textes sur lesquels je me suis basé pour l’article précédent et/ou que j’utiliserai dans les articles à venir. Plusieurs d’entre eux sont disponibles en ligne si vous souhaitez y accéder. Attention, la plupart de ces références sont des textes pathologisants. Ils sont là pour être critiqués en utilisant des sources précises. Leur présence ici ne signifie absolument pas que les personnes intersexes se retrouvent dans les propos de la majorité des auteurs.

Chiland Colette, « La problématique de l’identité sexuée », Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence volume 56, p. 328-334, septembre 2008

Duverger Philippe, Juan-Chocard Anne-Sophie, Malka Jean, Ninus Audrey, « Désordres de la différenciation sexuelle » in Psychopathologie en service de pédiatrie, Elsevier Masson, 2011.

Gueniche Karinne, Lubienski Aurélien, Polak Michel, « Le masculin mis à mal… Etude préliminaire du fonctionnement psychique des adolescents atteints du syndrome de Klinefelter », Psychologie clinique et projective, 1/2005 (n° 11), p. 161-175.

Gueniche Karinne, « Garçon ou fille ? Les destins de l’anatomie. Approche clinique de l’intersexuation », Champ psychosomatique, 4/2009 (n° 56), p. 101-112.

Gueniche Karinne, Duchet Clara, « Anatomies limites – Limites psychiques Cliniques des parents d’enfants nés avec une anomalie du développement des organes génitaux », Perspectives Psy, 2010/4 (Vol. 49)

Gueniche K., Polak M., « Faire face à une naissance sans nom. À propos des parents d’enfants nés avec une variation anatomique des organes génitaux », Les Archives de Pédiatrie, Vol 19 – N° 4, p. 351-354, avril 2012

Laufer Laurie« À propos d’Herculine Barbin : « le vrai sexe », Revue Silène. 2010
http://www.revue-silene.com/f/index.php?sp=comm&comm_id=26

Lubienski Aurélien, « XXY fait trembler l’édifice sexuel », octobre 2011
https://www.amge.ch/2011/10/10/xxy-fait-trembler-l%E2%80%99edifice-sexuel/

Malivoir Sabine, Psychologue, Hôpital Robert Debré, Hôpital La Pitié Salpêtrière, Ecole de Psychologues Praticiens, Attachée de recherche au laboratoire Pédagogie de la Santé, université Paris 13. Interview pour Arte reportage, mai 2016

Michel A. Wagner C., Jeandel C., « L’annonce de l’intersexualité : enjeux psychiques » Neuropsychiatrie de l’Enfance et de l’adolescence, Volume 56, n° 6 p 365-369, septembre 2008

Mouriquand Pierre, « Identités sexuelles dans les anomalies du développement génito-sexuel : être visible… », Archives de Pédiatrie, vol19, n°6S1, juin 2012

Paye-Jaouen A., Ghoneimi A., « Sexualité chez les adolescents opérés de malformations uro-génitales complexes », Archives de pédiatrie, Vol 19, n°6S1, juin 2012

Sarfati Yves, « La confusion des sexes: un écueil et une chance pour la clinique », L’évolution psychiatrique, Volume 72, n° 1, p. 99-111, janvier 2007

Sirol F., « Aspects psychologiques des ambiguïtés sexuelles », Journal de pédiatrie et de puériculture Volume 15, n° 2 p.111-116, mars 2002

Tamet Jean-Yves, « Malaise dans le destin de la différenciation sexuelle », Le Coq-héron, 4/2010 (n° 203), p. 11-15.

Tamet Jean-Yves, « Sur l’identité sexuelle, sa découverte dans les disorders of sex development », Archives de pédiatrie, Vol. 19, N° 6S1, p. H284-H285, 2012.

Tamet Jean-Yves, « Comment écouter les paternités blessées face à une anomalie de la différenciation sexuelle ? », Archives de pédiatrie,Vol 17, n° 12, p. 1633-1636 – décembre 2010

Tort Michel, La Fin du dogme paternel, Paris, Aubier, 2005

Wilcox André, Côté Isabel, PagéGeneviève, « L’enfant intersexué : dysphorie entre le modèle médical et l’intérêt supérieur de l’enfant », La revue professionnelle et scientifique de l’Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec, 2015
http://www.revueintervention.org/numeros-en-ligne/142/lenfant-intersexue-dysphorie-entre-le-modele-medical-et-linteret-superieur-de

La pathologisation des intersexes par les psys

Au fils des mois j’ai lu un certain nombre d’articles de psys qui ont écrit sur les intersexes. Je commence aujourd’hui une série de publications à ce sujet qui s’étalera sur quelques mois.

Avant de commencer, je voudrais présenter les auteurs des articles en question. Ce sont en majorité des psychiatres. Il y a aussi des psychologues. Généralement ils sont à la fois psychiatres et psychanalystes ou psychologues et psychanalystes. Leurs discours et arguments sont assez proches, quelle que soit leur formation initiale. D’ailleurs, ils se citent mutuellement. A noter qu’une bonne part de ces psys enseigne à l’université et diffuse donc des savoirs auprès des professionnel·le·s de demain. Enfin, ils sont presque tous employés dans des CHU recevant des jeunes intersexes et leurs parents à Paris, Lyon et Montpellier. Pour finir, les articles viennent de revues qui ont une audience importante chez les psys. Rien d’étonnant puisque beaucoup des auteurs sont des universitaires et qu’ils dirigent ou participent aux comités de lecture de ces revues.

Un vocabulaire systématiquement pathologisant
Maintenant que les présentations sont faites, nous allons entrer dans le vif du sujet. Le premier élément qui interpelle à la lecture de ces articles c’est la violence des mots et des métaphores utilisées. Le vocabulaire est toujours pathologisant. Les corps des enfants sont décrits du côté de la « malformation génitale » (Michel 2008) et de « l’apparence inesthétique » (Paye-Jaouen 2012). Il est expliqué qu’il s’agit d’une « maladie », qu’il s’agit de « jeunes gens atteints d’anomalies de la différenciation sexuelle » (Tamet 2010). Parfois le terme de maladie est remplacé par celui « d’entités nosographiques » (Tamet 2012).
Mais on peut passer à un niveau de violence supérieur (oui, oui, c’est possible). Les corps intersexués sont alors présentés comme « une aberration qu’il importe de comprendre mais surtout de corriger et si possible d’éviter » (Gueniche 2009) Ils représentent une « radicale étrangeté qui assigne à l’inhumain » (Gueniche 2010) « Cette anomalie du développement du sexe [est] difficilement pensable et contre-nature » (Gueniche 2010)

La naissance d’un enfant intersexe : une « effraction des limites humaines »
Avec ces mots, le décor est posé. Le décor d’une pièce de théâtre forcément du côté du drame. La naissance d’un enfant ayant un sexe atypique est décrit comme « un moment cruel pour les parents » ( Mouriquand). « La découverte est brutale », « le malaise est vif », c’est « le désespoir » (Tamet 2012). Les auteurs insistent sur « la douleur psychique des parents blessés dans leur narcissisme » (Tamet 2010 ), sur des « parents plongés dans le chaos de l’annonce d’une anomalie qui confine à l’inhumain » (Gueniche 2010). Dans le regard de ces psys, les parents ne peuvent que mal réagir, ils ne peuvent que désinvestir leur enfant qui vient de naître et le rejeter. Ces psys sont tellement certains que les intersexes sont « une aberration » qu’ils sont du « domaine de l’hybride et lieu de la monstruosité » (Gueniche 2009) qu’ils ne laissent pas exister la possibilité que des parents puissent réagir autrement.
Leur conclusion est simple, les corps de ces enfants « mettent à l’épreuve autant les parents que les médecins qui ne sortent pas non plus indemnes de telles rencontres » (Tamet 2012). Pour eux, il y a « effraction des limites humaines, une rupture de l’ordre des choses ou, pourrions-nous dire, de l’ordre du sujet » (Gueniche 2012). A partir de ce moment, seule « l’assignation et la reconnaissance du bébé dans un sexe autorise la levée de la sidération traumatique » (Gueniche 2012). Autrement dit, pour tranquilliser la gêne de certains adultes (gênés par ces enfants qui ne correspondent pas à leurs présupposés et aux normes de corps qu’ils ont en tête) on va intervenir sur leurs corps ; corps sains pourtant.

L’effet de ces mots sur les parents
C’est donc là tout l’effet de ces mots pathologisants, de ces mots violents qui peuvent effectivement sidérer tellement ils disqualifient certains êtres et certains corps atypiques. Ces mots permettent de légitimer une intervention sur le corps de personnes sans leur consentement et sans problème de santé. Le tour de passe-passe des psys en créant du drame, en connotant d’une façon monstrueuses les intersexes pousse les parents et les lecteurs des articles à penser que la chirurgie est la seule solution.
Par ailleurs, il est bien précisé que ces prises en charge médicales sont simples et évidentes. Elles n’ont pas a être questionnée par qui que ce soit. Il est par exemple expliqué que « dans la majorité des cas, ces anomalies sont faciles à identifier par les spécialistes » (Mouriquand 2012). La seule vraie question est dès lors « Quel est pour ce bébé le sexe qui lui permettra de vivre une vie d’adulte le plus près possible de la normalité ? » (Sirol 2002). Il faut faire rentrer les corps qui dépassent dans des normes parce que ça doit être comme ça et pas autrement. Parce que sinon on a affaire à « des monstres » qui provoquent de la « sidération ». La question du bien-être psychique des enfants est un sujet étonnamment peu développé dans ces différents articles. On pourrait pourtant penser qu’il devrait être au cœur du travail des psys, de leur travail d’accompagnement.
Or, dans ces équipes, on le voit via leurs articles (en lisant à peine entre les lignes) les psys occupent une place très particulière. Ils sont là pour convaincre d’accepter les décisions médicales. Les psys sont là pour favoriser l’observance du traitement. Ils sont là pour que tout roule dans le service, pour que leur collègues chirurgiens opèrent et qu’il n’y ait pas de regards alternatifs chez les parents qui pourraient être tentés d’imaginer un autre avenir possible pour leur enfant. La technique marche à tous les coups : faire peur d’un côté, proposer une solution de l’autre. Sur un registre différent ce type de technique est utilisé régulièrement par des politiciens sur des masses de citoyens-téléspectateurs…

Finalement, si les parents acceptent si souvent les opérations c’est d’une part parce que les équipes leur font peur mais c’est aussi parce qu’on connote l’acceptation de l’opération comme une chose qui fait d’eux de bons parents. Ainsi, André Wilcox, travailleur social explique : « À la naissance d’un enfant intersexué, les parents se sentent dans l’obligation de faire quelque chose pour rectifier le sexe atypique de l’enfant. La chirurgie vient ainsi consacrer l’impression d’avoir été un bon parent puisqu’elle vise, dans leur esprit, à protéger leur enfant en le normalisant » (Wilcox 2015). Il précise un peu plus loin dans son article : « La recherche effectuée par Streuli, Vayena, Cavicchia-Balmer et Huber (2013) auprès de 89 participants démontre que, lorsque l’information donnée aux parents est de nature « pathologisante », les parents souhaitent à 66 % qu’une intervention chirurgicale soit effectuée. Si l’information est démédicalisée, cette proportion passe à 23 %. L’étude de Creighton et al. (2013) va dans le même sens puisque, selon ces derniers, lorsque les parents reçoivent davantage de soutien, ceux-ci tendent à remettre à plus tard les chirurgies d’assignation de sexe ». On voit bien ici que le regard des équipes médicales et psys qui travaillent dans ces services à une incidence sur comment se positionnent les parents. Les mots pathologisants qui occupent tout l’espace, l’ambiance de drame qui est créée via ces mots et le type d’informations donnée produit des effets sur les parents. On est bien loin d’un idéal de consentement libre et éclairé…

L’effet de ces mots sur les jeunes intersexes
Nous avons vu précédemment la violence des termes utilisés pour décrire les personnes intersexes. Ces mots parlent d’avantage des auteurs que des personnes intersexes. Ils viennent montrer quelles sont les représentations que ces psys ont des personnes. Ils viennent montrer leur dégoût et leur rejet. Ces regards ont des conséquences sur les parents des enfants. En effet, ils viennent convaincre les parents que leur enfant est « malade », « monstrueux » et qu’il doit être opéré pour être « réparé » et pour avoir « une vie d’adulte le plus près possible de la normalité ». Mais ce regard à aussi des conséquences énormes sur les intersexes. En effet, ce qu’on apprend très rapidement c’est à percevoir que nos corps ne sont pas valides, qu’ils ne sont pas beaux (cf« malformation génitale » (Michel 2008) et « apparence inesthétique » (Paye-Jaouen 2012).) Nous baignons toute notre enfance et notre adolescence dans ces mots disqualifiant et dévalorisant nos corps. Nous avons, pour beaucoup d’entre-nous, subis des interventions chirurgicales visant à modifier nos corps qui n’étaient pas vu comme socialement acceptables. Nous apprenons la honte, nous apprenons le secret.
Et là, se produit quelque chose d’incroyable, les effets iatrogènes (ou effets secondaires des traitements) sont présentés comme étant le fait de l’intersexuation elle-même. La honte de nos corps n’est ni entendu comme les effets du body-shaming et des normes de corps de la société dans son ensemble, ni comme les effets du dispositif médical qui a invalidé et modifié nos corps.

Voilà quelques citations qui montrent comment les difficultés rencontrées par les intersexes sont totalement décontextualisées et comment elles sont naturalisées. Dans l’esprit de ces psys, c’est juste le fait d’avoir un corps atypique qui produit tout cela.

« Enfin, qu’il s’agisse d’ambiguïtés sexuelles, de pseudo-hermaphrodismes ou de tout autre anomalie touchant les organes et la sexualité, ces circonstances sont toujours source de troubles majeurs dans la constitution de l’identité sexuée, et cela durant toute l’enfance. Cependant, c’est au moment de l’adolescence et de la puberté que la question de savoir à quel sexe le sujet se reconnaît appartenir se pose de façon aiguë. Les manifestations psychopathologiques sont alors souvent bruyantes et témoignent de grandes détresses psychologiques. Il est sans doute important de ne pas attendre les points de rupture avant d’envisager un accompagnement psychologique voire un travail psychothérapique avec ces jeunes, au plus mal avec leur identité » (Duverger 2011)

« L’isolement affectif et social, le repli et le refuge dans le silence, les conduites qui peuvent faire aborder la solution suicidaire sont les écueils massifs : comme héritiers lointains de la honte et du sentiment de monstruosité qui a pu accompagner l’entourage familial » (Tamet 2012)

Ces deux extraits sont construits de la même manière et ils montrent de manière évidente le fait que les psys pensent que c’est le fait d’être intersexe qui est par nature source de souffrance. Peut-être un peu comme il y a 40 ans on parlait de « l’homosexualité ce douloureux problème ». Dans ce type de discours psychologisant, ce n’est jamais l’environnement, le social, qui est source de souffrance. Pour le dire autrement, ce n’est pas la réaction de la société le problème, c’est la personne elle-même. Et ça, c’est juste révoltant comme niveau de lecture.

limited editionCréer de la souffrance pour mieux prétendre la soigner…

« Tous les enfants opérés de malformations uro-génitales complexes doivent être suivis par leur chirurgien jusqu’à l’adolescence, pour dépister et prendre en charge d’éventuelles anomalies anatomiques persistantes, les informer de leur pathologie et les aider à mieux appréhender leur sexualité en répondant à leur questions et en les anticipant. Cette prise en charge doit être pluridisciplinaire avec les pédiatres, les gynécologues et endocrinologues pédiatres et psychologues ». (Paye- Jaouen 2012)

Aider des ados et jeunes adultes à se sentir bien dans leur corps, à débuter leur sexualité en leur disant qu’ils ont des « malformations », des « anomalies anatomiques » ça doit être très efficace… C’est un truc quand même hautement pathogène. En même temps, ces psys parlent négativement du corps des intersexes mais leur disent en même temps qu’ils doivent être bien dans leur corps. C’est juste invraisemblable.

Je terminerai avec une dernière citation qui porte sur la question du secret et qui témoigne aussi d’un positionnement des équipes médico-psychologiques hautement pathogène. La voici :

« Si au début une certaine discrétion et le secret sont nécessaires, eu égard aux incertitudes, plus tard la parole se doit de circuler, au moins avec des interlocuteurs choisis » (Tamet 2010)

Là encore, le niveau d’invraisemblance est assez impressionnant. Les équipes médicales prescrivent le secret à la famille. Rien ne doit être dit. Honte et secret sont intégrés en même temps pendant de nombreuses années. Mais, viendrait un moment où la parole devrait circuler, où le secret devrait s’arrêter. Comment, après des années de non-dit et de secret, peut-on faire marche arrière et réparer les effets de mensonges construits sur des années ? Comment les psys peuvent diminuer la honte en parlant de façon pathologisante ? Comment les psys peuvent diminuer la honte tout en prescrivant le secret et la discrétion ?

Une rupture nécessaire : pour des psys engagé·e·s et conscient·e·s des normes sociales
J’ai envie de conclure en montrant que tous les psys ne sont pas dans le même panier. Certains ont des capacités critiques par rapport au positionnement d’une bonne partie de la profession qui psychologise ce qui est politique et qui ne va pas dans leur sens. Ces psys qui sont critiques sont généralement des personnes qui prennent en compte le fait que nous ne sommes pas de purs esprits, que nous vivons dans un monde avec ses normes et qu’il faut prendre en compte cela dans nos analyses. Sans ça, nos positionnements de psys ne font que reproduire et légitimer les violences et oppressions que les personnes minoritaires subissent.

« On reconnaît la fausse précision qui double imperturbablement les affirmations les plus vagues de psys, qui n’ont en commun, depuis les prophètes, que de viser le frisson et de provoquer la chair de poule ! » (Tort 2005)

« Ce n’est pas seulement qu’en mettant en perspective historique les discours psys on ne peut que constater leur platitude, leur versatilité, leur opportunisme désolant, la seule constance demeurant le ton péremptoire » (Tort 2005)

Militer sans s’épuiser

Il y a quelques jours j’ai lu un article qui m’a beaucoup intéressé sur le difficile équilibre à construire entre prendre soin de soi et militer. Cet article s’appelle « 7 Questions to Help You Balance Self-Care and Resistance »1 et à été écrit par Miri Mogilevsky dans la foulée de l’investiture de Trump.

Pour pas mal de militant·e·s, je pense que cet article ne leur apprendra rien de très nouveau. Je pense que beaucoup d’entre nous perçoivent leur épuisement, le fait de ne pas se garder suffisamment de temps pour se ressourcer, le trop haut niveau d’exigence par rapport à ce que nous devrions effectuer, etc. Là où cet article est vraiment utile, c’est qu’il nous rappelle toutes ces choses qu’on sait intellectuellement quelque part dans un coin de nos têtes et qu’on oublie trop régulièrement.
Je pense qu’autour de moi, il n’y a pas une personne qui ne se soit pas mise ponctuellement ou durablement en danger dans son équilibre personnel en raison de ce qu’elle se fixe comme actions et comme dépense d’énergie sur un plan militant. Et ça, c’est quelque chose qui me préoccupe vraiment.

Militer, dans une asso, en ligne, etc, c’est un travail de longue haleine. Mogilevsky dit que c’est un marathon et pas un sprint. Je trouve l’image très juste. A vouloir partir trop vite, on risque vraiment de s’épuiser et d’être en burn out. C’est un vrai souci sur deux plans :
1) Sur le plan personnel. Votre santé, votre équilibre est précieux. Vous êtes légitime à prendre soin de vous. Vous êtes la personne la mieux placée pour le faire, pour percevoir vos limites et vos besoins, pour les fixer clairement. A mes yeux, rien ne peut justifier qu’on s’oublie totalement, ni une relation amoureuse/amicale/familiale, ni un engagement politique/militant, rien. Penser à se préserver a minima ça devrait être évident alors que trop souvent on a une impression de honte ou de culpabilité en le faisant. Ce n’est pas parce que certaines personnes ont d’autres limites que les vôtres ou qu’elles ont plus d’énergie ou qu’elles négligent leurs besoins fondamentaux que vous devez en faire autant.
2) Sur le plan collectif. L’épuisement fait qu’à un moment on explose en plein vol. Si c’est dramatique individuellement, ça l’est aussi pour le collectif. C’est sans doute une des raisons qui fait qu’il y a tellement de turn over dans beaucoup de milieux militants. On s’épuise, on se grille à toute allure et on disparaît plus ou moins brutalement. Ça désorganise les actions en cours, ça empêche la transmission de l’histoire, ça fait qu’on oublie quelles sont les stratégies efficaces par rapport à celles qui ont été abandonnées par la/les génération(s) précédente(s).

Prendre suffisamment soin de vous, avoir un regard un peu bienveillant par rapport à vous, ce n’est pas un truc de confort égoïste, c’est juste un droit de base. Et surtout, ce n’est pas incompatible avec des engagements militants. Etre à l’écoute de vos limites et prendre soin de vous c’est important pour vous et pour ce que vous défendez. Si vous vous épuisez vous ne pourrez plus militer.
Oui, la tâche est souvent énorme, surtout dans des petits groupes comme chez les intersexes. Mais on ne peut pas tout faire et on ne peut pas tout faire en même temps. Notre énergie et notre temps sont limités. Il faut savoir reconnaître cet écart qu’il y a entre nos objectifs et nos moyens. Oui, c’est douloureux et c’est frustrant mais c’est comme ça. S’épuiser n’y changera rien.

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Si notre épuisement et le dépassement de nos propres limites est parfois un enjeu entre soi et soi-même, parce qu’on est trop exigent·e et pas assez bienveillant·e vis à vis de soi même, cela peut aussi venir de l’extérieur. L’article de Miri Mogilevsky nous rappelle ça aussi.
Dans nos communautés militantes, il y a des comportements qui ne sont pas acceptables, il y a des relations abusives, il y a des injonctions à dépasser ses limites. Ce n’est pas acceptable.

« Vous méritez toujours d’être traité·e·s avec dignité et de faire respecter vos limites. Le fait que ce travail soit très important et que ces causes soient très urgentes n’excuse pas les gens de cette responsabilité de base ».2

De la même façon qu’on n’a pas à accepter quelque chose qui nous met mal à l’aise ou qui nous met en danger d’une personne qui nous met la pression et/ou qui fait du chantage affectif, on n’a pas à accepter quelque chose qui nous met mal à l’aise ou qui nous met en danger sous prétexte que ça aurait du sens politiquement.
Là encore, je pense que plus le groupe est petit, plus il y a ce risque. D’une part parce qu’on a moins de personnes entre lesquelles partager les choses à faire et qu’on se dit que ce qu’on ne fait pas, personne d’autre ne le fera. D’autre part parce qu’on est plus isolé·e, qu’il y a moins d’auto-support et moins de régulation du groupe par lui-même.
Donc clairement, quand d’autres personnes nous disent de réaliser une tâche qui nous met en difficulté, on a le droit de se demander si on se sent capable de la faire ou si ça va au-delà de nos limites.

Par ailleurs, sur un registre différent, quand il y a des comportements toxiques et violents dans le collectif, on n’a pas non plus à l’accepter sous prétexte que « ça ferait des histoires », « ça ferait du conflit sur des questions interpersonnelles et que ça ferait perdre du temps sur les actions militantes ». J’estime qu’un collectif qui accepte ça a un vrai problème. La façon dont on se comporte entre nous, notre éthique relationnelle, est une vraie question politique, ce n’est pas un élément anecdotique, ce n’est pas juste des conflits de personnes.

Voilà, c’était un peu long mais je trouve qu’il y a beaucoup de choses à dire sur ces questions là. Clairement, rien n’est simple, ce sont des arbitrages propres à chaque personne, qui seront différents selon les moments dans lesquels on est. Mais une chose est sûre, c’est qu’il ne faut jamais perdre de vue trop longtemps qu’on a à négocier constamment un équilibre entre nos engagements militants et nos propres limites.

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1- http://everydayfeminism.com/2017/02/balance-self-care-and-resistance
2- Texte original : « You always deserve to be treated with dignity and to have your boundaries respected. The fact that this work is very important and these causes are very urgent doesn’t excuse people from that basic responsibility »

Le nez dans de bonnes lectures…

Je constate que ça fait bientôt un mois que je n’ai rien publié sur le blog. Shame on me. Mais, j’ai de bonnes excuses. Si, si, je vous assure. Si j’écris moins c’est parce que je lis trop. Donc je vais vous faire un rapide topo sur ce que j’ai lu et que je vous conseille de lire également à défaut d’écrire quelque chose de plus personnel.

Le premier conseil de lecture c’est clairement la brochure que le Collectif Intersexes & Allié.e.s a publié au début du mois. Si vous devez lire une seule chose en ce début d’année, c’est ça. C’est un écrit de qualité qui définit clairement les termes « intersexe » et « intersexué·e·». La différence entre sexe et genre est posée et ces termes sont articulés l’un à l’autre. Les grandes revendications des personnes intersexes sont synthétisées et des éléments concernant l’histoire de nos luttes sont aussi évoqués. Bref, un sans faute. Et tout ça en 4 pages. Après une telle brochure, j’estime que plus personne n’a d’excuses pour ne pas être au clair sur les enjeux auxquelles les personnes intersexes sont confrontées.

https://ciaintersexes.files.wordpress.com/2017/01/brochure-cia.pdf

article 20 - CIA.png

Deuxième conseil de lecture dans un genre très différent : la thèse de linguistique d’une alliée, Noémie Marignier. Le format n’est clairement pas le même. On est sur un peu plus de 300 pages. J’ai lu environ le premier tiers. Ce travail explique de manière très documentée la façon dont les personnes qui ont des sexes atypiques sont traitées en terme de mots et en terme de technologies médicales. Ça montre, s’il fallait encore être convaincu·e, que les mots sont importants, qu’ils déterminent les regards, qu’ils déterminent comment les corps sont lus et interprétés et donc comment on les laisse intacts ou comment on cherche à les normaliser. Tout ceci (l’idéologie médicale justifiant les interventions non-nécessaires et non-consenties) est notamment basé sur l’idée d’une sexualité nécessairement hétérosexuelle, centrée sur un rapport pénis/vagin et préservant les stéréotypes de genre. Bref, c’est sans doute un peu trop résumé comme ça mais c’est très enthousiasmant comme lecture. Et ça montre que, si penser les catégories « sexes », « genres » et « sexualités » de façon différenciées peut être éclairant, les compartimenter serait une erreur sur le plan intellectuel mais aussi sur le plan des stratégies militantes. Lecture à poursuivre donc… J’en reparlerai plus en détail ultérieurement.

Enfin, troisième conseil de lecture, un livre de Thierry Hoquet intitulé « Des sexes innombrables – Le genre à l’épreuve de la biologie ». L’avantage de ce livre est déjà qu’il se trouve facilement dans le commerce ou en bibliothèque (espérons que ce sera bientôt le cas pour une partie de la thèse de Noémie!). Sur son contenu, je garderai trois grandes idées :
Le sexe (entendu du point de vue de matériel biologique) est complexe et se situe sur plusieurs niveaux : sexe chromosomique, gonadique, hormonal, caractères sexuels dit secondaires, etc. Qu’est-ce qui fait que l’une de ses dimensions aurait plus de valeur qu’une autre pour dire quel serait le supposé « vrai sexe » d’une personne ? Quel est l’arbitraire lié aux représentations sociales qui va être déterminant ?
La biologie n’est pas une discipline protégée des enjeux biopolitiques. Elle peut donc être avant tout un instrument de contrôle social plus qu’une discipline cherchant à construire des théories explicatives sur le monde qui se doivent d’être sans cesse à améliorer et qui sont des modélisations ayant nécessairement des limites.
– Le sexe n’est jamais totalement du sexe, il est nécessairement influencé par ce qu’on a en tête en terme de genre. C’est à dire qu’il n’existe pas une pure réalité biologique objective. Le rapport au corps et aux sexes est toujours pris dans des représentations sociales. Ainsi, il faut faire très attention à l’idée qui laisserait imaginer que le genre serait socio-psychologique et que le sexe serait une réalité indépendante d’un observateur qui interprète des éléments du corps à partir d’un contexte. Cela a des conséquences sur ce qu’on peut mettre en place comme revendications sociales et notamment comme revendications des mouvements féministes. Laisser le sexe en dehors du social c’est laisser la seule parole et le seul pouvoir de décisions sur les corps aux biologistes et/ou aux médecins.

Voilà, j’espère avoir montré que, si j’ai un peu moins publié ce n’est que provisoire. Je continue mon travail de veille concernant les informations importantes (notamment par le compte Twitter) et je lis des écrits susceptibles d’être utiles à nos revendications et à nos actions militantes.